L’éducation musicale en état d’urgence

«La musique profite à tous les jeunes, quels que soient leur milieu d’origine, leur talent, leurs difficultés d’apprentissage, ou toutes autres considérations», écrivent les auteurs.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir «La musique profite à tous les jeunes, quels que soient leur milieu d’origine, leur talent, leurs difficultés d’apprentissage, ou toutes autres considérations», écrivent les auteurs.

« Dans la culture d’aujourd’hui, la musique joue un rôle primordial sur le plan artistique, social et économique, et elle occupe une grande place dans la vie des jeunes », prône le Programme de formation de l’école québécoise. Emmanuel Bigand, professeur de neurosciences cognitives à l’Université de Bourgogne, parle de « développement d’aptitudes fondamentales pour une société ».

Pourtant, certains administrateurs scolaires songent à retirer à nos jeunes du secondaire l’accès à l’éducation musicale. D’autres l’ont fait. Oui, la gestion des différents encadrements du ministère de l’Éducation, de la Santé publique et de la CNESST n’est pas simple à orchestrer dans une vision cohérente et limpide. Cela n’enlève rien à la responsabilité des directions d’établissements de travailler à respecter les choix de grilles-matières approuvées en conseil d’établissement et l’accès aux options prévues pour les élèves.

Nous témoignons ici de la recherche constante de solutions assumée par les enseignants en musique qui transforment contraintes en opportunités. Les directions d’établissements rigoureuses ont trouvé les issues adéquates. Comment le ministre de l’Éducation pourrait-il fermer les yeux sur l’abandon de certaines directions, alors que les possibilités existent ?

Grâce à notre expérience personnelle et professionnelle, nous savons que nos jeunes inscrits en musique profitent d’un fort impact sur leur motivation scolaire. Les bénéfices sont nombreux sur leur structure de travail, leur relation avec les pairs et leur façon d’aborder les situations de la vie courante. La musique profite à tous les jeunes, quels que soient leur milieu d’origine, leur talent, leurs difficultés d’apprentissage, ou toutes autres considérations. Plus encore, certains témoignent qu’elle leur a sauvé la vie.

Le niveau d’anxiété augmente dans la société et les jeunes en sont aussi victimes. La pandémie actuelle est elle-même très anxiogène. La pratique musicale, par la sécurité du jeu en groupe et le défi des prestations publiques, offre ce que certains spécialistes appelleraient l’expérience positive du stress, un terrain propice à l’apprentissage d’une saine gestion du stress ou de l’anxiété.

L’apprentissage de la musique par le jeu d’ensemble synchronisé, la création et l’écoute développe l’empathie, le sens critique, l’ouverture sur le monde. Nous pourrions continuer, les mérites sont nombreux, mais nous espérons vous avoir communiqué l’importance du risque.

Et le leadership dans tout ça ?

Le milieu scolaire a le devoir d’offrir à tous nos jeunes l’accès à une éducation de la meilleure qualité. L’éducation musicale est un vecteur de réussite scolaire important. Tous les jeunes ne proviennent pas de milieux permettant l’accès à la pratique musicale. D’où l’importance de maintenir l’offre. Les arts de la scène, les salles d’entraînement, les restaurants et tant d’autres contextes ont vu des aménagements possibles. Nos jeunes méritent une gestion astucieuse.

Un seul élu a le pouvoir de retirer l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de nos jeunes musiciens: notre ministre de l’Éducation. Il peut exiger des administrateurs qu’ils soient à la hauteur de leur mission.

Dans un gazouillis, le 30 mai dernier, notre ministre affirmait : « Il faut planifier la rentrée de septembre de manière à préserver de l’espace pour toutes les matières, les arts et l’éducation physique inclusivement. » Lors du point de presse du 16 juin, il a réitéré son message : « La persévérance, la réussite scolaire, c’est très important. Puis on se donne le temps, en l’annonçant aujourd’hui, de réussir cette rentrée-là, tous ensemble. » Nous attendons des mesures cohérentes.

Monsieur le ministre, votre devoir est de faire respecter la ligne de conduite que vous avez tracée. Nous pouvons aider. Ne laissez pas certaines directions d’établissements, par paresse, opportunisme ou manque de rigueur, effacer du tableau l’éducation musicale.

