La physique a un mot à dire pour le suivi de contacts par cellulaire 

«La technologie Bluetooth, invoquée dans toutes les applications de suivi de contacts, n’a PAS été conçue pour mesurer une distance, mais seulement pour transmettre des données», rappelle l'auteur.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne «La technologie Bluetooth, invoquée dans toutes les applications de suivi de contacts, n’a PAS été conçue pour mesurer une distance, mais seulement pour transmettre des données», rappelle l'auteur.

Voici que le Québec examine s’il convient de recommander l’utilisation de suivi de contacts par téléphone cellulaire. Ce type d’application a été ou doit être déployé dans plus de 40 pays. Son schéma de principe est simple : utiliser un téléphone cellulaire pour être averti de la présence à proximité d’une personne contaminée, via une forme de dialogue automatique entre leurs cellulaires respectifs.

Le respect des données personnelles a largement dominé le débat public et social de ce type d’application. Les rapports entre la confidentialité et l’architecture de communication sont délicats et demeurent ouverts à discussion. Les rapports anecdotiques mettent en doute leur efficacité. Mais il faut savoir que leur fonctionnement — même satisfaisant des critères éthiques — comporte une difficulté technique fondamentale, critique, et pourtant largement ignorée. Celle-ci relève de la physique de la propagation d’onde.

La distance d’une personne contaminée est bien établie comme LE facteur critique du risque de contamination. Or, la technologie Bluetooth, invoquée dans toutes les applications de suivi de contacts, n’a PAS été conçue pour mesurer une distance, mais seulement pour transmettre des données. Oui, l’intensité du signal reçu d’un émetteur (qu’un cellulaire mesure facilement) dépend de la distance. Ce reflet de la distance comporte cependant une grande imprécision, car à travers une cascade de facteurs parasites et inconnus a priori, comme la puissance de transmission (que le consortium Apple-Google cherche à préciser), l’atténuation du signal dans sa propagation dans le milieu (à l’air libre ou dans un sac ?). Et surtout les réflexions multiples, communes aux très hautes fréquences utilisées, qui peuvent induire de grandes variations d’intensité reçue même avec des petits déplacements.

La communauté IA n’a pas compris que cette imprécision est malheureusement incontournable, car hypersensible à la géométrie de l’environnement, et que celle-ci est variable et imprévisible (pensons voie publique et véhicules de transport public). Certains chercheurs ont pensé pouvoir contourner le problème en invoquant une contribution IA d’apprentissage machine. Mais sans comprendre que ces erreurs se combinent différemment selon la nature des lieux et la position des personnes : elles ne peuvent être efficacement circonscrites par inférence statistique (techniquement, les données ne sont pas ergodiques).

Il est certes possible d’effectuer des mesures de distance fiables par Bluetooth en recourant à des configurations de plusieurs antennes opérant par triangulation, mais telle complication est exclue ici. La propagation du virus par aérosol, discutée récemment, vient encore complexifier la situation.

Dans la pratique, on doit anticiper — et craindre — qu’avec sa grande imprécision de mesure de distance, une telle application déclare un grand nombre de fausses alarmes, rapportant un porteur contaminé comme dangereux bien qu’il se trouve à une distance pourtant bien supérieure au seuil critique, étant donc inoffensif. Le déploiement généralisé d’un tel système risque de taxer inutilement un système sanitaire déjà débordé. Il s’agit malheureusement d’une mauvaise bonne idée.

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