Oscar Peterson à la place des Festivals, une fausse bonne idée

«C’est extrêmement humiliant pour les secteurs plus décentrés et leurs résidentes et résidents, qui ne mériteraient pas d’avoir, eux aussi, des lieux à dénominations d’importance nationale et même internationale comme c’est le cas pour notre Oscar, pianiste et compositeur montréalais de renommée mondiale», écrit l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «C’est extrêmement humiliant pour les secteurs plus décentrés et leurs résidentes et résidents, qui ne mériteraient pas d’avoir, eux aussi, des lieux à dénominations d’importance nationale et même internationale comme c’est le cas pour notre Oscar, pianiste et compositeur montréalais de renommée mondiale», écrit l'auteur.

Le 19 octobre dernier, l’opposition officielle à l’Hôtel de Ville de Montréal a déposé au conseil municipal une motion demandant que la place des Festivals, dans le Quartier des spectacles, prenne le nom de place Oscar-Peterson ; le conseil devrait en disposer en novembre. Comment pourrait-on s’y opposer ? C’est pourtant une fausse bonne idée.

Ce qui me dérange en premier lieu dans cette proposition de dénomination, c’est l’obsession qu’elle exprime pour la primauté commémorative des lieux centraux de la ville, seuls jugés dignes de recevoir les noms de personnages importants. C’est extrêmement humiliant pour les secteurs plus décentrés et leurs résidentes et résidents, qui ne mériteraient pas d’avoir, eux aussi, des lieux à dénominations d’importance nationale et même internationale comme c’est le cas pour notre Oscar, pianiste et compositeur montréalais de renommée mondiale.

C’est d’autant plus absurde que, si on accepte l’idée d’Ensemble Montréal, il faudra nécessairement débaptiser le parc Oscar-Peterson de la Petite-Bourgogne (depuis 2009), pourtant au cœur du milieu qui l’a vu naître comme homme et comme musicien. Avant d’être commémorative, la toponymie est d’abord un outil d’orientation : il ne peut y avoir deux espaces publics du même nom dans la même ville, même si l’un est une place et l’autre un parc. Imaginez la confusion dramatique qui pourrait envoyer une ambulance à la « place » alors qu’une victime d’infarctus est au « parc »…

Ce serait aussi insultant, pour celles et ceux qui voient en Oscar Peterson un modèle d’accomplissement artistique et d’humanisme, de constater que le plus grand parc du quartier qui fut le berceau d’une des plus anciennes communautés d’Afro-descendants, les familles des porteurs de bagages du transport ferroviaire, et le creuset d’où est sortie une des plus fécondes expressions du jazz, n’est pas assez prestigieux pour lui. D’ailleurs, même si le parc Oscar-Peterson de la Petite-Bourgogne est un parc de quartier, il a une taille et des aménagements paysagers, ludiques et sportifs remarquables. Oscar Peterson y est bien traité, je vous l’assure, et son immense portrait en murale veille sur ce bel espace.

Le fait que la famille Peterson serait d’accord avec la proposition d’Ensemble Montréal n’est pas un argument qui me la rend plus incontournable : si on écoutait les proches des « commémorables », on devrait changer régulièrement les noms d’une grande partie des lieux les plus emblématiques de la ville ! Si Montréal s’est dotée d’un Comité de toponymie, avec la meilleure expertise externe dans le domaine, c’est pour se dégager des jeux politiques, c’est pour avoir une vue d’ensemble du territoire, des lieux à nommer et des dénominations possibles, c’est pour tenter de donner de la cohérence aux dénominations et éviter doublons et sources de confusion, et c’est pour planifier pour l’avenir.

Ayant travaillé à plusieurs reprises à l’enrichissement de la banque prévisionnelle de noms, ce fichier où Montréal collige des dénominations (noms de personnes et autres) qui mériteraient d’être attribuées à des lieux de la ville, je peux vous affirmer qu’il y en a des centaines, dont un bon nombre sont de l’envergure de notre grand Oscar, qui a déjà un beau parc et une salle de spectacle à son nom. Dans un territoire presque totalement urbanisé et où le nombre de lieux et de voies à dénommer s’amenuise considérablement, évitons la redondance et laissons de la place à nos futurs grands amours.

