Beyrouth et l’insoutenable impuissance

«[L'explosion] est venue anéantir le peu de souffle qui restait encore à une population meurtrie, appauvrie, volée par ses gouverneurs et laissée à elle-même», soutient l'autrice.
Photo: Felipe Dana Associated Press «[L'explosion] est venue anéantir le peu de souffle qui restait encore à une population meurtrie, appauvrie, volée par ses gouverneurs et laissée à elle-même», soutient l'autrice.

Déjà une semaine depuis l’explosion hideuse de Beyrouth. Le temps s’est arrêté sur les images douloureuses et tragiques de ce moment fatidique où ma ville a explosé comme une cocotte-minute, vicieusement préparée par les générateurs de mort. Ces gens sans conscience, vampires de mort et de sang.

La ville de mon enfance aux teintes douces pastel croupit soudainement dans la noirceur du cataclysme d’horreur et de feu. Que cela est douloureux ! Quoi dire face à l’inacceptable incurie des politiques ? Avec la tristesse immense des pertes sérielles, puisque le décompte des victimes ne finit pas, il y a l’impuissance. Oui cette impuissance de ne pouvoir assister les siens alors qu’on porte les menottes des kilomètres qui nous en séparent, alors qu’on lit leurs messages de détresse et entend leurs voix brimées dans leurs gorges.

Quoi leur dire et quelle question poser ? Le « vous allez bien ? » qui devient si insensé et auquel la logique ne peut répondre que par ces mots : « Comment aller bien alors que je suis Libanais ? »

Au-delà de l’impuissance, il y a aussi la rage. Celle d’écouter encore les explications laconiques de politiciens libanais. Ces derniers, coupables, bafouillant des mots dénués de tout sens et d’empathie pour leur peuple face à l’ampleur du crime.

K.-O.

L’explosion du 4 août se classe au summum de toute l’horreur vécue pendant toutes les années de guerre. Alors que j’étais encore là-bas. Elle est venue anéantir le peu de souffle qui restait encore à une population meurtrie, appauvrie, volée par ses gouverneurs et laissée à elle-même. C’est le coup de poing final sur le ring, avant de déclarer la nation K.-O.

On a tout enlevé à Beyrouth : son patrimoine, la fierté de ses gens, son héritage culturel, tout. Même sa légendaire résilience, car c’en est trop. Il ne reste plus que des squelettes architecturaux vacillants sous lesquels des milliers de personnes ont souffert le martyre dans leurs chairs éraflées et ensanglantées.

Je suis ici, à Montréal, bien chanceuse d’avoir échappé à cela, alors que les miens sont là-bas et souffrent. Je témoigne de l’horreur dans l’impuissance des distances et je pleure de larmes l’horreur sournoisement cachée des armes. Le cœur fendu à voir des familles éplorées, à faire le décompte des miraculés et des blessés.

Je pleure tant d’amis, dont les photos apparaissent sur les réseaux sociaux. Des unions de prières s’enchaînent où chacun y va de mains jointes avec un « paix à son âme » et ça fait mal. Trop mal.

« Beyrouth, elle est mille fois morte, mille fois revécue. » Ce sont ces mots qui éternisent la poésie de Nadia Tuéni et qui résonnent toujours dans la conscience de chaque Libanais. Une sorte de mantra commun à nous, Libanais, pour résister.

Une fois de plus, dans le courant de ma vie, j’assiste à l’assassinat de Beyrouth, invoquant de la voir renaître et revivre, rien que pour embaumer son ciel de jasmin et adresser un sourire de gratitude vers les cieux, où reposent tous nos anges partis bien innocemment.


 
10 commentaires
  • Rose Marquis - Abonnée 12 août 2020 07 h 59

    Beau témoignage

    Un témoignage abordant l'horreur de ce qui se vit à Beyrouth depuis le 4 août et que l'autrice termine sur une note d'espoir... J'ai beaucoup aim.

    • Denis Drapeau - Abonné 12 août 2020 11 h 03

      De quelle note d'espoir parlez-vous ?

