Le patrimoine architectural de la modernité, un héritage négligé

L’hôtel de ville de Sept-Îles, inauguré en 1960
Photo: Mario Dufour L’hôtel de ville de Sept-Îles, inauguré en 1960

Madame la Ministre de la Culture et de la Communication, Nathalie Roy,

Nous vous demandons de reconsidérer la date butoir de 1940 pour les inventaires dont l’adoption par les municipalités régionales de comté est prévue dans le projet de loi no 69 modifiant la Loi sur le patrimoine culturel et d’autres dispositions législatives.

Ce n’est pas seulement le patrimoine ancien qui est méprisé par certaines municipalités, comme en ont témoigné plusieurs démolitions récentes d’immeubles d’intérêt patrimonial, le patrimoine de la modernité l’est aussi. En témoigne l’intention du maire de Sept-Îles de démolir l’hôtel de ville inauguré en 1960 et construit par la fameuse agence d’architecture Affleck, Desbarats, Dimakopoulos, Lebensold, Michaud, Sise.

Dans une certaine mesure, l’histoire se répète. Son collègue de Saint-Augustin-de-Desmaures a fait raser cet été le centre culturel et sportif qui portait le nom de l’architecte qui l’avait conçu en 1962, Jean-Marie Roy, et cela, malgré les protestations du milieu du patrimoine.

Fin novembre, la Commission de la culture et de l’éducation de l’Assemblée nationale tenait des consultations particulières sur le projet de loi no 69. Dans le mémoire déposé par Docomomo Québec, association vouée à la documentation et à la conservation de l’architecture novatrice du XXe siècle, nous soulignons que la limite de 1940 fixée pour les inventaires dénote une conception du patrimoine périmée, sinon funeste.

Lors de notre audition, la ministre a voulu nous rassurer en insistant sur le fait que les inventaires pouvaient inclure des immeubles et des sites plus récents. Certes, des municipalités qui ont fait réaliser le relevé des immeubles et des sites d’intérêt patrimonial localisés sur leur territoire l’ont fait et des municipalités régionales de comté le feront, mais d’autres, non.

La moitié des 20 mémoires déposés sur le projet de loi remettent en cause cette date limite. Maître Charles Breton-Demeules, avocat en droit municipal, se félicite de ce que grâce à l’obligation des inventaires, le Québec disposera enfin d’un portrait complet du patrimoine immobilier. Cependant, il déplore que celui-ci ne soit pas cohérent vu leur envergure temporelle en aval variable. Aussi, il demande que le patrimoine moderne soit obligatoirement inventorié.

Pour madame Phyllis Lambert, l’année butoir de 1940 démontre une vue du patrimoine « trop limitée dans le temps ». L’Association québécoise du patrimoine industriel juge la limite arbitraire et inappropriée. L’Ordre des urbanistes du Québec remarque que cette date envoie un message ambigu.

La limite de 1940 conduit à valoriser le patrimoine ancien et à dévaloriser le patrimoine récent. De plus, inscrire une telle date dans la loi représente un enjeu majeur étant donné que le projet loi no 69 impose aux municipalités locales « de maintenir en vigueur un règlement relatif à la démolition d’immeubles visant minimalement ceux inscrits à l’inventaire ainsi que ceux cités ou situés dans un site patrimonial cité ».

Faisons de la politique-fiction, projetons-nous en 2026, alors que les inventaires sont complétés à l’échelle du Québec. Si l’hôtel de ville de Sept-Îles n’est pas inscrit à l’inventaire de la MRC des Sept-Rivières, la municipalité peut le détruire, comme elle peut le faire aujourd’hui, à moins que…

2 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 24 décembre 2020 10 h 03

    Cette ministre est aussi inepte en matière de protection du patrimoine qu'elle l'était en matière de protection de cette autre mamelle, ou facette si l'on préfère de notre identité, la langue...!

  • Léonce Naud - Abonné 25 décembre 2020 20 h 00

    « Nous disparaissons de notre architecture » (Hugo Latulippe, 2005)

    Le style international en architecture? «Sa caractéristique principale est de construire des bâtiments en rupture totale avec les traditions du passé. Ses architectes décident de mettre en valeur les volumes par des surfaces extérieures lisses et sans ornementation». (Wiki)

    Depuis plus un demi-siècle, nos cénacles en architecture ont résolu d’en finir avec les divers styles architecturaux qui ont prévalu au Canada depuis maintenant plusieurs siècles. Désormais l’univers bâti des Québécois serait apatride, c’est-à-dire sans patrie identifiable, dépourvu de toute identité nationale ou historique. Pas étonnant qu’en présence de tels dogmes architecturaux, la quasi-totalité de la population soit partagée entre indifférence et exécration vis-à-vis l’architecture dite moderne, voire post-moderne.

    Hugo Latulippe a joliment décrit ce phénomène: «Même pauvres, les vieux Québécois savaient la poésie d’un pays emmitouflé dans ses petits châteaux en arbres. À force de générations, de savoir-vivre sauvages et français, le pays bâti avait fini par être à la hauteur du pays tout court. Avait fini par être beau. Villages de bois et de pierres, autour de la flèche du clocher. Villes à l’échelle de l’humain, de la communauté. Or, lorsqu’on s’attarde à ce qui se bâtit aujourd’hui au Québec, on a parfois l’impression que nous disparaissons de notre architecture. N’avons-nous pas une responsabilité face à tous ces patrimoines: bâti, culturel, écosystémique? N’avons-nous pas une responsabilité face à la beauté en général?» (H. Latulippe, 2005)

    Tout simplement, pourrait-on demander aux Québécois ce qu’ils pensent vraiment du «style international» en architecture, en regard des styles architecturaux qui ont précédé l’arrivée du style international en question? Un peuple, ce n’est pas nécessairement si bête que çà.