2020, l’année de la langue et des mots

«La lecture des mots des autres, à laquelle nous a invités notre premier ministre, constitue à la fois un précieux havre et une porte ouverte sur d’autres réalités», affirme l'auteur.
Photo: iStock «La lecture des mots des autres, à laquelle nous a invités notre premier ministre, constitue à la fois un précieux havre et une porte ouverte sur d’autres réalités», affirme l'auteur.

En tant qu’enseignant de français et formateur d’enseignants, j’ai toujours été persuadé que la classe de français constitue un espace privilégié pour discuter avec les élèves des multiples enjeux d’ordre sociologique, politique, philosophique, éducatif et même économique associés à la langue et à la culture.

Si j’avais encore une charge d’enseignant de français au secondaire, je profiterais de cette fin d’année pour inviter mes élèves à en dresser le bilan. Par la lecture, l’écriture ou des échanges oraux, je les engagerais à réfléchir à la place que la langue française et les mots ont occupée dans l’espace public et dans l’actualité, au cours des douze derniers mois. Voici quelques idées pour lancer la réflexion.

Une langue en mouvement

Avec l’apparition de nouveaux phénomènes sociaux ou scientifiques, notre lexique s’est enrichi, au fil des mois, de mots nouveaux ou d’expressions clés qui vont faire leur entrée dans les dictionnaires. Pensons à la formule du « moi aussi », au nom du virus dont on espère enfin pouvoir taire le nom à jamais, ou à la série des adjectifs « présentiel », « distanciel », « comodal », trop bien connus des élèves, des parents et des personnes enseignantes. D’autres mots savants ou spécialisés sont entrés dans nos conversations courantes ou s’apprêtent à le faire : pandémie, agueusie ou anosmie. Certains mots, dont l’adjectif « systémique » ou le fameux « mot en n », ont été au centre de débats vifs quant à leur définition et aux différents sens que chacun leur attribue dans tel ou tel contexte et avec telle ou telle visée.

Parallèlement, de nombreux mots ont disparu de l’usage parce qu’on ne les emploie plus. Ce ne sont pas seulement des mots qui disparaissent, mais aussi des langues entières. Faute de locuteurs, chaque année, plusieurs langues meurent, dont des langues autochtones même si les Nations unies avaient sonné l’alarme en décrétant que 2019 serait l’Année internationale des langues autochtones.

Si l’on se fie aux belles intentions affichées par les politiciens provinciaux et fédéraux, la nouvelle année devrait être marquée par des engagements concrets visant à assurer le maintien — la survie, diraient certains — du français et sa valorisation auprès de l’ensemble de la population. C’est que la langue dans laquelle je m’adresse à vous est fragile.
Il demeure impératif, dans le
contexte sociolinguistique nord-
américain, de disposer d’un éventail de mesures fortes pour assurer son avenir et son usage dans tous les secteurs de la société. Chacune et chacun de nous a aussi une part de responsabilité dans ce domaine. Chaque année, j’interpelle, dès leur premier cours, les étudiants du programme de formation en enseignement du français au secondaire en leur demandant s’ils ont déjà pris conscience du rôle essentiel qu’ils ont à jouer pour qu’on parle encore le français au Québec au XXIIe siècle.

Le pouvoir des mots

En 2020, des incidents dramatiques ont démontré que les mots non entendus ou ceux qui auraient dû être tus peuvent blesser et tuer. C’est pour aider à la guérison que des artistes ont mis les mots de la poésie à l’avant-scène.

Les médias sociaux, omniprésents, constituent un espace paradoxal qui permet de libérer la parole et de faire circuler les mots pour dénoncer des situations inacceptables, mais qui génère aussi de nombreux discours haineux de la part de certains qui oublient de tourner sept fois leur langue dans leur bouche avant de s’emparer du clavier.

À l’heure où la distance physique s’impose en norme et alors que l’on ne mesure pas encore l’ampleur de toutes les distances sociales qui se sont agrandies dans le contexte de la pandémie, il est plus que jamais nécessaire et souhaitable de se rapprocher des mots et par des mots.

La lecture des mots des autres, à laquelle nous a invités notre premier ministre, constitue à la fois un précieux havre et une porte ouverte sur d’autres réalités. À l’invitation d’une Janette Bertrand, de nombreuses personnes aînées ont commencé à mettre leur vie en mots pour la partager avec les générations suivantes. D’autres ont lancé une campagne en demandant de leur écrire afin de faire provision de mots doux pour garder leur cœur au chaud durant le temps des Fêtes.

Les mots, voilà assurément un vaccin qui, bien dosé, est susceptible de guérir bien des maux !

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