Une liberté d’expression absolue à l’université, vraiment?

«Même aujourd’hui, et même pour les partisans les plus intransigeants de la liberté d’expression, des limites demeurent au sein de l’université», écrit l'auteur.
Photo: Jake Wright Le Devoir «Même aujourd’hui, et même pour les partisans les plus intransigeants de la liberté d’expression, des limites demeurent au sein de l’université», écrit l'auteur.

Dans les dernières années, de nombreux auteurs ont mis en garde le public face à ce qu’ils voient comme de nouvelles formes de censure à l’œuvre dans les universités, résultant d’une dérive de la gauche radicale. À ce titre, l’affaire de l’Université d’Ottawa fait écho à des polémiques antérieures concernant les safe spaces, ainsi que l’interruption de conférences aux invités controversés.

Or, à en lire certains, on a l’impression que l’université a toujours été une zone de liberté d’expression totale, où toutes les opinions sans exception pouvaient être exprimées et débattues, jusqu’à ce que cette gauche ultrasensible s’en mêle.

Il suffit cependant d’un petit effort de mémoire pour constater la fausseté de ce tableau qu’on veut nous peindre, sachant que les universités ont pendant très longtemps été sous la tutelle des autorités religieuses, et n’échappaient guère aux tabous, aux préjugés et aux interdits de leurs temps. De plus, faut-il rappeler que ces universités étaient jusqu’à récemment essentiellement réservées aux classes les plus privilégiées, à savoir les hommes blancs, aisés et chrétiens ? On peut donc douter de la diversité des perspectives qui y étaient débattues.

Or, l’impression que la liberté d’enseigner est récemment menacée par de nouvelles formes de censure s’explique peut-être par le fait que la population universitaire a changé et s’est diversifiée. Depuis relativement peu de temps, des personnes racisées, des femmes et des minorités sexuelles peuvent intégrer l’université et s’y exprimer, même si elles subissent encore une discrimination systémique au sein même de cette institution prétendument neutre. Il est donc normal que ce changement démographique amène des conceptions différentes des limites légitimes de la liberté d’expression, et ainsi une renégociation de ses frontières.

Lorsque des membres de la communauté universitaire s’opposent à un discours qui n’était pas auparavant contesté, il importe donc de ne pas sauter aux conclusions et de ne pas crier à la censure : peut-être qu’il y a tout simplement, pour la première fois, des gens visés par ces discours qui sont en position de s’exprimer et de s’y opposer, des voix auparavant étouffées qui se font enfin entendre. En réalité, la multiplication des discours antiracistes, antisexistes et autres est une conséquence de l’exercice de la liberté d’expression dans une société diversifiée, et non pas une cause ou un symptôme de son appauvrissement.

Des limites

Même aujourd’hui, et même pour les partisans les plus intransigeants de la liberté d’expression, des limites demeurent au sein de l’université. Je suis certain qu’aucune institution universitaire québécoise ne tolérerait de donner une tribune à un suprémaciste blanc faisant l’apologie de l’esclavage. Bon nombre également s’indigneraient de l’accueil d’un négationniste de la Shoah et s’y s’opposeraient. De même, faudrait-il inviter des climatosceptiques aux conférences scientifiques sur le climat, des créationnistes aux colloques de biologie et des adeptes de la théorie de la terre plate aux séminaires de géologie ?

La différence entre ces cas et la fameuse « censure de la gauche » est donc une différence de degré, et non de principe : il s’agit essentiellement d’un désaccord au sujet des limites légitimes de la libre expression. Peu importe le critère, tous et toutes s’accordent pour reconnaître que tout discours n’est pas acceptable à l’université, particulièrement si celui-ci va à l’encontre des valeurs fondamentales de la liberté d’expression, notamment la recherche de la vérité et l’égalité démocratique. L’important est que ces limites soient déterminées collectivement, à l’issue d’une délibération légitime à laquelle tous les membres de la communauté auront pu participer sur un pied d’égalité. Or, le dogmatisme et l’absolutisme ne peuvent que nuire à ce débat capital.

