Appelez-moi Sarya, le reste n’est pas important

«Je rêve d’un milieu où tout le monde pourra auditionner pour tous les rôles. Qu’à une audition, on ne voit plus auditionner que des Blancs ou que des personnes racisées», écrit l'autrice.
Photo: Lyubov Ivanova Getty Images «Je rêve d’un milieu où tout le monde pourra auditionner pour tous les rôles. Qu’à une audition, on ne voit plus auditionner que des Blancs ou que des personnes racisées», écrit l'autrice.

Si je ne suis ni Québécoise ni d’ailleurs, quels rôles me reste-t-il ?

J’ai posé cette question à un directeur de casting après lui avoir expliqué mes origines et mes nombreux dilemmes au sujet des différents castings. Il m’a alors conseillé de m’étiqueter, sur mon profil UDA (Union des artistes) comme Arabe. Je ne suis pas Arabe. Aucun membre de ma famille ne l’est.

Je m’appelle Sarya, j’ai le teint basané, j’ai des traits maghrébins, mais je ne suis pas arabe. Est-ce que cela fait de moi un imposteur ? Le hasard a voulu jouer à la roulette russe avec mon code génétique. Je ne m’en plains pas, j’aime mon nom, j’aime ma peau, j’aime mes traits, mais je ne suis pas arabe. Je ne peux pas m’identifier comme une Arabe. Pour des raisons culturelles, éthiques et identitaires évidentes, je ne peux pas.

Je m’appelle Sarya, j’ai le teint basané, j’ai des traits maghrébins, mais mes origines sont haïtiennes… à 25 %. On ne m’a pas conseillé de m’identifier comme afrodescendante. Je comprends, je ne serais peut-être pas crédible, Haïti est loin derrière moi. Mon grand-père maternel a immigré ici en 1957, il y a plus de 60 ans. Il a choisi d’élever ses trois filles dans la culture québécoise, ne leur apprenant ni la langue, ni la cuisine, ni les traditions de son pays. Moi-même je peine à me considérer comme une vraie afrodescendante. J’en connais à peine plus sur Haïti qu’un autre Québécois. Suis-je un imposteur ?

Je m’appelle Sarya, j’ai le teint basané, j’ai des traits maghrébins et 75 % de mon sang est québécois, mais on ne m’a pas conseillé de m’identifier comme Québécoise : délit de faciès. Mes deux parents, mon frère, mon cousin, ma cousine, mes tantes, mes oncles, tous et toutes sont nés ici. Je suis née ici. Pourtant, on me demande toujours quelles sont mes origines et personne ne me croit quand je révèle qu’elles sont haïtiennes, encore moins quand j’affirme qu’elles sont québécoises.

Si je ne suis ni Québécoise ni d’ailleurs, quels rôles me reste-t-il ?

Je sais que si ce directeur de casting m’a conseillé de m’identifier comme une Arabe sur ma fiche UDA, c’est qu’il a conscience que le milieu artistique québécois voudra me « caster » comme une Arabe, que le milieu n’aura peut-être pas le courage de me faire auditionner pour des rôles ordinairement réservés aux Blancs, bien qu’ils me siéent parfaitement à moi aussi. Sa réponse est le symbole ultime de mon identité québécoise : inexistante dans la représentation médiatique ; inexistante dans l’imaginaire collectif.

Le plus triste, c’est que, malgré son expertise sur le fonctionnement du milieu, ce directeur de casting n’a pas conscience de sa problématique. J’ose croire qu’il ne m’aurait pas encouragée à travestir mes origines s’il savait. Je sais que je ne suis pas un imposteur. Je sais que le problème ne vient pas de moi, de ma couleur de peau, de mes traits, de mon nom, de mon histoire généalogique. Je sais par contre que je le deviendrais si j’adhérais aux conseils qu’on m’a donnés.

Je rêve d’un milieu où l’on ne me donnera pas ce genre de mauvais conseil, parce qu’il n’y aura pas ce genre de questionnement. Je rêve d’un milieu où tout le monde pourra auditionner pour tous les rôles. Qu’à une audition, on ne voit plus auditionner que des Blancs ou que des personnes racisées.

Je rêve d’un milieu où tout le monde pourra jouer des rôles sans besoin de justification. Oui, je ressemble à une Arabe, oui ma mère est noire, oui ma meilleure amie est blanche, oui je parle bien français, oui tout cela est crédible et possible, je dirais même plus, tout cela existe.

J’existe.

Je suis Sarya, j’ai le teint basané, j’ai des traits maghrébins, et j’ai besoin que les choses changent. J’ai besoin que le milieu artistique québécois reconnaisse mon existence et m’invite à prendre la place à laquelle j’ai droit.

