En enseignement, un débat fatigué qui devrait laisser sa place

«L’enseignement
systématique est dénué
de sens; ce n’est pas parce qu’on
explique toutes les relations entre
les lettres et les sons qu’un élève
sait lire (...)», écrit l'autrice.
Photo: iStock «L’enseignement systématique est dénué de sens; ce n’est pas parce qu’on explique toutes les relations entre les lettres et les sons qu’un élève sait lire (...)», écrit l'autrice.

Fin des années 1990, je commence ma maîtrise et découvre avec enthousiasme le monde de la recherche. Dans le champ de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, des chercheurs sont déjà en désaccord depuis plus de 20 ans. D’un côté, ceux qui soutiennent l’enseignement systématique du code écrit et, de l’autre, ceux qui insistent sur un environnement riche en écrit pour donner du sens à cet apprentissage.

D’un côté comme de l’autre, des écueils apparaissent. L’enseignement systématique est dénué de sens ; ce n’est pas parce qu’on explique toutes les relations entre les lettres et les sons qu’un élève sait lire, comme ce n’est pas parce qu’on connaît toutes les pièces d’un vélo qu’on sait pédaler.

L’approche globale a aussi ses dérives. Il y a des limites à ce qu’un élève découvre seul le code écrit, même en étant plongé dans un environnement riche. On n’apprend pas à lire et à écrire comme on apprend à parler. Il faut des interactions plus intentionnelles, structurées et spécifiques sur l’écrit pour y arriver.

Ce sont les travaux d’une troisième catégorie de chercheurs, au début des années 2000, qui atténuent ce long débat, qui n’est d’ailleurs pratiquement entretenu que dans la communauté scientifique. Cette nouvelle frange de chercheurs se déplace dans les classes et observe ce qui se passe, à l’aide d’une méthode inspirée de l’ethnographie. Comment des enseignants parviennent-ils à faire entrer tous les élèves dans le monde de l’écrit de façon durable ?

Leurs résultats ont eu de quoi rassurer, mais aussi choquer ceux qui se plaisaient alors à entretenir leurs vieilles chicanes. Les enseignants qui réussissent adoptent une approche équilibrée. Il y a des moments où le code écrit est enseigné de façon directe, mais à partir d’une expérience signifiante. Cet enseignement est planifié, ce n’est pas « si cela adonne » dans la journée. Les livres, magazines et autres supports écrits sont nombreux, divers et de grande qualité. Les expériences avec l’écrit touchent à toutes ses composantes, de la lettre au texte. Les élèves baignent dans la lecture et l’écriture. Par des séquences d’activités, ils sont amenés à développer leur compréhension de l’oral et de l’écrit, à exprimer leurs réactions, à saisir ce que l’auteur omet de dévoiler et aussi à maîtriser ce code écrit, car puisque c’est bel et bien un code, il faut apprendre à décoder. C’est dans cette expérience quotidienne qui convoque l’écrit dans toute sa complexité que l’approche équilibrée se veut aussi préventive.

Il y a cinq ans, nous avons exploré, avec une collègue, comment des écoles au Québec soutenaient le passage sensible entre la maternelle et la 1re année sur le plan de l’écrit. Nous avons documenté les pratiques de cinq écoles de régions différentes. Alors que nous pensions que l’école de la Côte-Nord allait nous faire découvrir des pratiques bien distinctes de celles de la région métropolitaine, il n’en fut rien. Ces écoles nous ont ramenés au principe d’équilibre.

Il est difficile de comprendre pourquoi l’enseignement des lettres au préscolaire, tout particulièrement, crée un tel émoi. Parmi toutes les causes qui existent en ce moment dans le monde de l’éducation pour lesquelles nous devrions nous soulever, pourquoi donc choisir de s’entre-déchirer publiquement sur la place des lettres de l’alphabet à la maternelle ?

En ce moment, l’enjeu qui devrait plutôt alerter la communauté scientifique et praticienne est celui de la qualité de la formation initiale et continue. Nous voyons apparaître des formations en formule accélérée et condensée pour augmenter le nombre d’enseignants le plus rapidement possible. Il est urgent de faire front commun pour dénoncer la dévalorisation du travail des enseignants et de leur expertise. Alors qu’il existe des milliers d’enseignants très bien formés au Québec, le milieu scolaire est en pénurie d’enseignants. Ainsi, des ressources compétentes existent, mais elles ont déserté l’école.

Plutôt que de s’acharner à alimenter un débat stérile, un mouvement de ralliement sur la question vive des ressources en milieu scolaire serait bénéfique pour les enfants, qui méritent assurément un enseignant ayant les connaissances nécessaires pour adopter une
posture critique à l’égard des approches, des programmes et des nouvelles avenues à la mode qui leur sont présentés. Dans quelques années, la question suivante risque malheureusement d’éclipser toutes les autres : comment soutenir les danseurs, historiens, agents immobiliers qui prennent un contrat à temps plein à la maternelle, cette année ?

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