La nouvelle Grande Noirceur

La technologie n’aura réussi que sur un plan, celui d’imposer les lois du marchés et ses évangiles pour faire de l’humanité un seul bloc uniforme de moutons consommateurs acculturés, affirme l'autrice.
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse La technologie n’aura réussi que sur un plan, celui d’imposer les lois du marchés et ses évangiles pour faire de l’humanité un seul bloc uniforme de moutons consommateurs acculturés, affirme l'autrice.

Lorsque j’étais plus jeune, les adultes et les professeurs aimaient nous rappeler combien nous avions été chanceux d’échapper à cette terrible période dite de la Grande Noirceur, période où Duplessis et le Clergé, main dans la main, exerçaient leur emprise sur le Québec. Un Québec étouffé et étouffant où culture, littérature, éducation, liberté d’expression et services sociaux étaient sous la coupe de la religion et du régime de l’Union nationale. Une période intolérable pour nos prédécesseurs les boomers, qui ont commencé à vivre et à respirer avec l’avènement de la Révolution tranquille.

Bref, nous, les enfants des années 1960 et des générations suivantes, étions bénis des dieux, ayant échappé à cette « terrible » oppression collective. À nous une ère lumineuse de liberté et d’ouverture, d’égalité et d’améliorations continues. Fini les cours classiques poussiéreux, les dimanches à l’église, la petitesse provinciale, la répression sexuelle, l’ignorance crasse.

Et pourtant, qu’en est-il vraiment en 2020 ? Pouvons-nous réellement affirmer que nous vivons une époque dorée ? Que les jeunes d’aujourd’hui sont plus choyés que leurs aînés des générations précédentes ?

Le domaine de l’éducation est plus que jamais bancal et fragilisé. Le taux d’analphabétisme plafonne depuis longtemps malgré les milliards investis. Les nouveaux professeurs munis de leurs diplômes en pédagogie peinent à tenir deux ans, car le milieu de l’enseignement a à ce point décliné qu’ils seraient mieux outillés avec une formation en service à la clientèle pour affronter et les élèves et les parents de ces derniers…

Technologie

Et que dire de l’ascendant de la technologie sur notre société ? Présentée comme la panacée de tous nos maux, en réalité, elle n’aura réussi que sur un plan, celui d’imposer les lois du marché et ses évangiles pour faire de l’humanité un seul bloc uniforme de moutons consommateurs acculturés.

Ce nouveau clergé dicte à ses ouailles hypnotisées quoi penser, quoi acheter, quels mots utiliser (les nouveaux blasphèmes, punissables d’excommunication publique), comment voter (avec des méthodes plus retorses que celles de Duplessis), et ce, pas seulement le dimanche du haut de sa chaire, mais bien 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. En plus d’avoir réussi à faire basculer ses adeptes dans un abysse de narcissisme et de futilités inégalés. Combien de suicides, de harcèlement, d’agressions sexuelles, de fraudes, de violences peuvent compenser des vidéos de mignons animaux et des photos de tartare de saumon dans une assiette carrée ? Disparus, les prêtres pédophiles ? Bienvenue aux cyberpédophiles qui ont dorénavant accès à vos enfants en tout temps…

Mon entourage, composé de professeurs au collégial, constate depuis plusieurs années déjà un déclin effarant des compétences de leurs élèves. Nombre d’entre eux savent à peine lire et décoder un texte simple ; angoissés et parfois médicamentés, ils s’avèrent malgré cela des clients exigeants, âpres au marchandage (sur leurs notes, sur les délais, sur la matière enseignée). Nourris aux credo ECR, de la diversité et de l’inclusion, de la tolérance, de l’estime de soi et de l’écologie, ils en ânonnent les slogans sans pour autant les comprendre ou les appliquer. Devant eux, les bigots d’antan peuvent se rhabiller.

En 2020, il faut le reconnaître, une nouvelle Grande Noirceur nous enveloppe et le présent texte n’est ni un plaidoyer pour un retour aux années 1950 ni une apologie de ces dernières. Les grands problèmes du Québec sont toujours présents : l’éducation, la langue française, la liberté d’expression, la culture sont toutes en péril. Les années ont passé, mais le progrès promis à la fin du règne de Duplessis s’est à peine manifesté. Nous nous sommes libérés d’un joug religieux et politique pour nous soumettre à un autre. Cette religion cathodique nous fait croire que les années d’obscurantisme que le Québec a connues sont loin derrière nous.

23 commentaires
  • Jacques Bordeleau - Abonné 12 novembre 2020 05 h 55

    Même veine

    Pour avoir connu la Grande Noirceur et pour détester la présente, j'abonde passablement dans le sens de votre analyse. Et pour rester dans la même veine, j'ajourne que je croirais entendre des échos du Frère Untel.

