«Charlie» et moi

«Ce petit journal qu’est
Photo: Agence France-Presse «Ce petit journal qu’est "Charlie Hebdo", l’un des derniers médias indépendants de France, a encore une importante contribution à ma vie, à titre personnel», écrit l'auteur.

Le génial Cabu est entré dans ma vie dès mon enfance. Je mettais alors parfois la main, au hasard des bouquineries qui pullulaient à l’époque, sur un vieux Pilote pour y lire surtout Astérix. J’y découvre alors le Grand Duduche, l’alter ego de Cabu, mélange unique de liberté, de drôlerie, de candeur et… de mordant. La liberté entrait dans ma vie. À l’occasion de la première guerre du Golfe, Charlie Hebdo est relancé, par Cabu et ses potes. J’avais alors 20 ans. J’y découvre le tout aussi génial Bernard Maris, et tous les autres qui m’ont tant fait rire et réfléchir. Oncle Bernard, de son nom de plume, m’a permis de me construire autant intellectuellement qu’humainement, lui aussi au travers d’un mélange unique de drôlerie, de générosité, de candeur, d’amour de la vie, de culture, malgré le fait qu’il était économiste (personne n’est parfait ! aurait-il dit en riant).

Les attentats terroristes de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher et de Montrouge, suivis de tous les autres, et tristement précédés des tueries dans une école juive de Toulouse, sont liés par une détestation obtuse de la liberté, de la drôlerie, de la candeur. Charlie Hebdo, par la stature symbolique qui lui est imposée depuis l’attentat, mais aussi par ce qu’il exprime depuis toujours de la possibilité même de la démocratie, élucide ce lien dans une lumière on ne peut plus crue.

Charlie n’est pas seul, je suis là, comme d’autres, en fait peu nombreux. Mais il est aussi attaqué de toute part, aujourd’hui plus que jamais. Bien entendu par les islamo-fascistes, qui ont réitéré vendredi leur désir de tuer la liberté, la drôlerie, la candeur, mais aussi par cette droite extrême bien de chez nous, sûre d’elle et de ses convictions trouvées dans Internet, et par cette gauche catégorielle, ayant la même foi du charbonnier que ses collègues du clavier de droite, excommuniant les uns et les autres au gré de leurs pulsions convictionnelles. Cela fait partie aussi de la liberté d’expression, je l’accepte donc, mais je fais remarquer que cette expression libre s’exerce à l’encontre de la liberté, et surtout sans drôlerie ni candeur. Spécifiquement pour les quérulents qui se disent de gauche, dont plusieurs ont été mes camarades de combat, j’affirme ici que je resterai du côté de Cabu et d’Oncle Bernard, du côté de la liberté, de la drôlerie et de la candeur. De là viendra tout progrès.

La parole entendue lors des premiers jours du procès, la profonde humanité qui s’y exprime, les dessins de Charb projetés en salle d’audience qui ont fait rire tout le monde, y compris les terroristes présumés, révèlent à chacun ce qu’il y a d’universel (et d’universalisme) dans l’esprit Charlie.

Symbole de renoncement

En ces temps de culture de l’annulation, de complotisme, de violence-écran, d’alliance rouges-bruns, d’exacerbation des logiques catégorielles qui permettent à chacun d’excommunier l’autre en un clic, de retour des tests de pureté idéologique comme dans le bon vieux temps de l’Albanie-comme-avenir-de l’humanité, de sciences sociales qui revendiquent des discours de radicalité (ex. : indigénisme) par pure quête d’effet stylistique (comme il le fut jadis du marxisme, mais sans jamais lire une ligne de Marx), l’attentat contre Charlie Hebdo n’est rien d’autre qu’un symbole du renoncement malheureux au projet des Lumières. Certes, le monde a changé, et le projet universaliste a évidemment laissé beaucoup de personnes sur le bas-côté de la route du progrès social. Ce projet a sans aucun doute besoin d’un élan de renouveau, mais certainement pas au prix d’un renoncement à l’idée même de Lumières.

Ce petit journal qu’est Charlie Hebdo, l’un des derniers médias indépendants de France, a encore une importante contribution à ma vie, à titre personnel. Je les remercie ici pour leur courage, mais surtout pour leur liberté, leur drôlerie et ce qui peut leur rester de candeur. Pour vous qui me lisez ici, que vous soyez lecteur ou non de cet hebdo satirique (de satire, qui veut dire « Ouvrage libre de la littérature latine, qui critiquait les mœurs publiques »), qu’il vous semble trop ceci ou trop cela, sachez que derrière Charlie et moi se trouve forcément aussi un Charlie et nous.

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