Le droit de défendre ma langue

«Dans mon quartier, dans le centre-ville, je ne compte plus les fois où je ne peux pas parler français pour vivre», écrit l'auteur.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Dans mon quartier, dans le centre-ville, je ne compte plus les fois où je ne peux pas parler français pour vivre», écrit l'auteur.

Emil Cioran disait qu’« on n’est pas une nationalité, on est une langue », et il ajoutait que le « problème capital est celui de la langue ». Il savait de quoi il parlait, lui qui avait abandonné le roumain pour se mettre à écrire en français — et quel français ! Pierre Vadeboncœur notait, en 2001, l’état de détérioration de la langue française à Montréal et affirmait que, « si les choses continuent, viendra un temps où la langue ne pourra plus même servir de ciment politique », alors qu’Hélène Pelletier-Baillargeon, la magnifique biographe d’Olivar Asselin, relevait en 1993 déjà que beaucoup considéraient que parler de la langue était « dépassé », mais que « ce n’est pas de langue qu’il s’agit. Il s’agit de la question existentielle, pour le Québec, “d’être ou de ne pas être” ».

Mon fils est un petit Montréalais. Il est né à Montréal, il va à l’école du quartier et fréquente des enfants qui viennent d’un peu partout dans le monde, y compris du Québec, et de divers statuts sociaux. Son parrain est un Hongrois de Suisse. Sa mère est une Lanaudoise unilingue. Nous parlons français à la maison, il apprend l’anglais avec des voisins de son âge, venant de Suède, du Mexique, des Antilles notamment, dont certains ont appris le français avec lui. Son meilleur ami, avant qu’il ne change d’école, était un enfant dont la mère est Jamaïcaine. Nos voisins, de l’autre côté, sont Portugais et parlent couramment français. Cette vie nous convient et j’aime Montréal, où j’ai choisi de vivre, justement pour son cosmopolitisme de métropole, mais aussi pour la langue qu’on y parle.

À Montréal

Je suis cependant bien obligé de constater qu’il devient de plus en plus difficile de vivre en français à Montréal. Ce n’est pas une question de racisme ou de conservatisme : il s’agit de considérer un phénomène de dépossession. Ça m’a pris du temps à comprendre ça. La très grande tristesse et la très grande fatigue qu’il y a ici. Ce n’est pas facile, venant d’Europe occidentale, de Suisse ou de France, de saisir ce qui se joue ici pour les francophones, d’adhérer au sentiment de menace qui les habite et qui est inconnu aux francophones d’Europe. Cioran encore, émigré en France, notait qu’« un Français est tout simplement incapable de comprendre ce que cela veut dire d’être un objet de l’histoire ». Mais maintenant, cette tristesse, cette fatigue, je les ressens moi-même, quotidiennement, et je dois bien contempler la possibilité que mon fils doive être obligé, adulte, de parler anglais non seulement pour espérer pouvoir développer ses potentialités universitaires, artistiques, scientifiques, mais aussi pour pouvoir vivre là où il est né, tout simplement. C’est important, ça concerne notre existence au plus intime : il faut bien vivre quelque part.

On parle beaucoup de micro-agressions ces derniers temps et on a le qualificatif « raciste » rapidement à la bouche. En fait, à lire et à écouter ce qui se dit dans les médias anglophones et dans les extrêmes d’une certaine « gauche », être Québécois et défendre la langue française comme langue d’usage commune, comme langue publique, cela revient automatiquement à être raciste (fût-ce inconsciemment, s’il le faut). Raconter soi-même sa propre histoire, quand on est Québécois, y compris avec ses mauvais coups du reste, revient à être raciste. Mais dans mon quartier, dans le centre-ville, je ne compte plus les fois où je ne peux pas parler français pour vivre. Et jamais, jamais je n’ai eu le moindre mot d’excuse, c’est-à-dire de politesse, de « I am sorry, I don’t speak French », la moindre reconnaissance que j’existe tout de même. Jamais.

Comment, lorsque l’on tente d’articuler ces questions, dans la sphère publique (y compris politique) ou dans la sphère universitaire, en anglais ou en français, peut-on ne pas tenir compte de cette particularité, ici, d’un peuple qui a été objet de l’histoire (c’est le sens du titre du livre de Pierre Vallières) et qui a tenté d’en devenir sujet, sans y parvenir complètement ?

Comment alors ne pas se sentir agressé ? Comment ne pas se sentir anéanti ? Quand on nous refuse que la douleur, la tristesse, la colère puissent être légitimes ? Quand on refuse, cela, de l’entendre ? Comment alors ne pas sentir le poids d’une histoire coloniale, oui, coloniale, qui justifie (mais quel paradoxe !) actuellement le traitement que l’on fait subir au français ici et ailleurs au Canada ?

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