La tricherie à l’école, un problème systémique

«Des solutions existent et reviennent à l’enseignant qui doit placer l’étudiant dans un contexte où il deviendra, petit à petit, autonome et responsable de ses apprentissages», écrit l'auteur.
Photo: Andrea Obzerova Getty Images «Des solutions existent et reviennent à l’enseignant qui doit placer l’étudiant dans un contexte où il deviendra, petit à petit, autonome et responsable de ses apprentissages», écrit l'auteur.

L’inquiétude par rapport à la tricherie dans le cadre des formations à distance, rendues nécessaires à cause de la pandémie de COVID-19, est révélatrice d’une culture scolaire axée sur les résultats à des évaluations sommatives plutôt que sur l’apprentissage. Ce n’est pas la formation à distance qui a créé ce problème, mais bien une position particulière par rapport à l’apprentissage et à la façon de l’évaluer dans nos écoles de manière systématique.

Une telle culture mène à certaines dérives. Par exemple, l’évaluateur va tenter de contrôler l’étudiant en limitant son temps et les outils à sa disposition pour accomplir une ou plusieurs tâches qui sollicitent principalement sa mémoire. De son côté, l’étudiant considère le résultat plus important que l’apprentissage, ouvrant la porte à l’utilisation de moyens jugés non éthiques pour arriver à ses fins et répondre aux attentes de l’évaluation.

En perdant de vue l’apprentissage, le système scolaire avantage les étudiants ayant de la facilité à mémoriser certaines informations et inhibe les comportements qui permettent des apprentissages durables, comme la collaboration avec les pairs, la discussion et le transfert.

Afin de construire des évaluations qui résistent à la tricherie, il faut d’abord changer notre façon de concevoir les apprentissages. Les enseignants doivent se servir de la crise actuelle pour remettre en question cette culture traditionnelle et les pratiques qui lui sont associées, notamment l’enseignement magistral et les questions fermées dans le cadre d’évaluations sommatives. Il s’agit d’un pas important à franchir, encore plus dans un contexte de formation à distance où la culture traditionnelle doit se tourner vers une télésurveillance coûteuse et intrusive pour assurer son contrôle sur l’évaluation.

Des solutions

Des solutions existent et reviennent à l’enseignant qui doit placer l’étudiant dans un contexte où il deviendra, petit à petit, autonome et responsable de ses apprentissages. L’évaluation dans un tel contexte peut prendre diverses formes. Que ce soit par des projets, des travaux écrits personnalisés, l’élaboration d’un portfolio ou des entrevues durant lesquelles l’apprenant doit verbaliser ses apprentissages. Nous pourrions aussi avoir recours à l’autoévaluation, la coévaluation ou à la métacognition pour que l’étudiant laisse des traces des sources de ses apprentissages et des moyens pris pour arriver à réaliser de tels apprentissages.

Un tel changement de position épistémologique serait à l’avantage de tous. Il permettrait à l’école d’éviter d’ouvrir des brèches dans la vie privée des étudiants et d’épargner des sommes considérables en télésurveillance. Un changement dans la conception qu’ont les étudiants de leurs apprentissages ouvre la porte à une plus grande autonomie pour laquelle la tricherie est une trahison envers soi-même puisque l’étudiant est conscient qu’elle ne mène pas à un apprentissage durable. Les étudiants seraient aussi plus enclins à entreprendre une démarche de formation continue pour le reste de leur vie, au bénéfice de la société et des entreprises.


 
13 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 28 août 2020 08 h 43

    La tricherie est un travail d'équipe

    « En perdant de vue l’apprentissage, le système scolaire avantage les étudiants ayant de la facilité à mémoriser certaines informations et inhibe les comportements qui permettent des apprentissages durables, comme la collaboration avec les pairs, la discussion et le transfert. »

    C'est drôle, car justement la tricherie est un comportement impliquant très souvent « la collaboration avec les pairs, la discussion et le transfert ».

    Plus loin, l'auteur écrit :

    « Un changement dans la conception qu’ont les étudiants de leurs apprentissages ouvre la porte à une plus grande autonomie [...]. »

    Une plus grande autonomie... . Voilà qui diffère de « la collaboration avec les pairs, la discussion et le transfert » dans un cadre scolaire, ce fameux « travail en équipe ».