29 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 27 octobre 2020 03 h 04

    Interdire la mention d'un mot en fonction d'un ouvrage littéraire est farfelu et contreproductif.

    Le dogmatisme et l'absolutisme que vous décriez proviennent des nouveaux Ayatollahs qui veulent censurer la mention d'un mot dans un cadre historique ou pédagogique.
    Les exemples que vous citez ne seront jamais acceptables au seine de l'université, car ils sont tous des négations de la réalité: la négation des changements climatiques, la négation de la science, la négation de la Shoah, c'est sûr et certain que la négation de l'histoire est inacceptable.
    Mais de là à dire que la prononciation d'un titre d'ouvrage soit interdite me semble déraisonnable. De plus, pour que l'on puisse parler du «racisme systémique» il faut que cela soit inscrit dans la loi. Par exemple, dans le cas du mouvement féministe, les femmes n'avaient pas le droit de voter ou d'ouvrir un compte bancaire. En effet, les lois étaient discriminatoires contre les femmes. Il n'y a pas longtemps, les lois aux États-Unis étaient discriminatoires contre les noirs.
    Par contre, je ne pense pas que l'on a des lois discriminatoires contre les personnes racisées ici chez nous. Oui. Il y'a des personnes racistes dans la société, mais cela ne constitue pas du racisme systémique.

    • Pierre Rousseau - Abonné 27 octobre 2020 08 h 35

      En ce qui concerne le racisme systémique, je vous suggère de lire le texte du Collège des médecins de famille du Canada qui date de 2016 et qu'on peut trouver sur le web à: https://portal.cfpc.ca/ResourcesDocs/uploadedFiles/Resources/_PDFs/Communique_SystemicRacism_FRE.pdf

      En page 2 on peut lire une expliquation de ce qu'est le racisme systémique et son impact sur les Autochtones. De plus, les lois et les règlements peuvent sembler neutres mais dans la plupart des cas, ceux qui affectent les peuples autochtones ont été passés sans aucune consultation avec eux et encore moins avec leur consentement préalable, libre et éclairé, ce qui est contraire aux droits qui leur sont reconnus dans la constitution canadienne et en droit international, dont la Déclaration des NU sur les droits des peuples autochtones.

    • Nadia Alexan - Abonnée 27 octobre 2020 11 h 37

      À monsieur Rousseau:
      Comme vous pouvez le constatez, j'ai évité de parler des Autochtones dans mon commentaire parce que, la loi sur les autochtones est effectivement, raciste.

    • Marc Levesque - Abonné 27 octobre 2020 13 h 17

      Mme Alexan

      "De plus, pour que l'on puisse parler du «racisme systémique» il faut que cela soit inscrit dans la loi."

      Quand on parle de racisme ou discrimination systémique inscrit dans la loi, c'est ce qu'on appelle du racisme ou de la discrimination étatique ou institutionnel. Le racisme ou la discrimination systémique c'est autre chose, par exemple, l'ensemble des discriminations non-conscientes à l'embauche et à la location de logement, et les dynamiques qui font qu'il y a un au manque d'accès à des épiceries de proximité et aux aliments frais dans les secteurs plus pauvres par rapport au secteurs plus riche.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 octobre 2020 22 h 38

      Cher M. Levesque,

      La discrimination non-consciente est une lubie du 20e siècle sortie tout droit de la pseudoscience de Sigmund Freud.

      « La psychanalyse peut apporter une perspective scientifique aux sciences psychologiques et sociales déjà constituées, l’inconscient jouant un rôle, bien souvent primordial, dans la totalité des conduites humaines » Sigmund Freud

      La psychiatrie est sans doute la moins scientifique de toutes les spécialités médicales et la psychanalyse freudienne est sans doute la psychothérapie la moins fondée sur la science. Les théories de Freud ont été largement critiquées comme non scientifiques et le traitement des troubles mentaux s’est de plus en plus tourné vers des médicaments psychotropes et des thérapies efficaces comme la thérapie cognitivo-comportementale. L’impact de Freud sur la pensée du XXe siècle est indéniable, mais il s’est presque totalement trompé. Il n'était pas seulement non scientifique; il était un menteur et un fraudeur. Lire le livre de Frederick Crews, Freud: “The Making of an Illusion”.

