Une détresse psychologique sous-estimée dans nos écoles secondaires

«Le personnel est en perpétuel conflit entre soutenir psychologiquement les élèves, sauver leur propre santé mentale et faire respecter les consignes sanitaires», estiment les signataires.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse «Le personnel est en perpétuel conflit entre soutenir psychologiquement les élèves, sauver leur propre santé mentale et faire respecter les consignes sanitaires», estiment les signataires.

La détresse psychologique liée à la pandémie dans les écoles secondaires semble avoir été largement sous-estimée. Au total, 40 % du personnel scolaire rapporte des symptômes d’anxiété généralisée et 27 %, des symptômes dépressifs de modérés à sévères. Dans plus de 60 % des établissements, on rapporte qu’au moins le quart des élèves sont anxieux et déprimés. La reprise des activités organisées, notamment les activités civiques, est une solution à prioriser.

C’est ce que révèle notre enquête nationale, qui démontre l’hécatombe que subissent tant les membres du personnel des écoles secondaires que les élèves sur le plan de la santé mentale. Cette enquête, menée entre le 29 octobre et le 20 novembre 2020, a sondé les enseignants, professionnels, directions, personnels de soutien et intervenants scolaires provenant de plus de 140 écoles secondaires à travers toutes les régions du Québec.

Avant la pandémie, la motivation du personnel était principalement axée sur le plaisir de faire son travail et sur l’importance personnelle de transmettre les valeurs de l’éducation aux élèves. Maintenant, les employés rapportent plutôt une perte de sens lié à leur travail. Le personnel est en perpétuel conflit entre soutenir psychologiquement les élèves, sauver leur propre santé mentale et faire respecter les consignes sanitaires. La situation est la même partout. Aucune région administrative n’est épargnée. Les élèves composent aussi avec des difficultés majeures sur le plan motivationnel. Avant la pandémie, c’était moins du quart des élèves qui semblaient démotivés par l’école. Aujourd’hui, c’est près de 40 % d’entre eux. Le problème le plus criant de ces jeunes est l’annulation de la plupart de leurs activités organisées.

Mauvaise bonne idée ?

L’arrêt des activités organisées dans les écoles semble une bonne idée pour réduire le nombre de cas de COVID-19. Mais le personnel scolaire le note bien : les élèves ont malgré tout des contacts étroits en dehors des heures de classe. La participation à des activités organisées, comme les sports et les activités artistiques ou civiques (activités visant à contribuer à son milieu ou à sa communauté par la démocratie, l’écologie, la solidarité ou le pacifisme), est un facteur très important dans le développement des jeunes et central dans leur réussite scolaire, au-delà du fait de « bouger ». Les jeunes se développent à travers ces activités, en prenant des décisions, en se sentant compétents par rapport à leur réussite et en nouant des liens d’affiliation profonds avec leurs pairs. L’arrêt de ces activités frustre de façon dramatique les besoins psychologiques des élèves, qui chercheront alors à les combler d’une autre façon.

Les activités organisées peuvent alors être remplacées par des activités non organisées, telles que des joutes de jeux vidéo dans un sous-sol avec des amis, des rendez-vous au parc ou des promenades en groupe dans les rues et dans les magasins. Contrairement aux activités organisées, les activités non organisées offrent bien souvent peu de possibilités d’apprentissage. En éliminant les activités organisées, nous risquons d’augmenter la propagation du virus et de nuire au développement, au bien-être et à la réussite scolaire des élèves. Nous rendons aussi très précaire le travail du personnel des écoles, une profession déjà fragilisée et au sein de laquelle les départs sont fréquents.

Un constat encourageant émerge des résultats de notre enquête. Bien qu’il s’agisse d’un défi, le personnel rapporte que les activités civiques sont plus faciles à poursuivre dans des locaux respectant la distanciation sociale et qu’elles s’adaptent plus aisément à des activités en ligne que les activités sportives, artistiques et culturelles. Compte tenu du fait que les activités civiques favorisent le bien-être et la réussite scolaire, le développement d’activités civiques dans le contexte actuel pourrait s’avérer salvateur. Un Parlement étudiant ou un conseil d’élèves, des débats en ligne, un comité environnement, un groupe de pairs aidants et, avec le temps des Fêtes qui approche, une guignolée ou la préparation de paniers de Noël sont des activités civiques pertinentes. De plus, plusieurs organismes communautaires offrent un soutien aux intervenants scolaires pour faciliter la réalisation de ce type d’activités, même en contexte de pandémie. Par ailleurs, la reprise de toutes les activités organisées, avec une flexibilité liée aux mesures des groupes-classes strictes, est la solution la plus fréquemment suggérée par le personnel scolaire.

*La liste complète des signataires :
Anne-Sophie Denault, Ph.D Professeur titulaire, Département des fondements et pratiques en éducation, Université Laval
François Poulin, Ph.D Professeur titulaire, Département de psychologie, Université du Québec à Montréal
Marie-Claude Geoffroy Ph.D Professeur en psychiatrie et en psychologie scolaire et pédopsychologie appliquée, Université McGill
Stéphane Dandeneau, Ph.D Professeur titulaire. Département de psychologie Université du Québec à Montréal

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