Une distance à craindre en enseignement supérieur

Jacques Létourneau, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Jacques Létourneau, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)

Depuis le début de la crise qui nous frappe, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) a connu son lot de difficultés, reconnaissons-le. La gestion souvent confuse de l’urgence sanitaire dans les écoles primaires et secondaires n’a rassuré ni les parents, ni les élèves, ni le personnel qui y travaille.

Comme trop souvent, les réseaux collégial et universitaire ont été relégués à l’arrière-plan des priorités du gouvernement. Sans que personne prenne vraiment le temps de mesurer l’ampleur d’un tel labeur, les professeurs, les chargés de cours ainsi que les professionnels et le personnel de soutien de nos cégeps et de nos universités ont terminé la session d’hiver en pleine crise, ont enchaîné avec la session d’été et donnent à présent tous les services nécessaires à la poursuite de la session d’automne, fortement bousculée par la deuxième vague. Celle-ci, d’ailleurs, n’est pas sans affecter de multiples façons l’accessibilité et la transmission des apprentissages et des savoirs auprès de la communauté étudiante.

La CSN a salué, cet été, la nomination d’une ministre totalement vouée à l’enseignement supérieur et aux nombreux enjeux qui y sont liés. […] Dans l’immédiat, la ministre McCann doit s’assurer que les ressources additionnelles mises en place tardivement par son gouvernement se rendent enfin jusqu’en première ligne, c’est-à-dire aux classes et à l’ensemble du personnel nécessaire à leur bon fonctionnement. Ce qui est loin d’être le cas à l’heure actuelle. Alors que certains gestionnaires en profitent pour augmenter le nombre d’étudiants dans les groupes — ces derniers atteignant parfois 300 personnes —, nous croyons au contraire qu’il faut utiliser les sommes injectées pour affronter la crise afin de réduire la taille de ces groupes et d’ajouter des ressources destinées à l’aide aux étudiantes et aux étudiants qui présentent des besoins particuliers.

Les professeurs, les chargés de cours et le personnel de soutien que la CSN représente dans les réseaux collégial et universitaire doivent composer avec les contraintes sanitaires imposées par la crise et subissent une importante surcharge de travail qui n’est ni reconnue ni rémunérée. Tant bien que mal, ils font de leur mieux pour improviser avec les outils virtuels et adapter en vitesse leurs contenus pédagogiques sans que l’encadrement en soit trop touché. Avec les moyens du bord, en attendant l’aide à venir.

Mais il y a aussi une chose qu’ils ne cessent de répéter : il serait plus que mal avisé d’utiliser le contexte sanitaire actuel pour poursuivre à outrance la frénésie de la formation à distance qui semble avoir atteint le MEES et de trop nombreux établissements d’enseignement supérieur.

Bien avant l’épidémie de coronavirus, la mise en place d’un eCampus (qui vise à centraliser tous les cours en ligne offerts par les cégeps et les universités) faisait déjà planer le risque de voir diminuer les inscriptions dans certains établissements et d’accentuer des problèmes d’équité entre ceux-ci.

Quelques universités des grandes villes sont déjà beaucoup mieux équipées que d’autres sur le plan numérique et pourraient sortir gagnantes de cette course aux inscriptions que nous dénonçons depuis plusieurs années. Au niveau collégial, l’offre de cours à distance pourrait pousser certains étudiants à s’inscrire dans des établissements de grandes villes plutôt que de leur région d’origine, mettant ainsi en péril l’existence même de certains établissements. Quand on connaît le rôle primordial des lieux d’enseignement supérieur, véritables pôlesstructurants des régions du Québec, il y a lieu de s’inquiéter.

La croissance des offres de formation à distance, la compétition entre les établissements ainsi occasionnée et la logique marchande qui sous-tend les projets de certains recteurs, de directeurs et d’autres gestionnaires nous interpellent grandement. Comment assurer la cohérence du développement de l’enseignement à distance si les cégeps restent libres de collaborer ou non, comme c’est le cas en ce moment ? Comment éviter une standardisation des contenus de formation universitaire alors que le mode de financement repose fondamentalement sur le nombre d’inscriptions, qui est lui-même de plus en plus lié à la capacité des universités à se hisser dans le classement de l’offre numérique ?

