Espoirs et grandes manoeuvres au Liban

«Comment rallier la grande majorité des Libanais, lassés du pactole entre les élites communautaires?» demande l'auteur.
Photo: Bilal Hussein Associated Press «Comment rallier la grande majorité des Libanais, lassés du pactole entre les élites communautaires?» demande l'auteur.

Depuis la terrible explosion du 4 août, le Liban est entré dans une nouvelle phase. On le dit à Beyrouth et partout : il faut tout changer. En 1943, l’État libanais était créé avec l’assentiment de la puissance coloniale française, sous la domination de l’oligarchie chrétienne (traditionnelle alliée de la France), sous la forme d’un fragile partage du pouvoir avec d’autres communautés. Mais rapidement, la situation a dérapé.

En 1948, l’expulsion vers le Liban de centaines de milliers de Palestiniens lors de la création de l’État d’Israël déstabilisait ce plan. En 1958, une première guerre civile éclatait sous l’influence de la vague nationaliste arabe. Dans les années 1970, l’État s’est disloqué, une partie de l’armée s’est rangée du côté de l’opposition nationaliste arabe et la gauche, alors que le pouvoir se tournait vers les États-Unis et Israël.

Plus tard, les partis issus des communautés chrétiennes se sont radicalisés en alliance avec Israël, d’où les massacres perpétrés en 1982 contre des civils libanais et palestiniens. L’opposition, fragmentée entre plusieurs courants, a été confrontée à l’influence de la Syrie, qui ne voulait pas d’un basculement à gauche du Liban, ce qui a permis au gouvernement syrien d’obtenir l’appui des États-Unis dans leur occupation du territoire libanais.

Au début des années 1990, les États-Unis voulaient une « réingénierie » de la région sous leur influence. Pour le Liban, cela incluait de « reconstruire » le pays comme un vaste hub financier basé sur les investissements des richissimes pétromonarchies du Golfe. Ce projet, piloté par le milliardaire libano-saoudien Rafiq Hariri avec l’appui du FMI, s’est cependant fracassé. La communauté chiite sous l’influence de Hezbollah, agissant comme un État dans l’État, avait un pouvoir de blocage, du fait que seul ce mouvement était en mesure de tenir tête aux velléités israéliennes.

Plus tard, le cafouillage des puissances mondiales et régionales dans le sillage de la crise en Syrie a aggravé cette paralysie dont a profité une coalition hétéroclite entre le général Michel Aoun et le Hezbollah. Depuis, la gouvernance s’est discréditée dans des histoires de corruption à n’en plus finir. Des centaines de milliers de réfugiés syriens se sont retrouvés au Liban dans le chaos et la misère. Les dernières manœuvres de Trump ont contaminé le Liban via la Syrie. Et puis il y a eu, le 4 août, la (grosse) goutte qui a fait déborder le vase. Le pays est à terre.

Aujourd’hui, des milliers de personnes se réjouissent de la démission du gouvernement, tout en sachant que le défi est immense. Un des problèmes est la question du Hezbollah, qui domine d’une main de fer la moitié du pays. Il est irréaliste, à moins de vouloir plonger le pays dans une guerre monstrueuse, d’éradiquer ce mouvement, compte tenu de ses capacités techniques et logistiques.

On connaît moins le fait que ce mouvement a capté l’appui de la population chiite, qui a été pendant très longtemps en marge. On ne peut ignorer non plus que la volonté de Washington, de Tel-Aviv et de Riyad d’en finir avec le Hezbollah a moins à voir avec l’amour de la démocratie qu’avec l’intention de briser un sérieux obstacle à leurs velléités de domination. Ce sera difficile de dénouer ces nombreux nœuds.

Comment se débarrasser des cliques tout en pensant un projet inclusif ? Comment rallier la grande majorité des Libanais, lassés du pactole entre les élites communautaires ? Comment recréer la nation autour des idées de démocratie et de paix ? Comment assurer la souveraineté nationale dans une région convoitée par des puissances mondiales et régionales ? Comment à court terme soigner et nourrir des centaines de milliers de personnes qui ont tout perdu ? Les jeunes générations qui semblent prendre de l’ascendant paraissent déterminées et volontaristes. On dit : « Il faut changer de régime, et pas seulement de gouvernement. »

À voir en vidéo