Ethnie-fiction ou réalisme démographique?

En janvier 2017, une étude de Statistique Canada prévoyait qu’en 2036, près de la moitié des Canadiens seraient des immigrants de première ou de deuxième génération.
Photo: IR Stone - Getty Images En janvier 2017, une étude de Statistique Canada prévoyait qu’en 2036, près de la moitié des Canadiens seraient des immigrants de première ou de deuxième génération.

Dans un article paru en 2019 dans la revue scientifique Nations and Nationalism, j’annonçais que l’ethnie canadienne-française deviendrait minoritaire au Québec au tournant de l’année 2042.

Selon mes calculs, le groupe ethnique canadien-français qui formait 79 % de la population québécoise en 1971 passera de 64,5 % en 2014, à 50 % en 2042 et à 45 % en 2050. Plusieurs intellectuels, notamment Louis Cornellier, Gérard Bouchard et Ugo Gilbert Tremblay, ont cité ces chiffres. Dans un article de L’aut’journal publié dans les pages « Idées » du Devoir intitulé « Ethnie-fiction et indépendance », Charles Castonguay a tenté de les discréditer en niant l’ampleur du déclin annoncé.

Pour se donner une idée de la plausibilité de mes résultats, il suffit de considérer ceux d’études comparables. En janvier 2017, une étude de Statistique Canada prévoyait qu’en 2036, près de la moitié des Canadiens seraient des immigrants de première ou de deuxième génération. En 2010, le professeur David Coleman publiait une étude affirmant que les Britanniques blancs composeront 56 % de la population anglaise en 2056. En 2009, le bureau du recensement américain dévoilait que les Américains blancs non hispaniques passeraient sous la barre des 50 % entre 2040 et 2045. En 2015, Dion et ses collègues estimaient que les Canadiens de 2106 descendraient en très grande majorité d’immigrants et de leurs descendants arrivés après 2006. Ils ont calculé que les Canadiens de 2006 seront les ancêtres d’entre 12 à 38 % de la population canadienne de 2106. Si les majorités historiques de l’Angleterre, des États-Unis et du Canada subissent actuellement un déclin marqué de leur poids démographique résultant de seuils migratoires élevés et d’une faible natalité, pourquoi les Québécois d’ascendance canadienne-française feraient-ils exception ?

Dans sa critique, Castonguay choisit les chiffres du recensement qui l’arrangent, omettant de présenter la tendance qui se dégage des recensements de 1971 à 1991. En ce qui concerne l’ethnie « origine française », les réponses uniques pour les recensements de 1971, 1981, 1986 et 1991 présentent des poids démographiques de 79,0 %, 80,2 %, 76,8 % et 74,6 % respectivement. Castonguay qualifie mes résultats d’alarmistes parce que je présente une baisse de 5 points entre 1971 et 1991. Que pense-t-il de la baisse de 5,6 points que l’on observe entre 1981 et 1991 ? Vue sous cet angle, mon analyse est plutôt prudente.

C’est bien connu, qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage. Plutôt que de fournir ses propres projections afin d’alimenter un dialogue fructueux orienté vers la recherche de la vérité, Castonguay préfère m’accuser indirectement de racisme. Je rejette fermement cette accusation mensongère à mon endroit. Les critiques que je formule à l’égard de Statistique Canada sont de nature scientifique et portent sur les lacunes des données récoltées.

En fait, Castonguay donne l’impression que c’est la question démographique elle-même qu’il souhaite délégitimer, impression renforcée par son recours à l’expression « ethnie-fiction. » Est-ce à dire que les Québécois d’ascendance canadienne-française n’existent pas selon lui ? S’il a raison de noter que les descendants de la Nouvelle-France ont connu un certain métissage, il reste qu’une étude généalogique rigoureuse menée en 2005 par Vézina et ses collègues a montré que les ancêtres des baby-boomers étaient à 95 % d’origine française.

Tout comme l’étude de n’importe quelle ethnie, l’étude de la démographie de l’ethnie canadienne-française est légitime. D’ailleurs, la démographie est une science sociale qui permet d’éclairer plusieurs phénomènes inquiétants qui sont au cœur de l’actualité des dernières années (populisme, montée des crispations identitaires, polarisation politique sur des lignes ethniques ou religieuses, clivages grandissants entre ville et région, etc.).

En elles-mêmes, mes recherches sont neutres politiquement. S’il est vrai que d’aucuns pourraient tenter de les utiliser pour prôner une meilleure adaptation des seuils migratoires à la capacité d’intégration du Québec, d’autres les invoqueront pour rappeler l’importance de l’ouverture tout en insistant sur la nécessité d’adapter la fonction publique, les médias et l’entreprise privée à cette diversité grandissante. Gérard Bouchard lui-même, dans Le Devoir du 22 août dernier, appelait à la redéfinition de la nation québécoise sur la base de mes chiffres.

Je soupçonne que la véritable raison pour laquelle Charles Castonguay s’acharne sur ma méthodologie est qu’il n’est pas en mesure de contester mes résultats sur le fond. Pourtant, s’il veut vraiment contribuer à ce débat, il lui incombe de publier ses propres projections dans une revue scientifique.