Enfin, je suis de moins en moins convaincu qu’on doive nécessairement utiliser des noms d’individus, même très méritants, pour désigner les voies et les espaces publics : puisque la toponymie marque le territoire pour des décennies et même des siècles, j’estime qu’on devrait plutôt rechercher des dénominations qui s’inspirent, par exemple, de l’histoire des lieux ou de la réalité de leurs usages. La « place des Festivals » est une dénomination de ce genre et j’aimerais qu’on la garde.

5 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 novembre 2020 08 h 37

    C'est exactement ce que je pense

    Bravo !

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 novembre 2020 17 h 38

      Lettre parue dans «Le Devoir», Éditorial, Lettres, le vendredi 22 avril 2016, p. A 8.

      Ahuntsic doit rester !

      La Ville de Montréal veut renommer le parc Ahuntsic en parc Maurice-Richard. Quel manque de sensibilité de la part des autorités de la Ville ! Ne voit-on pas que les Amérindiens traversent une très mauvaise passe présentement, au Québec et au Canada ?

      Et quel affront cela fera aux Premières Nations ! Les toponymes amérindiens ne courant déjà pas les rues, il faut les préserver coûte que coûte.

      La Ville doit revenir à son idée première : renommer le parc Stanley en parc Maurice-Richard. Les toponymes anglais, ce n’est pas ce qui manque : Amherst, Durham, etc.

      Sylvio Le Blanc, Montréal, le 21 avril 2016

      http://www.ledevoir.com/politique/montreal/468876/

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 novembre 2020 17 h 41

      Lettre parue dans «Le Journal de Montréal» (Opinions, Commentaires, le vendredi 19 février 2016, p. 27) et «Le Journal de Québec» (Opinions, Commentaires, le vendredi 19 février 2016, p. 15).

      Changement de toponymes

      On veut faire disparaître les sept toponymes «Claude-Jutra» au Québec. Très bien, mais profitons-en pour les remplacer par d’autres noms de cinéastes de talent qui n’ont pas encore été honorés à ce chapitre, comme les grands Gilles Groulx et Arthur Lamothe, notamment. Ou pourquoi pas la grande comédienne Hélène Loiselle, qui a joué dans le chef-d’œuvre de Jutra, Mon oncle Antoine?

      Sylvio Le Blanc, le 17 février 2016

      http://www.journaldemontreal.com/2016/02/18/courri

      http://www.journaldequebec.com/2016/02/18/courrier

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 novembre 2020 17 h 42

      Lettre parue dans «Métro (Montréal)», C’est vous qui le dites, Courrier des lecteurs, le mardi 14 octobre 2008, p. 46.

      Dans quelle circonscription votes-tu?

      RETOMBÉE. Quelle est la première tâche d’un député débarquant à Ottawa? Apprendre par cœur le nom de sa circonscription. M’est avis qu’il faudra bientôt avoir suivi un cours de théâtre pour y arriver : West Vancouver–Sunshine Coast–Sea to Sky Country; Montmagny–L'Islet–Kamouraska–Rivière-du-Loup; Cumberland–Colchester–Musquodoboit Valley; Haute-Gaspésie–La Mitis–Matane–Matapédia; Ancaster–Dundas–Flamborough–Westdale; Rimouski-Neigette–Témiscouata–Les Basques; Kitchener–Wilmot–Wellesley–Woolwich; Abitibi–Baie-James–Nunavik–Eeyou. Je plains Bernard Derome, qui, ce soir, devra nous débouler tous ces toponymes (sans trébucher, j’espère).

      Il faudrait demander à Élections Canada de faire court.

      Sylvio Le Blanc, Montréal, le 12 octobre 2008

      Lettre aussi parue dans «La Presse», avec des variantes.

  • Serge Gagné - Abonné 5 novembre 2020 13 h 30

    Moi aussi

    Moi aussi, c'est exactement ce que je pense, Monsieur Vallée. Vos arguments sont solides. J'espère qu'ils seront pris en considération.