Une colère sourde

«Je me vois craquer, et ça me fait peur», écrit l'autrice.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Je me vois craquer, et ça me fait peur», écrit l'autrice.

Lettre adressée au premier ministre, François Legault

Je me vois rédiger aujourd’hui sur un coup de tête, en pleine fin de session, parce que je réalise que certaines choses m’alourdissent et que je dois me vider le cœur.

Je me trouve devant mon ordinateur, comme chaque jour depuis le début de cet automne confiné, à travailler sur des dissertations, sur des exposés oraux en visioconférence, sur mon mémoire à distance. Mon corps et ma tête en souffrent. Depuis plusieurs semaines, voire des mois, vous le savez, nous sommes nombreux à ressentir une dégradation de notre santé psychologique. Pour ma part, comme à une bouée, je m’attachais à l’idée de voir quelques membres de ma famille à Noël. Oublier, le temps de deux soupers, notre réalité morose, car aller marcher et méditer, ce n’est plus suffisant. Voir et parler à mes parents, à mon frère et aux parents de mon copain. En tout, environ une dizaine de personnes. Nous aurions porté des masques, laissé une fenêtre ouverte et respecté, dans la mesure du possible, la période de confinement avant et après.

Rationnellement, je comprends. Rationnellement, je constate qu’il y a une augmentation qu’on est loin de contrôler. Rationnellement, je sais que plus de cas après Noël veut dire plus d’hospitalisations et plus de pression sur le réseau de santé.

Malgré tout, je prends conscience que ça fera près de trois mois que je n’aurai vu aucun membre de ma famille ni pris une bière avec mes amis, que je n’aurai pas serré quelqu’un dans mes bras outre mon copain et mon chat. Après les Fêtes, il y aura une autre session. Trois autres mois au moins sans voir personne. La session d’hiver est déjà, en temps normal, plus difficile pour les étudiants. Imaginez maintenant.

Je suis en général quelqu’un qui suit les règles, qui, lorsqu’elles sont justifiées, peut les respecter sans trop de difficultés. Néanmoins, tranquillement, je constate que cette confiance s’effrite.

Vous nous avez donné de l’espoir le 19 novembre passé pour nous l’enlever quinze jours plus tard. Je sais que vous y croyiez à ce moment-là. Je sais que vous faites votre possible, je sais que la plupart des citoyens, à votre place, ne feraient pas mieux. Je sais que moi, je ne voudrais pas être dans vos souliers.

Mais voyez-vous, une colère sourde prend une place grandissante en moi. Une colère difficile à saisir qui ne peut être dirigée vers personne, vers rien de concret. Elle ne peut aller vers les gens qui ne respectent pas les consignes : j’en connais très peu. Elle ne peut se diriger vers vous : vous devez vivre les mêmes restrictions que tout le monde en plus de subir la pression que votre rôle politique vous impose. Faute de coupable, faute de bouc émissaire, faute de responsable, cette colère ne peut être domptée.

Je me vois craquer, et ça me fait peur. Nous sommes nombreux, comme la banquise en Arctique, à observer, impuissants, des morceaux de nous partir à la dérive. Et, comme cela arrive rarement, je n’ai ni solution ni conseil.

La santé physique est primordiale, certes. Mais notre tête, comment en prend-on soin dans cette folie ?

15 commentaires
  • Safy Joly - Inscrite 5 décembre 2020 07 h 18

    « Je me vois craquer, et ça me fait peur. Nous sommes nombreux, comme la banquise en Arctique, à observer, impuissants, des morceaux de nous partir à la dérive. Et, comme cela arrive rarement, je n’ai ni solution ni conseil.

    La santé physique est primordiale, certes. Mais notre tête, comment en prend-on soin dans cette folie ? »

  • Marc Pelletier - Abonné 5 décembre 2020 09 h 32

    Se nourrir d'espoir

    Bonjour Fanny,

    Permettez-moi cette familiarité ? Mon vieil âge (82 ans ) m'autorise cette familiarité qui se veut sympathique.