8 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 5 octobre 2020 09 h 03

    Et le passé ?

    M. Gaudreau a probablement raison sur ses projections à partir des chiffres actuels. On n'a qu'à regarder ce qui est arrivé aux peuples autochtones dans les Amériques alors que les immigrants européens sont arrivés et après environ 200 ans, les peuples autochtones étaient devenus une minorité de plus en plus vulnérable. Avec les moyens modernes de migrations et les crises internationales qui affectent le reste du monde, il n'est pas inconcevable que les migrations à venir vont certainement « diluer » l'ethnie franco-canadienne.

  • Bernard Terreault - Abonné 5 octobre 2020 09 h 43

    Qu'est-ce qu'il faut ''sauver'' ?

    Une soit-disant ethnie, ou une langue, ou une certaine culture? Que 50% de la population des ÉU ou du Canada anglais soit issue de l'immigration n'inquiète pas ces sociétés, ne menace pas leur langue ou leur culture politique. Vouloir protéger une prédominance de ''l'ethnie'' de descendance française au Québec me semble illusoire. Les immenses mouvements de population mondiaux amorcés au 19ième siècle ne vont que s'amplifier. Mais on peut raisonnablement vouloir garder le français comme langue commune au Québec, l'enseigner à tous dans les écoles et espérer que sa culture au sens large du mot soit assez vivante et attrayante pour que la grande majorité y adhère.

    • Raymond Labelle - Abonné 5 octobre 2020 11 h 59

      "Que 50% de la population des ÉU ou du Canada anglais soit issue de l'immigration n'inquiète pas ces sociétés, ne menace pas leur langue ou leur culture politique." BT.

      Exactement. Quelle est la proportion des gens d'ascendance britannique (comprenant des colons de ce qui allait devenir les États-Unis) parmi les gens qui parlent principalement l'anglais à la maison au Canada? Et comment cette proportion a-t-elle évolué dans le temps?

      En fait, plus la proportion de gens qui ne sont pas d'ascendance britannique parlant l'anglais à la maison comme langue principale est grande, plus cela démontre une grande capacité d'expansion et d'assimilation de l'anglais. Ceci est vrai pour le français aussi.

      En ce sens, de mentionner que le critère déterminant pour l'état de la langue est la langue principale parlée à la maison et la mise en garde de M. Castonguay envers une ethnicisation de l'évaluation de l'état de la langue au Québec valaient la peine d'être faites.

  • François Beaulé - Inscrit 5 octobre 2020 09 h 54

    Les ethnies occidentales en voie de disparition

    La biodiversité est menacée par l'humanité, par la croissance des industries, de l'habitat et des moyens de transport. Cette destruction est rendue possible par le développement de la science et des technologies exploitées par les entreprises capitalistes. En même temps, les cultures occidentales ont été orientées par l'individualisme libéral. La montée de l'idéologie libérale est associée au féminisme et à la faible fécondité. Pour permettre la continuation de la croissance économique dans les pays occidentaux, les quotas d'immigration sont sans cesse augmentés pour pallier la faible natalité. Les immigrants, pour la plupart, provenant de pays non libéraux, non féministes et à la fécondité élevée. Curieusement, la disparition des ethnies occidentales ne semblent pas soulever de crainte, contrairement à la disparition des espèces animales.

    L'ethnie canadienne-française est menacée de façon plus évidente et immédiate puisque sa langue diffère de celle de la plupart des Nord-Américains. Mais aussi parce que sa fécondité est particulièrement faible. Cependant, la problématique déborde de beaucoup les frontières du Québec. L'emphase mise sur l'individu par l'idéologie libérale se fait au dépens des gènes des Occidentaux blancs. Mais aussi de leur culture traditionnelle et de leur identité.

    L'idéologie libérale est donc destructrice de la nature et des cultures traditionnelles. Heureusement, le déclin de cette idéologie est amorcé.

  • Denis Carrier - Abonné 5 octobre 2020 11 h 23

    Notre génocide tranquille

    Merci à l'auteur de cet article. Une mise au point bienvenue dans le contexte des «fake news».
    Nous avons survécu à deux siècles d'occupation; survirons-nous à la Révolution tranquille et surtout au génocide tranquille par absence de reproduction qui en découle?

  • Raymond Labelle - Abonné 5 octobre 2020 11 h 44

    M. Castonguay ne conteste pas les données sur le fond...

    ...il mentionne que le critère déterminant pour déterminer la santé du français à Québec, c'est la langue principale parlée à la maison.

    Or, ce chiffre reste relativement stable dans le temps projeté par M. Gaudrault (avec un haut puis un retour à un plateau - détails dans l'article de M Castonguay). M. Castonguay a raison de mentionner que d'ignorer l'existence des gens qui ne descendant pas des colons de la Nouvelle-France et qui utilisent quand même le français comme langue principale à la maison donne une impression pour le moins inexacte de l'état du français au Québec.

    C'est que la proportion des descendants des colons français de la Nouvelle-France sera plus petite, en général, et aussi parmi les gens dont le français est la langue principale parlée à la maison. Ce que M. Castonguay ne conteste pas.

    En ce sens, la conclusion de l'auteur déforme la nature de l'intervention de M. Castonguay.