Appelez-moi Sarya.

Le reste n’est pas important.

21 commentaires
  • Claudette Perreault - Abonnée 26 novembre 2020 06 h 58

    artiste

    J'ai hâte de vous voir dans n'importe quelle série,au théâtre ou ailleurs,car vous êtes convaincante!

    • Serge Marcotte - Abonné 27 novembre 2020 10 h 45

      Excellente réflexion Sarya! Moi aussi j'ai hâte de vous voir dans n'importe quelle production artistique. Car avec une réflexion de ce niveau, avec cette nuance, votre jeu est très certainement de haut niveau de nuance, d'intelligence et de sensibilité. Si j'étais directeur de casting, je vous recommanderais pour tous les rôles qui VOUS intéresseraient.

  • Cyril Dionne - Abonné 26 novembre 2020 08 h 47

    L’égalité, c’est le droit d’être différent et ceux qui optent pour la discrimination, eh bien, ils se sont trompés de siècle

    Bon, c’est une Québécoise et pis après?

    Bon, il y a plus de 1 000 comédiens qui jouent à la télévision, dans les films, au théâtre et j’en passe au Québec. Maintenant, nous sommes en pleine pandémie et les artistes s’arrachent les rôles qui disparaissent comme une peau de chagrin. Combien d'artistes avec de l'expérience qui n'ont aucun emploi ou contrat présentement? Ce n'est pas l'exception, mais plutôt la norme en 2020. Le salaire médian (2019) pour un artiste était de 31 000$ par année, en sous de la moyenne au Québec.

    Maintenant, vu qu’on n’a pas d’opportunité, on joue la carte dissimulée du racisme et de la discrimination pour avoir un emploi. On n’est plus loin de la discrimination positive. Dans la NFL, tous se foutent d’où vous venez et de votre apparence physique. Ils demandent seulement si vous êtes la bonne personne pour faire la job. C’est justement ces hurlements venant des personnes qui ont l’épiderme plus foncé que les autres qui ont causé cette situation. C'est pour cela qu'ils n'ont des yeux que pour les racisés présentement. Les gens n’en sont plus capables de supporter ces diatribes.

    Ceci dit, dans le domaine où l’on joue, c’est le public qui est roi. Si les gens ne veulent pas vous voir, pour quelques soient les raisons, il faut l’accepter. Vous êtes dans une business, qui en temps de pandémie, représente tout au plus un luxe. Tous les théâtres sont fermés et ils risquent d’y rester pour encore un bout de temps. Ceci n’a rien à voir avec travestir ses origines haïtiennes ou bien avoir des traits maghrébins et un sang qui est 75 % québécois. Vraiment pas. C’est un business artificiel où vous jouez les mots et la vie des autres. Non, le reste n’est pas très important.

    Dans toute cette escobarderie, ce que l’on veut, c’est d’avoir des contrats à qui sait le mieux crier. Les gens ne sont plus capables de cette hypocrisie camouflée sous l’enveloppe du racisme ou bien de la discrimination. On passe tout simplement.

    • Christian Roy - Abonné 26 novembre 2020 14 h 13

      @ M. Dionne,

      "Les gens" dont vous êtes le porte-parole, quels sont leurs profils de casting ?

  • André Savard - Abonné 26 novembre 2020 09 h 22

    Un effet du racialisme

    Finalement toute cette idéologie racialiste aboutit à plus de stéréotypes. On classe les artistes de la scène en tant qu'agents représentatifs d'une race.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 novembre 2020 09 h 37

    Un bon texte

    Il est étonnant que le mot « imposteur » n'ait pas été féminisé. Je suggère « impostrice », comme les synonymes « mystificateur », qui devient au féminin « mystificatrice », « usurpateur », qui devient « usurpatrice », « dissimulateur », qui devient « dissimulatrice », et « simulateur », qui devient « simulatrice ».

    Mais il y a aussi « imposteuse », moins beau, comme « bonimenteuse », « trompeuse », « dupeuse », « endormeuse », « emberlificoteuse », « feinteuse », « pipeuse » (non, ce n'est pas une femme qui fait une pipe).

    https://www.laculturegenerale.com/imposteur-feminin-imposteuse-impostrice/

  • Paul Gagnon - Inscrit 26 novembre 2020 09 h 52

    La question est

    avez vous du talent et de la détermination?
    Si oui, vous y arriverez... probablement.
    Probablement car rien d'est garanti en ce monde qui n'est pas celui de Bambi mais plutôt celui du loup.
    Loup gris, loup noir, loup blanc... mais loup d'abord.

    Bref, méfiez-vous des directeur de la distribution (casting) !