Quand l’État devient un justicier illégitime

«[Ce] refus d’obéir à ce que ces gens perçoivent comme un
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «[Ce] refus d’obéir à ce que ces gens perçoivent comme un "État justicier" n’est pas seulement associé au port du masque obligatoire ou à la distanciation sociale. Il s’agit des signes apparents d’un malaise beaucoup plus profond qui menace la communauté de destin qui unit les Québécoises et les Québécois», estime l'auteur.

Imaginons la situation suivante. Vous habitez dans un quartier dont la quiétude est perturbée par un groupe d’individus qui fait du bruit excessif en soirée, ce qui vous empêche de dormir paisiblement. Exaspéré par cette situation, vous décidez de prendre les choses en main. Vous prenez alors une arme et décidez de procéder à l’arrestation des individus responsables de la situation avant de les enchaîner dans votre sous-sol afin de leur donner une leçon (évidemment, vous les nourrissez convenablement).

Après quelques semaines, vous vous rendez compte que vos actions ont porté leurs fruits et que le quartier est désormais paisible. Vous décidez alors de rendre visite à vos voisins pour leur faire remarquer la situation et, après qu’ils ont explicitement reconnu votre constat, vous leur dites que vous en êtes responsable et qu’en conséquence, ils vous doivent une contribution financière pour vos efforts : contribution qui, si elle n’est pas versée, leur vaudra un séjour dans votre sous-sol.

Il y a fort à parier que cette requête sera perçue par vos voisins comme étant inappropriée et que vos actions seront alors jugées (avec raison) comme relevant du kidnapping, de la séquestration et de l’extorsion. Il y a fort à parier que personne ne vous obéira.

Toutefois, lorsqu’on y pense, vos actions n’ont en apparence rien d’extraordinaire en soi, dans la mesure où elles correspondent dans une très large mesure à ce que font les gouvernements. En effet, ces actions ressemblent en tous points à l’obligation qu’ont les gouvernements de faire respecter la loi et l’ordre et de procéder à l’arrestation des individus qui portent atteinte aux droits d’autrui, tandis qu’exiger un paiement pour les services rendus à la communauté est pour sa part similaire à l’obligation imposée par l’État à tous ses citoyens de payer leurs taxes et impôts sous peine d’en subir les conséquences en cas de refus.

Mais voilà, si ces actions de la part de l’État sont acceptables et nécessaires afin de garantir le respect du contrat social, la paix, l’ordre et le bon gouvernement, les actions de milicien (ou de vigilante, pour reprendre l’expression anglaise) sont pour leur part éminemment condamnables.

À la lumière de la situation actuelle, cette métaphore est particulièrement utile et révélatrice de l’attitude qu’ont certains individus à l’égard des directives émises par le gouvernement du Québec afin de casser la deuxième vague de COVID-19. Pour ces derniers, les décisions prises par l’État sont à l’image de celles du justicier autoproclamé de notre histoire. À l’instar du voisin confronté à ce dernier, les individus qui s’opposent aux directives de l’État estiment que le gouvernement abuse de son pouvoir, qu’il est illégitime et impose à autrui des règles et punitions arbitraires. Pareille réaction est également perceptible ailleurs dans le monde, plus particulièrement en Italie qui a connu au cours des derniers jours des mouvements de violence dans plusieurs de ses villes de la part d’individus qui s’opposent aux mesures sanitaires imposées par l’État. Cette attitude, c’est le moins qu’on puisse dire, est préoccupante puisqu’un justicier ne saurait se comparer à un gouvernement dûment élu.

De manière fondamentale, ces milliers d’individus qui remettent ainsi ouvertement en question ces décisions et qui en appellent à la désobéissance civile n’acceptent plus la légitimité de l’État et remettent en cause son autorité : principe qui exige, d’une part, la reconnaissance que le gouvernement est en droit d’imposer des règles jugées essentielles au vivre-ensemble et, d’autre part, l’obligation des citoyens de les respecter. Lorsque ces prémisses sont remises en cause par les citoyens, l’État n’existe plus et les fondements de la vie commune se trouvent menacés. Il n’y a à cet égard rien d’étonnant à ce que de plus en plus de représentants de l’État sont aujourd’hui victimes d’insultes et de menaces contre leur personne.

Pourquoi et comment en sommes-nous arrivés là ? Voilà une question qui devrait nous hanter collectivement. Parce que ce refus d’obéir à ce que ces gens perçoivent comme un « État justicier » n’est pas seulement associé au port du masque obligatoire ou à la distanciation sociale. Il s’agit des signes apparents d’un malaise beaucoup plus profond qui menace la communauté de destin qui unit les Québécoises et les Québécois. Un examen s’impose afin de trouver les racines de ce mal qui peut s’avérer aussi dangereux que le virus lui-même. Il est à espérer que le gouvernement prendra la peine d’étudier les facteurs qui expliquent cette attitude lorsque la poussière sera retombée.