Si les réseaux collégial et universitaire peuvent déjà retenir une chose de cette pandémie, c’est que l’enseignement à distance ne peut se substituer allègrement à l’enseignement en personne — et qu’il ne peut certainement pas répondre à toute l’étendue des besoins que remplissent nos établissements d’enseignement supérieur.

[…] En aucun cas la crise actuelle ne devrait servir de prétexte pour s’enfoncer, tête première, dans cette fuite en avant que constitue l’actuel développement des offres de formation à distance.

3 commentaires
  • Loyola Leroux - Abonné 3 octobre 2020 22 h 49

    La FAE devient-elle le grand timonier du monde des cols bleus ?

    Monsieur Létourneau, je me rappelle vos publicités télévisées un peu baveuses de mois de juin dernier, dans lesquelles une profe exigeait du gouvernement, de la laisser faire, enseigner comme elle veut, elle une experte. Votre syndicat me semblait complètement en dehors de la réalité, comme l’était autrefois le fameux syndicats des ‘’Cols bleus’’ de la ville de Montréal

    Vous appuyez un syndicat des plus militants, la FAE. Imagions un peu que les examens ministériels obligatoires soient maintenus et que les résultats ne varient pas en les comparant avec les 5 dernières années. Quelle surprise ! Vous parlez du ‘’temps plus productif’’, permettez-moi de vous faire remarquer que cette notion de productivité appartient au monde des PME que vous avez critiqué !!!

    Pourquoi ne reconnaissez-vous pas que l’enseignement supérieur est victime du clientélisme, comme l’a si bien démontré le plus grand spécialiste actuel des ‘’sciences’’ de l’éducation, Normand Baillargeon, dans son livre Je ne suis pas un PME, en se basant sur les travaux de Michel Freitag, professeure de sociologie. Un vieux professeur d’économie me disait récemment, que les 35% d’étudiants qui ne sont pas à leur place au cégep et à l’université, qui sont maintenus en classe, grâce à l’acharnement pédagogique, aux nombreux psys, aux examens particuliers, avec ordinateur, aide de toute sorte, etc., ne sont pas à leur place. Je comprends que les syndicats veulent les défendre. Vos revenus ne dépendent-ils pas du 2% du salaire reçu par chaque prof ? Une réduction du nombre d’étudiants, donc du nombre de profs serait catastrophique pour vous, mais bénéfique pour la société qui manque de travailleurs et est obligée éa avoir recours à l’immigration !

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 octobre 2020 12 h 18

      "que les 35% d’étudiants qui ne sont pas à leur place au cégep et à l’université."

      Monsieur, nous ne sommes pas dans un régime totalitaire. La question du choix d'orientation des gens doit être respectée. D'autre part, la formation reçue par ceux qui décrochent du collégial ou de l'université ne doit pas être négligée.Qu'un jeune suive des cours de philo ou d'anglais ou d'économie....ou autres; tout cela fait parte de l'éducation.

      Vrai que certaines formations professionnelles de niveau secondaire, dans lesquelles il y a beaucoup d'emplois, pourraient accueillir plus de candidats.Comme il est aussi vrai que, avec tous les changements au niveau du marché du travail(notamment la technologie et le numérique), de plus de plus de gens se réorientent dans leur parcours professionnel, au cours de leur vie active.

    • Loyola Leroux - Abonné 4 octobre 2020 17 h 33

      Monsieur Grandchamp, a mon cegep de St-Jérome, plus du quart des 35 profs de francais enseignaient le francais du secondaire, ajoutez les profs de philo, maths, etc. et vous aurez environ 33 % des étudiants qui entrent au cegep sans les acquis. Normand Baillargeon dénonce le clientélisme dans son livre ''Je ne suis pas une PME'', avez-vous lu cet essai ?