      «Des unions de prières s’enchaînent où chacun y va de mains jointes avec un « paix à son âme » et ça fait mal. Trop mal.» (...) «Une fois de plus, dans le courant de ma vie, j’assiste à l’assassinat de Beyrouth, invoquant de la voir renaître et revivre, rien que pour embaumer son ciel de jasmin et adresser un sourire de gratitude vers les cieux, où reposent tous nos anges partis bien innocemment.»

      Désolé, je ne vois pas d'espoir dans les bondieuserie; au contraire.

  • Cyril Dionne - Abonné 12 août 2020 08 h 08

    Tout est relatif dans la vie

    On compatit avec les gens qui ont des proches au Liban présentement. Personne n’aime voir les autres souffrir.

    Ceci dit, l’explosion du 4 août avec ses 170 morts et plus, désolé, mais c’était une parmi tant d’autres au Moyen-Orient. 500 000 morts et 5,6 millions de réfugiés en Syrie. Pour l’Irak, c’était près d’un million de morts et deux millions de réfugiés. Lorsqu’on met les choses en perspective, l’explosion à Beyrouth semble être un incident vu d’ici. On ne parlera même pas de la guerre au Yémen avec déjà ses 100 000 morts et plus de 2,3 millions de réfugiés. Tout est relatif dans la vie.

    Curieux que ceux qui sont de confession chrétienne parlent de citoyenneté libanaise alors que le 90% des gens du Liban se disent de confession sunnite ou chiite. En fait, la plupart s’identifient selon leur religion et leur culture qui en découle. Là-bas, la religion contrôle toute la vie des gens et c’est pour cela qu’ils ont une proportionnelle confessionnelle pour élection, si on peut appeler cela une élection.

    Alors, lorsqu’on parle de patrimoine ou d’héritage culturel, de qui et de quoi parle-t-on au juste? Le Liban est un mirage sorti de l’imagination colonialiste française puisqu’il faisait parti de la Syrie il n’y a pas si longtemps. 90% de la population est musulmane et n’a rien à cirer de cette citoyenneté. En fait, il voudrait créer une théocratie à l’image de l’Iran ou de l’Arabie saoudite. Et l’islamisation est presque achevée au pays qu’on appelait autrefois la Suisse du Moyen-Orient lorsque la minorité chrétienne dirigeait tout et avait tous les pouvoirs.

    Ces temps sont résolus. Et la guerre civile gronde au pays des cèdres...

    • Hélène Somma - Abonnée 12 août 2020 13 h 57

      Monsieur Dionne a l'air très heureux de voir que la guerre civile gronde au pays du cèdre. Je vous ferais remarquer qu'au Liban, tout comme la Palestine, il y a toujours eu beaucoup de Chrétiens, et au Liban, ne vous déplaise, il y en a encore beaucoup. Vous feriez mieux, monsieur Dionne, de vous informer davantage sur le Pays du cèdre, un pays de co-existence , avant de vouloir le démolir à l'avance.Hélène Somma

    • Cyril Dionne - Abonné 12 août 2020 22 h 18

      Bon Mme Somma. Voici ce que relatait Nicolas Sarkozy le 5 septembre 2011 au Patriarche maronite de tout l'Orient, Mgr. Bechara Boutros Raï lors de son entretient avec celui-ci :

      « Puisque les chrétiens ne sont plus que 1,3 millions au Liban et 1,5 millions en Syrie, pourquoi ne viendraient-ils pas vivre en Europe, sachant que 2 millions de chrétiens irakiens y sont d’ores et déjà réfugiés ? ».