    Après les études, dans la vraie vie, chaque jour est un examen : on n'a pas ben-ben le droit à l'erreur et on est seul pour accomplir les tâches qui nous sont assignées.

  • Benoit Gaboury - Abonné 28 août 2020 09 h 49

    Les élèves qui ne trichent pas sont en très grande majorité

    L'auteur de cet intéressant article attribue à la «culture traditionnelle» de l'enseignement le fait que «l’étudiant [en vienne à considérer] le résultat plus important que l’apprentissage, ouvrant la porte à l’utilisation de moyens jugés non éthiques». C'est ainsi que certains élèves choisiraient de tricher.

    On le sait, la tricherie est vieille comme le monde. Elle est plus facile et plus rapide, quoique l'ingéniosité qu'y mettent certains aurait eu meilleur résultat à simplement faire le travail demandé. Elle est aussi difficile à détecter (d’où l’étonnement devant ces statistiques sorties de nulle part au fond); c'est d'ailleurs pour cette difficulté à être détectée que certains et certaines s'y risquent. Car risque, il y a, bien sûr: celui de se faire prendre et de voir sa note ramenée à zéro. Là où l'élève aurait pu passer, il échouera tristement, car comme le dit l’auteur «la tricherie est une trahison envers soi-même» et «l’étudiant est conscient qu’elle ne mène pas à un apprentissage durable».

    Mais, il faut bien le dire, pour tous les élèves du Québec qui aiment apprendre, la tricherie n'est pas vraiment attrayante. Elle est plutôt compliquée et triste. C’est un secret encombrant, lourd à porter. Ces élèves honnêtes sont la grande majorité, car ils voient en l'école le lieu où préparer leur avenir et ils veulent être compétents.

    Les enseignants, eux, ont dû de tout temps mettre en place des mécanismes pour empêcher la tricherie, par simple esprit de justice. La situation nouvelle qui est venue bouleverser le monde de l'enseignement au printemps dernier a certes dû demander un temps d'ajustement nécessaire. Mais répandre l'idée que la tricherie est plus facile ou fréquente maintenant avec les cours à distance est une erreur qui peut inciter certains élèves à de mauvaises pratiques. Ce qu’il faut plutôt dire, c’est que les élèves qui prendraient cette mauvaise habitude finiront, à coup sûr, par se faire prendre un jour, malheureusement.

  • Jean-François Trottier - Abonné 28 août 2020 09 h 58

    Belle dissertation. Idées bien développées. Manque sérieux de pragmatisme. B+

    "inhibe les comportements qui permettent des apprentissages durables, comme la collaboration avec les pairs, la discussion et le transfert."

    Et où situez-vous la réflexion personnelle? Elle est morte?

    Au cours d'une époque qui ne durera certainement pas, et pour une ou deux générations probablement, où la reconnaissance sociale tient lieu d'opinion, de réflexion et de moteur, il est bien normal que vous croyiez que tout se résout au groupe.
    Ben voilà, c'est faux, tant dans l'organisation du travail que dans les rapports de l'humain à sa réalité.

    Vous êtes seul dans l'isoloir au moment de voter. Vous êtes seul en entrevue d'embauche et vous prendrez probablement les ordres d'une personne stupide ou pas pendant des mois, voire des années, dans votre premier emploi.
    Votre "belle collaboration", elle ne s'établit que suite au développement de la confiance entre collègues dont chacun aura fait ses preuves individuellement.
    Même dans les sports d'équipe ou sur une chaîne de montage.

    Les beaux échanges autour d'une table où chacun approuve de concert et se soutient, ça n'existe pas. Au mieux, on se répartit les tâches et ensuite chacun fait son travail. Tout seul.

    À mon souvenir, les travaux d'équipe au secondaire, au Cegep ou à l'université, passent presque tous par ce "délicieux" moment où je faisais ma partie, plus celle du flemmard qui n'avait rien rendu et aurait la même note que les autres à la fin, souvent après avoir parlé très fort au cours de la première réunion, et infléchi toutes les décisions vers ses idées.
    Les forts en gueule... personne n'écoute ces parasites sociaux après quelques temps.

