Je ne vous parlerai pas de «nos» personnes âgées

«En tant que société démocratique, que l’on soit bleu, rouge, orange, vert ou un peu de toutes ces options, ou d’aucune d’entre elles, nous avons le devoir d’écouter tous les membres de cette société et de faciliter la participation citoyenne de tous, peu importe l’âge», écrit l'autrice.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne «En tant que société démocratique, que l’on soit bleu, rouge, orange, vert ou un peu de toutes ces options, ou d’aucune d’entre elles, nous avons le devoir d’écouter tous les membres de cette société et de faciliter la participation citoyenne de tous, peu importe l’âge», écrit l'autrice.

En tant que finissante au baccalauréat en travail social, je me suis surprise, au début de la pandémie, à espérer qu’au milieu des exténuantes difficultés et des lourdes conséquences que la COVID-19 nous imposait, on parlerait d’une des catégories de personnes qui sont discriminées par nos politiques sociales et nos structures au Québec : les personnes âgées. Fait enthousiasmant, nous le faisons ; fait inquiétant, certains discours sociaux ont été maintenus au milieu des polémiques et continuent de parler de « nos aînés » de façon paternaliste, de façon à insidieusement réduire ces citoyennes et citoyens au silence.

Au cours des derniers mois, nous avons beaucoup entendu parler de « nos » personnes âgées. De « nos » personnes âgées en CHSLD, laissées dans des conditions de vie inacceptables et oubliées par le gouvernement depuis des années. De « nos » personnes âgées et de leur fragilité face à la pandémie de la COVID-19. De « nos » personnes âgées qui doivent se confiner à double tour dans leur résidence — on a malheureusement peu souvent parlé publiquement des personnes âgées qui n’ont pas de toit ou qui sont victimes d’une forme de violence sous celui-ci. Ainsi, peut-être pour nous éviter une complexité de plus dans le contexte pandémique, nous avons collectivement abandonné le principe du pluriel : « nos aînés » sont devenus un seul groupe sans nuances et « vulnérable », « à risque », « dépendant », « à protéger ».

Or, la pandémie n’a fait qu’exacerber ces discours sociaux qui perçoivent les personnes âgées comme un seul groupe au sein duquel on perd les individualités. Par exemple, les discours néolibéraux canadiens et québécois se préparent depuis plusieurs années au « tsunami gris » qui viendra déstabiliser nos institutions et mettre en péril nos finances publiques. Ces discours âgistes permettent à nos décideurs politiques de justifier des politiques sociales qui excluent les personnes âgées de la société qu’ils idéalisent.

Adopter un discours cohérent

Je ne cherche pas ici à écrire un argumentaire anti-néolibéral. Et le gouvernement cherche sans doute à assurer le bien-être des personnes âgées au milieu de cette pandémie aux défis complexes et multiples. Toutefois, le travail social exige que la justice sociale et le respect de la dignité humaine soient au cœur de nos politiques, peu importe notre place sur l’échiquier. Ainsi, le travail social revendique que l’on adopte collectivement un discours qui parle des citoyennes et citoyens âgés en priorisant leurs forces, leur résilience et leurs expériences uniques de vie.

Ce changement de perspective peut passer par toutes sortes d’objectifs à court et à long terme. Je parle de créer des structures inclusives et sécuritaires qui permettraient aux personnes habitant des résidences privées pour aînés de reprendre le pouvoir sur leur propre bien-être — pouvoir qui appartient pour le moment aux entreprises privées —, comme l’ont demandé des résidents et comme l’a suggéré la protectrice du citoyen. Je parle de faciliter l’accès à des professionnels du bien-être mental et psychosocial, et pas uniquement du bien-être physique, afin de soutenir les personnes âgées dans leurs objectifs et leur épanouissement personnel.

En amont, je parle de rendre nos politiques sociales plus inclusives et de financer nos systèmes publics de manière à ce qu’ils soient accessibles et retrouvent la capacité de répondre avec respect et compétence aux expériences de vie uniques des personnes âgées. Il faut que, collectivement, nous nous sentions tous aussi responsables du bien-être des personnes âgées en CHSLD, en résidences privées ou vivant seules et autonomes, vivant avec une maladie cognitive ou comme piliers au sein de leur communauté, faisant face avec résilience à une forme de violence ou vivant en situation d’itinérance, etc.

Je parle, dans tous les cas, de prendre le temps de réintégrer les personnes âgées dans la collectivité : de respecter leur droit de s’exprimer sur les décisions qui les concernent, d’honorer leur participation citoyenne en créant des structures inclusives qui les réintégreront dans les processus de décision. En tant que société démocratique, que l’on soit bleu, rouge, orange, vert ou un peu de toutes ces options, ou d’aucune d’entre elles, nous avons le devoir d’écouter tous les membres de cette société et de faciliter la participation citoyenne de tous, peu importe l’âge.

Il est urgent d’arrêter de parler de « nos » personnes âgées. Seulement en honorant les voix et le pouvoir de toutes les citoyennes et de tous les citoyens âgés du Québec pourrons-nous espérer arriver à une conclusion juste et digne de cette crise sanitaire.

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