Le retour du «traduidu»

«L’anglicisation de la vie marchande à Montréal, mais aussi ailleurs, progresse et on semble assister au retour du
Photo: Brett Vachon CC (Flickr) «L’anglicisation de la vie marchande à Montréal, mais aussi ailleurs, progresse et on semble assister au retour du "traduidu"», estime l'auteur.

On attribue au poète Gaston Miron d’avoir introduit, au début des années 1970, le concept du « traduidu » dans le débat sur la qualité de la langue française au Québec, principalement dans l’espace public. Le « traduidu » est une langue dévitalisée, exsangue, réduite à des formes lexicales et syntaxiques calquées sur celles d’une autre langue.

Avant l’adoption de la Charte de la langue française (loi 101) en 1977, Charte qui fait du français la langue officielle de l’État et des tribunaux au Québec, et qui n’est pas sans rappeler par son esprit l’Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) de François Ier, le bilinguisme omniprésent contribuait à « déconstruire » la langue française en sol québécois. Les Québécois d’expression française travaillant en anglais et immergés dans un environnement anglais étaient devenus presque étrangers à leur propre langue.

Une langue soumise à un processus de traduction unilatéral et incessant perd fatalement son autonomie et n’existe plus que par rapport à une autre. Elle devient une langue servile, une langue pont/bridge. C’est le sens que Miron donnait au « traduidu ».

Les exemples ne manquent pas. À un poste de péage : *Automobiles avec monnaie exacte seulement (Automobiles with exact change only). Inscription sur un autobus scolaire : *Ne dépassez pas quand arrêté (Do not pass when stopped). *Bon matin (Good morning). *Hommes au travail (Men at work). Alimentation : *Canada de fantaisie (Canada Fancy), *Faible en gras (Low in fat).

L’anglicisation de la vie marchande à Montréal, mais aussi ailleurs, progresse et on semble assister au retour du « traduidu ». J’en veux pour preuve cette affiche apposée récemment à la porte d’un magasin de la métropole : « *La portage d’une masque par les clients est maintenant mandatoire dans la magasine (pas masque, pas service). » Le « traduidu » atteint ici un sommet qu’on ne souhaite pas voir dépassé… On peut même se demander si cette phrase de mascarade est intelligible pour un francophone unilingue.

Les traducteurs professionnels qui, depuis des années, font un travail remarquable pour améliorer les communications écrites au Québec ne sont aucunement en cause.

La situation linguistique dans les commerces de Montréal s’est-elle redressée depuis 1977 ? La langue française au Québec a-t-elle réussi à reconquérir son autonomie et à redevenir créatrice et inventive en se ressourçant à son histoire, à sa culture et à ses racines ? Ou au contraire, la métropole serait-elle en passe de devenir la nécropole de la langue française au Québec ?

Force est de reconnaître que, si les « casse-croûte » ont délogé les snack-bars, il reste encore à éradiquer bien des « *Dare Crèmes françaises Biscuits » (Dare French Cremes Cookies), bien des « Sorry, I don’t speak French » et bien des « I will then speak to you in English ». Le coup de barre que nous promet le gouvernement de François Legault devra permettre de combattre deux autres virus insidieux et envahissants : la méconnaissance du français et l’aplaventrisme.

22 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 17 novembre 2020 03 h 12

    Le dilemme nationaliste.

    Le canayen-français patauge dans une mer anglosaxonne!Il souhaite de bien parler au moins deux langues si
    il ambitionne de percer le plafond de verre.Il profitera de toutes les occasions pour améliorer son speak english.
    Cela est son attitude individualisante;elle est quelque part obnubilé,victime d'un engourdissement,voir d'une
    baisse de sa vigilance par un manque de lucidité quant à son appartenance à un peuple bien distinct qui s'est
    voté une loi 101.En vérité,combien sont conscients de la teneur et de la portée de cette loi fondatrice?
    La responsabilité gouvernementale serait de mettre et de remettre constamment sur le tapis les a,b,c, de la dite
    loi par des moyens et des façons inimaginables pour l'heure!Exemples:annuellement,une semaine entière pour
    célébrer l'avènement de la dite loi;des Places publiques honorant Camille Lorrain;un super-tirage bi-annuel de
    Loto-Québec intitulé "Le Super de la Loi 101".etc.
    P.S.:Dans cette veine nationaliste,pas question d'angliciser des CEGEP francophones!!

  • Gilles Delisle - Abonné 17 novembre 2020 05 h 52

    Quelle tristesse!