    Jacques Bordeleau

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 novembre 2020 11 h 33

      J'aborde dans le même sens. L'auteure a raison. J'ai beaucoup aimé sa comparaison de la noirceur avec la technologie qui nous accapare. L'on a échangé l'emprise de l'Église avec l'emprise de la technologie qui nous incite à consommer et à obéir les dictats du marché. L'on a étouffé la pensée libre. C'est exactement ce que veulent les maitres du monde, des citoyens obéissants comme des moutons.
      Plus important encore, vous avez oublié de mentionner les dérives de l'intelligence artificielle qu'ils vont nous imposer sous peu. Cette fois-ci, ça sera la manipulation artificielle de la pensée.
      Maintenant, ce sont les algorithmes à l’IA (algorithme sophistiqué “simulant” l’intelligence) pour prendre des décisions qui ont de lourdes conséquences dans la vie des êtres humains. Cela pose clairement des problèmes éthiques .
      Ce n’est pas un problème purement philosophique. En déléguant nos décisions aux algorithmes et à l’intelligence artificielle, nous ne perdons pas seulement notre dignité humaine ,ce qui n’est pas rien , mais ces systèmes ont eux aussi leurs failles.
      L'historien célèbre, Yuval Noah Harari nous met en garde contre les dérives de cette nouvelle technologie qui favorise les dictatures. Il nous prévient que l'homme va devenir une marionnette si une poignée d’humains a le contrôle des algorithmes par lesquels la plupart des humains prendraient leurs décisions.

    • Christian Roy - Abonné 12 novembre 2020 14 h 04

      @ Mme Alexan,

      Vous écrivez: "Il nous prévient que l'homme va devenir une marionnette si une poignée d’humains a le contrôle des algorithmes par lesquels la plupart des humains prendraient leurs décisions."

      Qui dit que ce n'est pas déjà le cas. Marionnettes des pensées qui circulent dans l'espace culturel. La libre-pensée est le fruit de la quête de celle ou celui qui poursuit "le chemin le moins fréquenté'. Le problème, c'est d'en soutenir l'effort nécessaire et le combat de tous les instants. Encore faut-il croire que cette liberté est réelle... ce que les déterministes mettent en doute, tel des athées face à l'existence de Dieu.

  • Serge Gagné - Abonné 12 novembre 2020 07 h 36

    Communion de pensée

    Madame Anctil,

    Je partage entièrement votre point de vue. D'après ce que je peux comprendre, nous sommes de la même génération. Je suis né pendant ce qu'on appelle la Grande Noirceur, mais je ne m'en portais - et ne m'en porte encore - pas plus mal, il faut dire. Pendant quatre ans à l'orphelinat, instruit par des religieuses extrêmement dévouées (et compétentes, car les élèves de ma cohorte de fin de 7e année du primaire ont passé haut la main l'examen de contrôle provincial du ministère de l'Instruction publique). L'instruction qu'elles m'ont donnée m'a très bien servi jusqu'à présent, au premier chef quant à la qualité du français.

    Ma fille enseigne le français à la 5e secondaire, et tout ce que vous affirmez, elle le constate et l'affirme aussi. Certes, il ne faut pas généraliser, car il y a aussi du positif. Et la technologie, nous pourrions en parler si longtemps... Et si, semble-t-il, nous sommes sortis de la Grande Noirceur, nous entrons vraisemblablement dans une autre noirceur encore plus grande avec son lot de censures et d'interdits. Qui n'augurent rien de bon selon moi.

    Nous vivons dans une société où le paradoxe est souverain. D'un côté, il nous est interdit de dire et d'écrire des mots et de l'autre on peut voir de jeunes adultes sacrer à tour de bras, parler anglais à tour de bras et « se pogner le c...» (excusez-la) à la télé aux heures de grande écoute ouvertes aux jeunes auditoires. Si, d'aventure, une de ces jeunes stars éphémères osait prononcer le mot en N sur les ondes - tout en montrant péremptoirement ses seins gonflés - elle serait certainement morigénée, la vilaine! C'est d'un absurde consommé.

    J'arrête ici. En tous cas, merci madame Anctil, ça me réconforte quand même de savoir qu'il y a encore des personnes qui se préoccupent du tour que prend l'évolution de notre société tellement libérée de la Grande Noirceur.

    Serge Gagné, traducteur agréé (et « auteur vieillesse »)

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 novembre 2020 07 h 59

    Chaque époque a ses sermonneurs

    bravo pour le vôtre

    • Serge Gagné - Abonné 12 novembre 2020 15 h 45

      Je me suis lourdement trompé en ce qui touche les générations. De toute évidence, Mme Anctil est plus jeune que moi:
      « Bref, nous, les enfants des années 1960 et des générations suivantes, étions bénis des dieux, ayant échappé à cette « terrible » oppression collective. »

      Obnubilé par mon raisonnement, j'ai erré.

  • Diane Germain - Abonné 12 novembre 2020 08 h 30

    Merci !

    Merci pour cet excellent texte.

  • Pierre Rousseau - Abonné 12 novembre 2020 08 h 46

    Merci de mettre le doigt sur le bobo!

    Effectivement, quand on regarde aller les choses, on se demande où cela a dérapé. On croyait avec la révolution tranquille que la société québécoise se sortirait des ornières du passé où la religion contrôlait l'état mais on ne pensait jamais qu'elle retomberait dans d'autres ornières. On aurait dû le prévoir car l'humain est grégaire et aime suivre le groupe et du moment qu'il y a un vide, d'autres essaient de le combler. Mélissa Anctil a le mérite d'articuler clairement ce qui se passe, ce qui devrait aussi donner des outils pour s'en sortir.