Le Liban, le legs international du président Emmanuel Macron

Une jeune libanaise enlace le président français Emmanuel Macron lors d'une visite dans le quartier de Gemmayzeh, qui a subi d'importants dégâts en raison d'une explosion massive dans la capitale libanaise.
Photo: Agence France-Presse Une jeune libanaise enlace le président français Emmanuel Macron lors d'une visite dans le quartier de Gemmayzeh, qui a subi d'importants dégâts en raison d'une explosion massive dans la capitale libanaise.

Les présidents français ont pour longue tradition de se faire acclamer comme libérateurs en dehors de leurs frontières. Le Québec garde un souvenir très vif de la visite triomphale de Charles de Gaulle et de son « Vive le Québec libre ! ». Plus récemment, c’est au Mali que François Hollande avait choisi de faire intervenir la France alors que la communauté internationale détournait le regard.

Emmanuel Macron semble vouloir que le Liban soit le legs international de son mandat. Il était jeudi le premier chef d’État étranger à se présenter dans un Liban terriblement meurtri par l’explosion dévastatrice survenue mardi dans le port de Beyrouth. Il y a fait des promesses importantes. Mais est-ce réaliste ? Peut-il aller au-delà de la simple opération de communication ?

Certains facteurs jouent en faveur de l’ambition française. D’abord parce que la France n’y est pas perçue comme une ancienne puissance coloniale oppressive. Au contraire de ce qui s’est passé dans d’autres pays arabes (comme la Syrie voisine), la tutelle de la France a laissé le souvenir d’une intervention certes paternaliste, mais relativement bienveillante.

D’autre part, ses ingérences récentes dans la vie libanaise ont plutôt été vues comme des réussites. Après l’assassinat du premier ministre Rafiq Hariri en 2005, Jacques Chirac a joué un rôle crucial afin d’obtenir le départ de la totalité des troupes syriennes du Liban. En 2017, Emmanuel Macron s’est lui-même illustré en exfiltrant le premier ministre Saad Hariri qui était littéralement séquestré en Arabie saoudite.

Par ailleurs, le contexte géopolitique semble également laisser le champ libre à ce que la France assume le leadership et la coordination de l’aide internationale. Depuis l’administration Obama, le retrait des États-Unis des affaires du Proche-Orient est flagrant, laissant de la place à l’interventionnisme russe en Syrie et permettant la lutte d’influence entre les deux puissances régionales que sont l’Arabie saoudite et l’Iran. Or, l’Arabie est engluée dans sa guerre au Yémen et l’étoile du prince héritier Mohammed ben Salmane a plus que pâli depuis l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi. L’Iran, de son côté, est véritablement affaibli par les sanctions et l’embargo dont fait l’objet Téhéran depuis que Donald Trump a dénoncé l’accord sur le nucléaire iranien.

Mais il ne faut pas pour autant sous-estimer les effets de la rivalité arabo-iranienne sur les rapports de forces entre les communautés du Liban. À ce titre, la principale difficulté à laquelle va faire face la France si elle souhaite effectivement faire advenir un « nouveau pacte » comme l’a déclaré Emmanuel Macron, sera de déterminer la place du Hezbollah sur l’échiquier politique libanais. Car c’est bien la complexité du jeu politique intérieur et des influences extérieures qui rend impossible depuis des années ces réformes structurelles dont le Liban a tant besoin et que le peuple réclame.

Aujourd’hui, les Libanais, déjà trop brutalement éprouvés, veulent légitimement croire que la France peut soutenir leur volonté de transformation. Le défi relevé crânement par le président français dans l’émotion de sa visite au cœur de Beyrouth meurtrie constitue certainement une réussite à court terme en matière de diplomatie publique. Mais il s’agit d’un test majeur de crédibilité et, en cas d’échec, les effets à long terme pour l’influence française seraient désastreux.

Si la France a certainement les moyens de coordonner l’aide internationale, la promesse d’accompagner la « refondation d’un ordre politique nouveau » est très ambitieuse. Faire exploser les clivages politiques traditionnels et faire advenir un « nouveau monde », c’est aussi ce qu’Emmanuel Macron avait promis aux Français lors de son élection en 2017. La déception qui en résulte trois ans plus tard est tangible. Les acclamations sans lendemain peuvent laisser un goût très amer.


 
5 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 10 août 2020 08 h 44

    Les états illusoires et postcolonialistes d’une entité fantasmagorique et géopolitique française créée en 1920

    Qu’est-ce que la France vient faire là-dedans? Une ancienne colonialiste, même si son séjour au Liban n’a pas laissé trop de traces et de souvenirs amers, il n’en demeure pas moins qu’elle y voit des intérêts, ses intérêts dans cette intervention. Les pays n’ont pas d’amis.