    Vu hier aux informations télévisées, ces jeunes d'origines diverses qui montraient leur '' je m'en foutisme'' total du français dans leurs communications et activités journalières! Ces nombreux jeunes , arrivés d'ailleurs ou fils 'immigrants,, étudient dans un Collège et dans des universités anglophones et vaquent à leurs occupations quotidiennes, comme s'ils étaient dans une grande ville américaine. Avec un laisser-aller total depuis de nombreuses années, Montréal est en train de perdre son statut de ville française. Je compte bien sur M. Jolin-Barrette pour corriger le tir avec des mesures draconniennes pour redonner à la Ville de Montréal, son statut de ville française. Vivement un pays!

    Gilles Delisle. Laurentides

    • Pierre Labelle - Abonné 17 novembre 2020 08 h 19

      Il est toujours permit de rêver monsieur Delisle, de plus c'est gratuit. Mais ces "mesures draconniennes" promisent par le ministre ne sont qu'un mirage, oui vivement un pays.

    • Claude Gélinas - Abonné 17 novembre 2020 08 h 27

      Que dire de la muliplication des enseignes anglaises qui polluent l'environnement de la métropole. Qui surveille quoi ? À quand un virage significatif dans la protection et le rayonnement de la langue française ?
      Ce manque de fierté se traduit par l'abandon, l'insignificiance et une perte de valeurs.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 17 novembre 2020 06 h 31

    Quand "Je me souviens " devient:

    "I do not remember ".

  • Julien Thériault - Abonné 17 novembre 2020 08 h 09

    Même dans nos médias

    L'influence du « traduidu» est en effet très pernicieuse. Écoutez la radio ou la télévision : Les problèmes « adressés » ou « non adressés » sont légions, entre le « banding », les « trends », les « start-ups » et les « shut-down ». Et tous ces policiens que ne cessent de faire des « sorties » pour aller on ne sait jamais où. Il faut entendre ces commentateurs interpréter en direct des textes qu'ils lisent, de toute évidence, en anglais sur un écran. Et cette tendance à prononcer tous les noms de personnes ou de lieux étrangers comme si c'étaient des noms anglais, de Heidelbeueurg à Frnakfeurt et de Beijing à Cheng HHai. J'ai même écouté out un reportage sur la bataille de Dunkerke, ville française dont le nom se prononce comme il s'écrit (Dunquerqu') ou on prononçait du début à la fin : Donkeurk.

  • Serge Gagné - Abonné 17 novembre 2020 08 h 25

    Merci et bravo, Monsieur Delisle!

    Monsieur Delisle, votre lettre frappe dans le mille ce matin. Et vos exemples sont éloquents. Il faut lutter sur le front des commerces du Grand Montréal, mais il faut également s'employer à améliorer la qualité de notre langue chez les personnes instruites, qui nous parlent d'« adresser » des problèmes et d'être « sur » des comités et « sur » des avions. Et je pourrais continuer longtemps... L'influence de l'anglais est tellement puissante et « virulente » par son caractère insidieux (la vague nous atteint sans faire de bruit). Il y a longtemps que la vague de l'anglicisation déguisée dans des mots et des structures syntaxiques fait ses ravages. Ainsi l'avertissement que je me dis parfois (non, souvent) que c'est peine perdue...

    Ainsi l’avertissement concocté par notre vénérable Radio-Canada concernant le blasphématoire épisode pseudo-raciste de La P’tite vie : « Peut contenir des représentations sociales et culturelles différentes d’aujourd’hui. » La vénérable nous gratifie ici d’une faute de syntaxe qui fait insulte au génie du français (Proust se retournerait dans sa tombe). Il aurait fallu écrire : « Peut contenir des représentations sociales et culturelles différentes DE CELLES d’aujourd’hui. » Bof, dira-t-on...

    Néanmoins, c'était un plaisir de vous lire ailleurs que dans les documents portant sur la traduction, comme L'Actualité terminologique et Meta. Et bonne retraite… quand même!

    Serge Gagné, traducteur agréé

    • Gilles Delisle - Abonné 17 novembre 2020 12 h 45

      Merci , M. Gagné, de vos commentaires élogieux! J'ajouterai, si vous le permettez, que les Québécois francophones devraient immédiatement sortir d'un commerce qui s'adresse à eux, en anglais! De la même manière, que le Grand Montréal changera de visage, quand les Québécois francophones décideront de refuser d'entrer dans un commerce qui affiche sa raison sociale, en anglais! Si les Québécois agissaient ainsi, on n'aurait plus besoin de lois et de règlements pour protéger notre langue, le problème serait vite réglé à Montréal, et même au-delà!

      Gilles Delisle
      Laurentides

    • Gilles Delisle - Abonné 17 novembre 2020 12 h 54

      Mes excuses M. Grenier,

      Je viens de m'apercevoir de la méprise. Je pense que vous vous adressiez à M. Jean Delisle, celui qui a écrit cette lettre ce matin!