    Je n'ai aucune difficulté à comprendre ce que vous vivez, mais il faut garder espoir : c'est essentiel !

    - D'une part, vous avez toute la vie devant vous...
    - Le vaccin contre le virus est pour ainsi dire à nos portes.
    - Noël 2021 est encore assez loin mais d'ici là, vous aurez sans doute l'opportunité de rencontrer vos proches.
    - Il faut sutout garder en mémoire qu'au Québec et partout dans le monde, il y a des millions d'humains qui vivent des situations pires que celle que vous et moi sommes confrontés .

    Courage ! Puisez dans vos ressources et je suis persuadé que vous passerez au travers de cette tempête.

    Il se peut que la situation présente nous apporte à toutes et à tous des forces supplémentaires pour affronter des obstacles futurs.

    J'ai garde espoir de revoir bientôt mes petites-filles de 7,3 et 1 an.

  • Jean Hamelin - Abonné 5 décembre 2020 09 h 32

    Ouais?

    Votre tête c' est à vous de la gérer madame de grâce cessez de toujours demander au gouvernement de réglé chaque problème personnel de tout le monde la liste est infinie .

    • Jean-Paul Carrier - Abonné 5 décembre 2020 15 h 35

      Je salut votre niveau d'empathie.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 décembre 2020 16 h 14

      Est-ce que tous ces âmes sensibles se sont demandés comme font les gens en pleine guerre civile? Comment les gens font-ils dans une famine provoquée par de grandes sécheresses? Comment les gens font-ils pour survivre à des grandes catastrophes comme l’explosion des réacteurs nucléaires en Ukraine? Plus proche de nous, comment les itinérants font-ils pour survivre des hivers sibériens alors que la plupart des gens ne leur donnent même pas un regard lorsqu’ils sont dans la rue? Eux aussi vivent les méandres de la pandémie.

      Pour plus de 97% des gens qui ont plus de 60 ans et qui sont décédés de la COVID-19, eh bien, on imagine qu’ils se fichaient bien de leur santé psychologique avant de mourir. Combien d’enfants n’ont pas pu serrer leurs mères dans leurs bras lorsqu’elles décédées de façon abjecte et inhumaine dans les CHSLD? Si nous observons des règles strictes sur la pandémie, c’est pour protéger ceux qui sont les plus à risque.

      Oui, d’accord que l’incompétente Santé publique et le gouvernement Legault ont joué avec les sentiments des gens en proposant des réunions de famille limitées durant la période des fêtes. Mais pardieu, combien de gens croyaient-ils réellement et sincèrement que la chose était faisable sans que les contaminations augmentent à la vitesse grand V? La contagion aérienne fait des ravages sournois dans des endroits clos et mal ventilés. De toute façon, les cas de COVID vont exploser en janvier 2021 et les morts vont se multiplier.

      Désolé, je ne pleure pas pour vous. Travailler à son ordinateur pour peaufiner des dissertations, faire des exposés oraux via Zoom ou bien travailler sur son mémoire à distance est un privilège que plusieurs n’ont pas. Ne vous rendez-vous pas compte de votre chance lorsqu’on se compare à d’autres? On a l’avantage sur la colère lorsqu’on se tait.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 décembre 2020 09 h 20

      Erratum

      Est-ce que toutes ces âmes sensibles se sont demandées comme font les gens en pleine guerre civile?

  • Raymonde Proulx - Abonnée 5 décembre 2020 09 h 51

    Temps durs.

    Tenez bon encore trois mois. Vous pourriez être prisonnière en Chine, que feriez-vous? Cela dit, c'est bon que vous ayez écrit cette lettre.

  • Jacques Plante - Abonné 5 décembre 2020 10 h 54

    La pandémie est une catastrophe

    Comme toutes les catastrophes que l'humanité a vécu, la pandémie est hors de notre contrôle. Imaginez le désaroi des personnes qui ont vécus la deuxième guerre mondiale en Europe pendant de nombreuses années...

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