*Signataires :

Josée Crête, présidente, Fédération des harmonies et des orchestres symphoniques du Québec

Lyne Dusseault, présidente, Alliance chorale du Québec

Luc Fortin, président et directeur général, Guilde des musiciens et musiciennes du Québec

Stéphane Proulx, président, Fédération des Associations de musiciens éducateurs du Québec

Jonathan Bolduc, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en musique et apprentissages et professeur titulaire en éducation musicale au préscolaire et au primaire à L’Université Laval

Isabelle Héroux, Professeure titulaire à l’UQAM

Joël Monzée, Docteur en neurosciences et directeur de l’Institut du développement de l’enfant et de la famille


 
4 commentaires
  • Caroline Langlais - Inscrite 1 août 2020 07 h 52

    Témoignage

    Je peux témoigner en disant que la musique a sauvé notre enfant du décrochage scolaire.

    • Stéphane Proulx - Abonné 1 août 2020 09 h 19

      Merci de témoigner. C'est tellement pour nos jeunes que l'on fait tout cela. S'il vous est possible d'alle sur le fil facebook de la FAMEQ, sous l'article, les enseignants en musique ont besoin de l'entendre actuellement. Merci encore.

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 1 août 2020 10 h 06

    Développement et liberté en voie de constitution

    « Tout récemment, la Suisse a misé sur l’éducation musicale de qualité en l’inscrivant dans sa Constitution. Et d’autres pays européens, dont la France, lui emboîtent le pas. Tous sont convaincus que la musique est essentiel au développement intellectuel de l’enfant. Ont-ils raison? Est-ce que cet engouement populaire pour l’éducation musicale a un fondement scientifique? » -PERETZ, Isabelle, Apprendre la musique - Nouvelle des neurosciences, Odile Jacob, Paris, 2018, page 26

    Que disait MAALOUF déjà dans le livret du disque Orient-Occident de l'ensemble Hespèrion XXI dirigé par SAVALL?
    Dans une visée interculturelle, puisque nous sommes «Au Québec pour bâtir ensemble», peut-être y a-t-il là matière à réflexion pour certains administrateurs scolaires et certaines directions?

    Et si le Québec, autant que faire se peut dans ses institutions, se construisait par une architecture proche de ces pays européens?

  • Jean Richard - Abonné 2 août 2020 11 h 11

    La musique accessible

    « Tous les jeunes ne proviennent pas de milieux permettant l’accès à la pratique musicale. »

    Quiconque a un certain âge, a vécu dans un milieu assez peu fortuné et qui en plus est de sexe masculin, sait fort bien ce qu'est la musique inaccessible. Comment ne pas se souvenir de l'école des garçons du village (séparée de celle des filles par un bon 500 mètres), école où il y avait plus de 200 élèves et plus de 200 pelles pour déneiger la patinoire, le hockey ne pouvait pas attendre et 200 paires de bras de 10 à 18 ans rendaient la souffleuse mécanique inutile.

    Dans cette école publique aux 200 paires de mains adolescentes et aux 200 pelles à neige, il n'y avait pourtant qu'un seul instrument de musique, un vieux piano droit un peu désaccordé. Et ce piano, aucun élève avait le droit d'y toucher. Aucun ? Non, il y avait une exception : le grand blond timide, favorisé par la présence d'un tel instrument dans sa maison familiale, qui avait apprivoisé les quatre ou cinq accords requis pour accompagner, tous les vendredis midi, l'hymne Ô Canada, chanté par les 199 autres élèves devant le fleurdelysée, en conclusion du salut au drapeau.

    Les plus fortunés s'en tiraient mieux. Quand les parents avaient beaucoup de sous, l'école secondaire privée devenait attrayante. Ce qui était utopique à l'école publique du village devenait possible avec du fric et de bons résultats à l'examen d'admission : une école privée où l'art faisait partie du programme. J'en ai connu une où le programme du secondaire offrait un triple choix : musique, arts plastiques ou, pour les récalcitrants, du grec. Et même pour ceux qui optaient pour la musique, le fric pouvait faire une différence : l'option flûte-à-bec était la plus économique et l'orgue à l'opposé.

    Petit à petit, la musique s'est taillé une place dans l'école publique. La musique est devenue plus accessible. Se pourrait-il qu'on soit en train de faire marche arrière, d'amorcer un triste retour aux années tristes sans musique ?