Pour le réseau de la santé, quelques correctifs ne suffisent pas

«Avec l’instauration du modèle technocratique et hospitalo-centré des CIUSSS ou CISSS, on a passé à la moulinette un modèle éprouvé qui permettait d’exprimer et de prendre en compte les besoins de la communauté», pensent les signataires.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Avec l’instauration du modèle technocratique et hospitalo-centré des CIUSSS ou CISSS, on a passé à la moulinette un modèle éprouvé qui permettait d’exprimer et de prendre en compte les besoins de la communauté», pensent les signataires.

« Modifier les choses […] améliorer les choses dans le réseau de la santé », voilà le mandat confié en juin par le premier ministre Legault à M. Christian Dubé en le nommant ministre de la Santé et des Services sociaux. Gros mandat. Pour améliorer véritablement « les choses », il devra faire plus, beaucoup plus, que quelques correctifs, comme celui, déjà en voie de réalisation, de la présence d’un gestionnaire responsable dans chaque CHSLD.

Le nouveau ministre devra surtout « reconnecter » le réseau avec la population, à savoir ramener, dans la gouvernance du réseau, des intelligences citoyennes et rapprocher la prise de décision des milieux desservis, que ce soit en milieu urbain ou rural. C’est d’abord dans les milieux de proximité que se développent le sentiment d’appartenance et la participation citoyenne.

Une participation encouragée jusqu’à la fin des années 1980 et que nous avons pu apprécier via nos divers engagements en CLSC, mais qui fut évacuée au fil des réformes du système de santé. L’hypercentralisation forcée du Dr Barrette, adoptée sous le bâillon, a cimenté cette hécatombe en éjectant des milliers de personnes de la gouvernance des établissements de santé.

Avec l’instauration du modèle technocratique et hospitalo-centré des CIUSSS ou CISSS, on a passé à la moulinette un modèle éprouvé qui permettait d’exprimer et de prendre en compte les besoins de la communauté, et ainsi, lorsque possible, d’adapter l’offre de services aux particularités locales en plus d’apporter une réponse précise et rapide, lors de situations problématiques de niveau courant.

Cela a entraîné l’abolition des conseils d’administration des CLSC et CHSLD et, avec eux, l’autonomie de gestion locale, la connaissance fine des milieux et des populations desservis, les liens de collaboration avec les instances locales ainsi que le lien d’appartenance que les citoyens avaient avec leurs institutions territoriales de santé et de services sociaux.

Il y a eu là une perte de pouvoir citoyen qui, au cours des dernières années, a conduit, en Mauricie et dans le Centre-du-Québec, à des décisions mal reçues dans les milieux concernés. Mentionnons à titre d’exemples la fermeture de l’urgence de Cloutier du Rivage à Trois-Rivières et la fin de la présence d’un médecin de garde de nuit à Fortierville. Dans ces deux cas, les efforts de la population et des autorités locales se sont avérés impuissants à faire changer significativement la décision prise par la direction suprarégionale du CIUSSS de la Mauricie.

Dans le même sens, la population desservie par le CLSC couvrant les MRC des Chenaux et Mékinac a appris il y a quelques années, cela, avec un minimum de publicité et sans avoir été le moindrement consultée par le CIUSSS, que les services médicaux locaux sans rendez-vous et d’urgence mineure seraient tout compte fait limités aux cas sur rendez-vous, aussi prisés que soient ces derniers. Il s’agit là d’une perte nette pour ces milieux.

En somme, c’est tout l’enracinement local des établissements qui a été mis à mal au profit d’une centralisation décisionnelle relevant ultimement du ministre de la Santé. Il est pourtant reconnu, autant pour les collectivités que pour les individus, que la capacité d’agir sur les situations et enjeux qui leur sont propres contribue à la vitalité des communautés et à la santé des personnes.

L’amélioration réelle, à la fois nécessaire et pressante, du réseau de la santé souhaitée par le premier ministre Legault va donc bien au-delà d’un changement de titulaire du ministère et de préparatifs d’urgence en vue d’une possible deuxième vague de COVID-19. Un vaste chantier doit être constitué, où doivent être remis en question à la fois la structure du réseau de la santé, son mode de gouvernance et ses principes de gestion.

Il faut que la situation malheureusement vécue avec l’arrivée de la pandémie soit l’occasion de réexaminer la pertinence des méga-établissements, CIUSSS et CISSS, dirigés par le ministère via des p.-d.g. nommés comme révoqués sur décision du ministre. Tout le contraire d’un réseau avec des établissements bien enracinés et partenaires actifs dans leur communauté. Il faut maintenant revoir l’à-propos d’un mode de gouvernance qui a fait le choix d’une approche technocratique où la performance statistique semble compter davantage que la qualité de la relation avec les concitoyens et les communautés desservies, ce qui, en plus, ne contribue certes pas à accroître le sentiment d’appartenance et la motivation du personnel cliniques et non clinique.

* Ont signé cette lettre : Réal Boisvert, président du CA du CLSC des Chenaux (1988 à 1992) ; Jocelyne Bronsard, présidente du CA du CLSC des Chenaux (1977 – 1983) ; Donat Gingras, directeur général du CLSC Normandie (1984 à 1997), CLSC Vallée de la Batiscan (1997 à 2000) ; Donald Grimard, président, Fondation du CLSC Vallée de la Batiscan (depuis 2014) ; Jean-Claude Landry, organisateur communautaire, CLSC des Chenaux, CLSC Vallée de la Batiscan (1977 – 2014) ; Gaétan Lebel, directeur général du CLSC des Chenaux (1978 à 1996) ; Guy Messier, organisateur communautaire, CLSC Normandie, CLSC Vallée de la Batiscan (1978 à 2012).

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