6 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 novembre 2020 01 h 26

    Les Googles et les Facebooks de ce monde manipulent la pensée avec des algorithmes.

    «Pourquoi et comment en sommes-nous arrivés là ?» La réponse à votre question se trouve dans les réseaux sociaux manipulés par des algorithmes qui guident les internautes à ceux et celles qui pensent comme eux et qui minent la pensée critique.
    Les maitres du monde, les barons de Google et Facebook et les GAFAM de ce monde, renforcent l'ignorance et la pensée unique pour maintenir leur pouvoir et leurs profits. Il faudrait couper ces monopoles avec des lois antitrust pour réduire leur pouvoir de manipulation.

  • Jean Lacoursière - Abonné 7 novembre 2020 09 h 27

    L'autorité, quand on ne l'exerce pas, ça s'use

    Par exemple, juste un exemple : le type au service à l'auto d'une chaine de resto rapide qui a volontairement toussé sur le terminal de paiement, son pote a filmé le tout, hé ben il ne fera jamais face à la justice (aucune contravention).

    Source: https://www.journaldequebec.com/2020/10/25/le-tousseur-de-quebec-sen-tire-sans-accusation

    Par contre, il y a quelque-chose de choquant que le Québec, un État riche, soit mis à genoux par 500 hospitalisations.

    La nécessaire autorité de l'État serait-elle mal utilisée dans cette pandémie ?

  • François Beaulé - Inscrit 7 novembre 2020 10 h 29

    Une situation très particulière

    Les limitations des libertés fondamentales, imposées par les États confrontés à la pandémie, sont importantes. Empêcher les gens de se rencontrer et de se toucher n'est pas anodin. Ces limitations transforment les pays en prisons en réprimant la dimension sociale de l'être humain. M. Caron pose très mal la question de la légitimité de l'État.

    La criminalité, individuelle et en groupes organisés, la collusion des entreprises et la corruption des fonctionnaires se moquent de l'autorité de l'État. Les gens qui en sont responsables ne participent pas à des manifestations, évidemment. Au contraire, ils essaient de garder leurs agissements secrets. Ce qui n'enlève rien à leur gravité.

  • André Labelle - Abonné 7 novembre 2020 15 h 10

    marchandisation et financiairisation de l'opinion

    Vous avez bien raison Mme Nadia Alexan. Pour les médias sociaux, mon opinion, la votre, bref celle tout un chacun son une marchandise qu'on souhaite utiliser pour accroître sa richesse.
    La financiarisation n'a pas pour objectif une quelconque production. La valeur d'un média est établie sur les échanges que génère un média.
    Il en est ainsi sur de très larges pans de l'activité économique. La cargaison d'un pétrolier quittant l'Arabie Saoudite pourrait voir doubler la valeur de sa cargaison en arrivant aux USA, ou ailleurs par les seuls effets de la spéculation.
    Ceux qui appartiennent à ce fameux groupe des 1 % qui s'accaparent plus de 90 % de la création de la richesse honnissent autant qu'ils le peuvent les États qui interviennent et qui tentent de réguler un tant soit peu et rendre moins sauvages leurs activités financières. Ils s'efforcent avec succès de mettre en place des gouvernements qui prônent un libéralisme économique le plus dur possible. Ils favorisent des valeurs morales distillant dans la société un individualisme outrancier où on laisse de côté des valeurs sociales comme l'entraide et une meilleure répartition de la richesse.
    La société américaine est de plus en plus gangrénée par ces valeurs où le seul objectif est le cash.
    «Tout l'monde fait son p'tit numéro
    et danse seul dans son coin » [CashCity] (Luc De Larochellière)

  • Céline Delorme - Abonnée 8 novembre 2020 10 h 49

    Mériter la confiance des citoyens.

    Citation: "Le refus d'obéir: ....Un examen s’impose afin de trouver les racines de ce mal qui peut s’avérer aussi dangereux que le virus lui-même. Il est à espérer que le gouvernement prendra la peine d'étudier les facteurs qui expliquent cette attitude."

    Selon plusieurs experts, une réponse peut se trouver dans l'exemple des pays scandinaves: La confiance envers le gouvernement doit se mériter : le peuple aura confiance en son gouvernement quand il constate une justice dans la distribution des services aux citoyens: Un système éducatif public qui est juste et bien organisé, et un système de santé qui assure des soins adéquats en santé physique et mentale, autant pour les personnes handicapées que pour les vieillards, sont des bases importantes de la confiance par les citoyens.