      Bon, on sait maintenant que la plupart des 1,5 millions de chrétiens syriens ont déjà quitté la Syrie. Et le Président Sarkozy avait aussi produit un document précisant que plus de 3 millions de chrétiens avaient quitté le Liban durant les 20 dernières années et que la région du Moyen-Orient était à la veille de rencontrer de nombreux problèmes. C’était en 2011. Sarkozy avait aussi enchaîné que dans le contexte du choc des civilisations, notamment entre l’Islam et la Chrétienté, il n’y avait plus de place pour les chrétiens dans le Machrek Arabe (le Machrek désigne l'Orient arabe, dont les limites géographiques sont la région couvrant l'Irak, la Syrie, le Liban, la Jordanie et la Palestine). Selon Sarkozy, il aurait donc été préférable qu’ils émigrent vers l’Union Européenne composée de 27 États. Aujourd’hui, sur un pays de 7 millions, il y a plus de 6 millions de musulmans au Liban. Ajoutez à cela plus de 2 millions de réfugiés syriens et palestiniens. Et non, il n’y a plus beaucoup de chrétiens au Liban. Aujourd’hui, il y en a probablement moins d’un million et leur position dans une guerre à venir entre les sunnites et chiites, sera très précaire.

      Et non, ce n’est pas de gaîté de cœur que j’énumère ces faits. Qui oblige fait des ingrats (proverbe français).

  • Denis Drapeau - Abonné 12 août 2020 10 h 54

    Au delà du mur des lamaentations...

    il faut rechercher les causes puis, les solutions possibles. L'auteure n'aborde pas les causes du mal ni les solutions, à peine un questionnement suivie de coupables.

    «Quoi dire face à l’inacceptable incurie des politiques ?»

    Les témoignages des derniers jours nous montrent un peuple qui en a assez du communautarisme religieux qui détermine la politique au Liban. Changer les têtes dirigeantes ne changera rien. Le mal a sa source dans l'intrusion du religieux dans la politique et le sociale. Dans cette fausse bonne idée qui veut que des quotas, propres à chaque religion, assure une juste représentation et serait un gage de prospérité et de cohésion sociale. Ces mêmes quotas dont nous cause ici les inclusifs de tout poil qui s'autoproclame "progressif". L'idée de quota suppose que je n'ai pas confiance à l'autre de communauté différente, sinon à quoi bon des quotas. Ça participe à exacerber ce qui nous distingue et nous divise plutôt que ce qui devrait nous ressembler et nous unir. La diversité n’est positive que si une nation possède un solide socle commun sur lequel puissent s’ériger une cohésion sociale et une solidarité entre tous les citoyens.

    Depuis quand la méfiance est-elle un ciment de société ? Placer des communautés ayant forcément des intérêts divergents entre le l'État et le citoyen, c'est faire entrer les loups dans la bergerie, surtout si les loups sont des communautés religieuses. Tous prétendent détenir la VRAI fois et le BON dieu, l'autre est donc forcément dans le tort et il faut s'en méfier surtout si le religieux sort de la sphère privé pour envahir la sphère publique ,ie le social et le politique. L'avenir du Liban n'est pas dans la prière mais dans la laïcité et l'absence de communautarisme et la recherche de valeurs communes.

    Bonne chance !

  • Jean Thibaudeau - Abonné 12 août 2020 14 h 00

    C'est comme si le Liban était situé sur une faille sismique. Sauf qu'elle se trouve au-dessus du sol plutôt qu'en-dessous.

  • Sylvie Demers - Abonnée 12 août 2020 16 h 32

    Les guerres de religions...

    Depuis tellement longtemps la terre du Liban sert de champ de batailles pour des factions ennemies...il y a une cinquantaine d'années ,traversant le site de Sabra et Chatila ,j'ai croisé ces réfugiés qui affirmaient,sous le toit de tôle de leur mansarde,être au Liban pour y rester quoiqu'il arrive...!!! La main mise de ces puissances musulmanes sur cette "Suisse du Moyen-Orient "n'est qu'une question de temps (plutôt court que long..).avant qu'elle ne soit rayée de la carte et brandie comme trophée de guerre par ceux qui,tapis dans l'ombre,en rêvent sans répit depuis une éternité...!
    Aucun espoir de renaissance n'est permis devant autant de détermination...out les chrétiens...!