    • Marc Levesque - Abonné 28 octobre 2020 08 h 43

      M. Dionne

      La "uncounscious discrimination" ne fait pas référence au théorie de Freud, cela fait simplement référence a des comportements biaisés dont la personne n'est pas consciente qu'elle a.

    • Marc Therrien - Abonné 28 octobre 2020 12 h 42

      M. Dionne,

      Il est heureux que l’inconscient existe et que la mémoire oublie. Si vous vous souveniez de tout et que vous étiez conscient de tout vous seriez submergé d’information et complètement tétanisé ou pétrifié.

      Marc Therrien

  • André Martineau - Abonné 27 octobre 2020 04 h 56

    Oui à la liberté d'expression

    Si on ne permet pas à quelqu'un qui a des idées différentes des nôtres de s'exprimer, comme un pro-esclavagiste ou un négationiste de la Shoah, on ne pourra pas approfondir les raisons de notre raison. La confrontation des idées nous permet d'agrandir notre conscience.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 27 octobre 2020 05 h 57

    Limites de l'article

    "ces universités étaient jusqu’à récemment essentiellement réservées aux classes les plus privilégiées, à savoir les hommes blancs, aisés et chrétiens. On peut donc douter de la diversité des perspectives qui y étaient débattues."

    Certes, mais ce n'était pas de la censure : plutôt le fait que ces classes n'avaient pas encore intégré que leur perspective était non exhaustive et partiale.

    Par contre, les tabous imposés par les autorités religieuses procédaient bel et bien d'une censure consciente et délibérée.

    C'est précisément à ce genre de censure que s'en prennent ceux qui dénoncent le discours woke actuel. Elle repose sur deux dogmes inacceptables dans une institution vouée au savoir :

    * une limite imposée à la liberté académique en vertu de sentiments, ce qui contrevient à toute l'éthique scientifique de la connaissance du Réel; limite qui s'aggrave du fait qu'il s'agit des sentiments ressentis par une poignée d'individus qui ne possèdent aucune légitimité à prétendre s'exprimer au nom d'une "communauté" quelconque; limite qui s'aggrave encore davantage du refus de tenir rationnellement compte de l'intentionnalité de la personne qui prononce un mot quand le contexte est parfaitement clair.

    * une prétention à imposer UNILATÉRALEMENT sa propre définition du respect à l'ensemble de la communauté universitaire, voire de la société toute entière, alors que cette définition ne peut provenir légitimement que du fruit d'un dialogue et, autant que possible, d'un consensus le plus large possible.

    Est-il nécessaire d'ajouter que le remplacement consenti d'un mot par une entourloupette du genre "mot en N" relève plus du niveau de jeu que l'on peut attendre d'élèves du primaire en bas âge que d'une communaité universitaire?

    • Raynald Richer - Abonné 27 octobre 2020 09 h 57

      Je commence à me demander si ce discours Wok n’est pas l’extension politique du concept de l’enfant roi. Celui-ci, devenu adulte, ne peut que considérer le monde que de son point vu. Étant plus jeunes, les enfants rois s’attendaient à ce que leurs parents existent dans le but de répondre à leurs besoins. Maintenant qu’ils sont plus vieux, ils s’attendent à ce que la société fasse de même. Les Woks semblent incapables d’abstractions empathiques envers ceux qui ne sont pas eux. Ils ramènent tout à leurs plaisirs et leurs souffrances. Nous sommes dans une vision du monde qui est très subjective. Loin d’être un mouvement de gauche, ce mouvement ressemble plus à un mouvement “jememoi”. La liberté individuelle qui leur importe est leur propre liberté individuelle, pas celle des autres.

    • Denis Drapeau - Abonné 27 octobre 2020 10 h 43

      M. Thibaudeau

      Bonne analyse auquelle je me permet d'y ajouter ce qui suit.