    Ceci dit, la refondation d’un ordre politique nouveau qui s’ingère en plein schisme entre les sunnites et les chiites où les chrétiens sont dorénavant appelés à jouer les seconds violons en laisse beaucoup perplexe? Si quelqu’un a la recette magique, pourquoi n’a-t-elle pas été appliquée en Syrie, en Libye et en Irak? La France était justement en Syrie et tout ce qu’elle a fait, c’était d’exacerber la zizanie entre les différents groupes et belligérants.

    Les seuls ministres qui démissionnent présentement sont d’allégeance chrétienne. Combien de ceux qui étaient dans la rue à protester étaient d’origine sunnite et chiite? Pas beaucoup s’il y en avait. Ceci implique que ceux de sujétion sunnite et chiite et leurs populations respectives vivant dans des enclaves précises, supportent leurs élus au pouvoir. Disons poliment que c’est le meilleur scénario pour une guerre civile. Il ne faudrait pas oublier que le Hezbollah a une armée plus puissante que celle du Liban et ses tentacules rejoignent toutes les sphères de la société libanaise en passant par Téhéran. Oui, quelle sera la place du Hezbollah dans cet ordre nouveau?

    Enfin, la question économique est au cœur de ce litige. C’est la cause directe de ce désastre politique et sociale, avec évidemment l’incompétence qui vient naturellement avec la discrimination positive de choisir des amis du parti pour des postes de grande responsabilité. D’où viendra l’argent parce que celui de la diaspora libanaise n’est pas suffisant?

    Et pourquoi a-t-on l’impression que ce collage religieux libanais lequel nous donne une fausse illusion d'un pays n’est qu’une invention postcoloniale avec un héritage économique d’une entité du tiers monde?

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 10 août 2020 10 h 22

    Je suis rassurée par la présence de Macron, même si je ne pense pas qu'il fasse une différence à long terme malgré que se soit dans ses intentions.

    Sa présence très médiatisé empêche les médias de nous parler que de décombre et de disparus, ses positions contre le régime présent, sa crainte officielle de la corruption dans la réception des dons, ses calins de foule photogénique, l'organisation de l'aide internationale, tout ça infantilise et humilie le pouvoir Libannais et souligne l'abandon des dirigeants envers leur peuple.

    Un chef d'état venu d'ailleur pour consoler un peuple abandonné, acceuilli en sauveur, l'image est tellement forte, autant pour les Libanais que la communauté internationale. On comprend l'ampleur de leur désespoir, Il leur apporte de l'espoir et sûrement la force qui vient avec.

    • Cyril Dionne - Abonné 10 août 2020 12 h 06

      Mme Geoffrion, c'est qui le peuple libanais? Les chrétiens, les sunnites ou les chiites? Le Liban a été inventé de toutes pièces, frontières incluses, par la France en 1920 et vu l'heure tardive de son implication avec son ex-colonie, celle-ci n'a pas eu le temps de se faire haïr comme dans le cas pour les autres. Avant 1920, le Liban faisait partie de la Syrie et de l’empire Ottoman. Pour ses anciennes colonies, que dire d’Haïti et le Vietnam pour n’en nommer seulement quelques-unes et ce n'était pas le bonheur pour ces populations respectives sous le joug colonialiste. Et pensez-vous pour un instant que la France est aujourd'hui vénérée en Algérie?

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 10 août 2020 17 h 38

      Je ne pense pas que la France va changer quelque chose, c'est une opération d'image, à la Trudeau.

      Mais j'espère que cette fausse impression vont apporter au Libanais une force supplémentaire pour aller au fond des choses, par eux même.
      Une révolution laique, j'espère même si ca semble impossible.

      Avouez que présentement tout attention international est néssécaire afin de mettre de la pression, déjà ils démissionnent, sûrement pas parceque leur peuple est dans la rue mais parce que soudainement le monde les regarde et les juge.

  • Michel Lebel - Abonné 10 août 2020 20 h 00

    La route sera longue et difficile.

    Quel panier de crabes, le Liban! Comment les Libanais vont-ils s'en sortir? Est-ce que la France peut jouer un rôle vraiment efficace dans la reconstruction du Liban? Il faut le souhaiter, mais j'ai des forts doutes. La route vers la sécurité et la paix en ce pays si meurtri sera longue et difficile. Optimiste et homme d'espérance, je crois qu'il renaîtra. Le Liban en a vu bien d'autres.

    M.L.