    Chacun réalise à sa façon que s'abstraire dans ce qu'on fait relève de l'essence de la personne, autant pour l'ébéniste que pour l'administrateur.

    Clémence a dit "Chus v'nue au monde seule comme tout le monde, c'est seule que j'continue ma vie..."
    Si une travailleuse de factrie le sait, vous devriez le réaliser.

    • Jean Lacoursière - Abonné 28 août 2020 14 h 52

      Je seconde votre conception du travail d'équipe efficace et partage vos mauvais souvenirs en ce qui concerne les travaux faits « en équipe » au secondaire et au cégep, même si cela était (heureusement) rare à cette époque.

  • Raymond Labelle - Abonné 28 août 2020 11 h 53

    Est-ce si compliqué?

    À distance: examens oraux - si les étudiants se sont communiquées les informations au point d'être capables de présenter le sujet sans avoir l'air de lire, c'est qu'ils ont appris la matière. Des sous-questions individualisées peuvent vérifier la profondeur de la compréhension si quelque chose a l'air drôle.

    Examens écrits: visite présentielle à l'institution. Qui peuvent être divisés dans le temps et dans l'espace, étant donnée leur caractère épisodique, pour respecter la distanciation sociale.

    Travaux écrits : je ne vois pas en quoi les manières de tricher dans l’enseignement à distance différeraient significativement de celles dans l'enseignement en institution.

    • Jean Lacoursière - Abonné 28 août 2020 14 h 54

      Examens écrits « divisés dans le temps » ?

      L'examen était facile, William l'a passé avant moi et m'a dit quelles étaient les questions.

    • Raymond Labelle - Abonné 28 août 2020 23 h 01

      Je prenais pour acquis que le lecteur supposait de façon nécessaire que les examens d'un même cours aient lieu en même temps. J'aurais dû le préciser pour éviter toute ambigüité.

      Tous les étudiants d'un même cours prennent l'examen en même temps. Le fait que les locaux ne sont pas occupés pour donner des cours les rend plus disponibles, ce qui facilite la répartition des ces locaux dans le temps et dans l'espace, pour les examens des différents cours. Et qui permet de respecter la distanciation sociale. Car, pour respecter la distanciation sociale, ça peut prendre plus d'espace. Mais tout le monde ne peut pas prendre plus d'espace en même temps.

      Par exemple, si on a besoin de deux salles pour respecter la distanciation, on peut le faire. Deux profs pour surveiller, un par salle. Bien entendu, l'examen pour un même cours a lieu en même temps pour les étudiants d'un même cours.

      J'insiste lourdement, mais sait-on jamais comment on peut se faire interpréter.

    • Raymond Labelle - Abonné 28 août 2020 23 h 07

      Le commentaire de l'auteur demeure pertinent pour la tricherie dans les travaux écrits - cette pertinence est toutefois exactement la même que les cours se donnent à distance ou non.

      Et les travaux en équipe - qui permettent au prof de corriger moins de travaux, alors qu'on ne sait rien de la répartition du travail entre les étudiants. Il ne devrait pas y avoir de travaux en équipe, sauf dans les circonstances où une discipline pourrait l'exiger.

      Même lorsque les étudiants se répartissent le travail équitablement (ce qui est déjà une hypothèse à vérifier), il n'est pas sûr qu'on évalue encore correctement. Par exemple, si un fait la recherche et le graphisme et l'autre la rédaction - un n'a pas pratiqué sa recherche, et l'autre n'a pas pratiqué sa rédaction.

  • Jacques de Guise - Abonné 28 août 2020 12 h 49

    Travail préalable d'établissement de données probantes nécessaire

    Le problème du régime d’évaluation inéquitable et asymétrique, qui entraîne directement les répercussions perverses liées à la tricherie et au plagiat, va persister tant et aussi longtemps que des données probantes ne seront pas circonscrites en ce qui concerne l’adéquation ou non entre les opérations enseignantes et les opérations d’assimilation de l’étudiant. Ce rapport est tenu pour acquis depuis trop longtemps et les stratégies de résistance développées à juste titre par les étudiants remettent sérieusement en question ce régime d’évaluation inadéquat.