      Ça en effet toute les apparences d'un jeu mais pas si innocent qu'il n'y parait. Je vois déjà poindre le jour un de ces militants antiracistes accusera son professeur blanc de raciste pour avoir osez dire "mot commençant par N" en affirmant haut et fort «qu'il ne faut pas être dupe car tout le monde sait que cela veut dire nègre et que la charge émotive est donc la même.» Hé oui, les mots non pas, en soi, de charge émotive, c'est ce qu'ils évoquent qui en a une; qu'il s'agisse de souvenirs et/ou de situations actuelles. Changer le mot ne change rien à la douleur ressentie. La seule façon de ne pas être systématiquement heurté par ce mot (où tous autres mots potentiellement négatif) est de réagir seulement après avoir tenu compte du contexte où il fut utilisé. Mais ça, les antiracistes de la mouvance postmoderne qui sévissent dans nos Université et dans nos médias nous interdise cet apport de l'intelligence.

      C'est alors qu'on verra claire dans ce "jeu" de substitution réalisant, qu'au fond, les blancs n'ont plus le droit de discuter du sujet même dans un cadre pédagogique. Ce que confirme le recteur de l'université d'Ottawa au sujet des micros agressions. Cette censure et ce refus du débat démocratique est parfaitement assumé par les postmodernes. À preuve, cette courte vidéo, fort éloquente, d'une vedette de cette mouvance en France.

      https://twitter.com/i/status/1311202631554158594

    • Jean Thibaudeau - Abonné 27 octobre 2020 21 h 58

      Raynald Richer

      Je vous rejoins parfaitement dans votre référence à la génération des enfants-rois, devenus aujourd'hui des adultes-rois. Je n'y ai pas fait allusion ici, mais c'est un thème que j'ai souvent développé ailleurs. L'adulation que l'on constate envers les libertés et droits individuels et la quasi disparition de la notion de bien collectif n'est pas le fruit du hasard.

      Je tiens à rappeler que les baby-boomers ont été les grands responsables de cette évolution (ou plutôt, régression) et je me sens d'autant plus à l'aise de le souligner que j'en fais partie.

      Denis Drapeau

      Disons-le franchement. Cette substitution par "le mot en N" relève du niveau de jeux auxquels on peut s'attendre de la part des plus jeunes élèves de l'école primaire. Que des universitaires ou la direction de Radio-Canada et du Devoir l'imposent comme règle est proprement navrant.

      La racialisation de tous les débats politiques par une certaine "gauche", reprise en chœur par la bien-pensance néo-libérale n'a absolument rien d'innocent. Elle permet à chacune de ces mouvances de mieux faire avancer certains de leurs objectifs politiques. Avec pareils amis, .les réelles victimes de discrimination n'ont malheureusement plus besoin d'ennemis.

  • Yvon Montoya - Inscrit 27 octobre 2020 06 h 17

    Voila une réflexion de très haut niveau, très rare dans les parages. En effet il nous faut penser qu’il y a un nouvel environnement comme il y a une nouvelle historiographie sur des sujets de racisme systémique etc, la littérature à ce aujet est vaste et passionnante...., mais il semble que beaucoup reste encore sur des anciens critères d’un monde ancien qui n’a plus rien de comparable avec le notre. Je vais partager votre texte à pas mal de monde car il est subtilement bien pensé. Gros merci car cela fait un bien fou la complicité.

    Comme vous êtes prof d’histoire alors voici ce qui vous ravira puisque cela va avec la qualité de votre réflexion:

    « L'Exploration du monde, Une autre histoire des Grandes Découvertes », Collectif de 80 historiens chez Seuil.

    « Un monde en nègre et blanc - Enquête historique sur l'ordre racial » d’Aurelie Laurent. Une complice de l’historien Paulin Ismard et voir Patrick Boucheron etc...

    Puis chez Arte France les 4 documentaires avec une foule de chercheurs au titre de « Les routes de l’esclavage »

  • Marie-Claude Riel - Abonné 27 octobre 2020 07 h 27

    Très éclairante remise en contexte. Merci!