Au Liban, l’Avant n’existe plus

«Dans la rue, le peuple sort ganté, masqué, avec des pelles, des lunettes et des chapeaux de protection pour espérer revoir les couleurs de leurs rues», témoigne l'auteur.
Photo: Hassan Ammar Associated Press «Dans la rue, le peuple sort ganté, masqué, avec des pelles, des lunettes et des chapeaux de protection pour espérer revoir les couleurs de leurs rues», témoigne l'auteur.

Je m’appelle Alexandre Gontier, j’ai 19 ans, j’étudie à Montréal. Je tenais à m’adresser à mes sœurs et à mes frères libanais. Je suis à Beyrouth depuis trois semaines. Aujourd’hui, les larmes coulent sur les traces de sang. Certains souffraient déjà de la famine, maintenant, nous avons tous soif de justice. Plusieurs avaient perdu leur toit, et maintenant, 300 000 personnes ont le leur détruit.

Pour moi, c’était un voyage familial comme tous les étés. La situation financière difficile et la pandémie qui touchaient le Liban n’étaient pas suffisantes pour annuler mon voyage. Ce n’était pas assez non plus pour me faire réaliser le caractère éphémère de la vie. Ce ne sera jamais assez ; on ne peut pas réaliser qu’on ne vit pas sa mort, mais celle des autres.

J’étais en voiture pour Beyrouth avec mes deux sœurs et un ami. La journée était agréable, le vent marin se mêlait à celui des montagnes pour soulager nos corps chauffés. Dehors, plusieurs personnes profitaient du temps calme, de la réouverture des commerces et des restaurants après quatre jours de reconfinement. Sur la route, nous discutions de la corruption dans le pays, du chaos économique causé par les hommes politiques et leurs escroqueries.

Je m’endormais sur la banquette arrière quand deux explosions ont percé nos tympans ; je pensais que quelqu’un tirait sur notre voiture. Nous avons vibré, la route nous a secoués, le bitume a eu peur. Bientôt, les hurlements, les pleurs, les coups de téléphone inquiets. Partout, les vitres qui ne tenaient plus sur les façades. Les unes après les autres, elles tombaient, avec ceux qui rampaient pour leur vie dans les décombres. Des corps, on en cherche encore, dans la poussière grise et les fumées toxiques. Des masques bleus chirurgicaux entre les débris ; il fallait des masques à gaz, des armures.

C’est comme si on incisait le temps, qu’on faisait gonfler un moment parce qu’on n’est pas prêt pour l’Après. L’Avant n’existe plus, l’Après, pas encore.

Résilience

Il faut reconstruire, se reconstruire en enterrant des amis, des mères de famille, des pères et leurs enfants. Il faut encore plus qu’hier compter sur sa résilience. On se dit encore une fois « Ça ne peut pas être pire qu’hier ». Il faut donner du sang. Il faut perdre le sien.

Ce jeudi, le Liban attendait le président français impatiemment. À sa descente de l’avion, il a transmis son message d’amitié. Il a pris part aux bains de foule quand les hommes politiques libanais se cachaient. Emmanuel Macron a joué le rôle que Michel Aoun, président libanais actuel, n’a pas su tenir.

Dans la rue, le peuple sort ganté, masqué, avec des pelles, des lunettes et des chapeaux de protection pour espérer revoir les couleurs de leurs rues. Emmanuel Macron en a suivi certains. On lit sa compassion, ses lèvres disent encore son amitié. Il met constamment en garde la classe politique actuelle, dès qu’une caméra de journaliste le lui permet. Comme la jeunesse libanaise, il aurait souhaité que leur immobilisme meurtrier ait explosé avec la ville ; maintenant, il l’ordonne. Certains, désespérés, ont lancé des pétitions en ligne pour que le Liban redevienne sous mandat français pendant plusieurs années.

Aidez-nous ; il faut en parler, il faut donner, dans la mesure du possible. J’ai la chance d’étudier à l’étranger, c’était une obligation. L’espoir du pays pour ses jeunes tremblait bien cette semaine, bien avant qu’il n’explose. Maintenant il n’existe plus, ce ne sera pas le Liban qui le restaurera seul.


 
2 commentaires
  • Jacques Dupé - Inscrit 7 août 2020 04 h 08

    Pauvre Liban

    Excellent article, émouvant... mais paivre Liban

  • Marie-Chantal Doucet - Abonnée 7 août 2020 07 h 49

    Que le Québec entier vous berce doucement

    Cher petit, Je dis petit car vous êtes jeune et parfois quand tout s'écroule on a envie d'être bercé comme quand on était petit. Vous avez eu le courage de venir jusqu'à Montréal étudier. Vous alliez visiter votre famille. Et voilà que tout explose. On peut remarquer une chose importante qui vous aidera: vous avez les mots. Continuez d'écrire pour vous, pour les vôtres. Le Québec entier vous berce doucement.