Cette liberté si fragile

«La censure bien-pensante est bel et bien présente et nous devons, défenseurs de la liberté d’expression, mettre en avant les contradictions de cette censure», soutient l'auteur.
Photo: Frank Franklin II Associated Press «La censure bien-pensante est bel et bien présente et nous devons, défenseurs de la liberté d’expression, mettre en avant les contradictions de cette censure», soutient l'auteur.

La vertu n’est pas de ce monde. Si elle l’était, nous le saurions depuis longtemps. Depuis le début de l’humanité et l’exercice de la pensée, des intellectuels de tout acabit ont débattu, parfois avec véhémence, de la liberté. Quelques-uns prônaient la liberté totale, alors que d’autres appelaient à une forme de liberté balisée, encadrée et contenue. Chacune des positions vaut son pesant d’or. Peut-on tout dire ? Avons-nous le droit de tout faire, et ce, peu importe les conséquences ? Voilà des questions auxquelles plusieurs philosophes, politiciens, moralisateurs et législateurs ont tenté de répondre.

Aujourd’hui, en 2020, nous pensions avoir fait le tour et semblions d’accord sur le fait qu’il fallait libérer la parole et la pensée. Malheureusement, il ne faut pas se tromper et se cacher les yeux, se boucher les oreilles et se reposer sur ses lauriers. Non, la liberté d’expression n’est pas encore gagnée. Loin de là, une censure existe et essaie de prendre le pas dans les médias comme dans les espaces de travail et de débat. Il s’agit de la censure bien-pensante.Elle n’est pas nouvelle, détrompez-vous. Non, elle existe depuis des décennies, mais elle a pris diverses formes. À certaines époques, cette censure mettait au bûcher les dissidents de la pensée. La nouvelle religion de la bien-pensance joue de son poids pour empêcher les uns et les autres d’énoncer des faits, des idées allant à l’encontre de la doxa populaire ambiante.

Nécessaires débats

Sous prétexte de défendre la liberté d’expression, ces individus de la religion de la bien-pensance demandent la censure, le retrait des textes, le déboulonnage des statues, la réécriture de l’histoire ; en résumé, détruisons tout pour tout réécrire. En d’autres mots, ôtez de mes yeux, de mes oreilles ce que je n’aime pas et me voilà heureux et défenseur de la liberté d’expression. N’est-ce pas là une contradiction flagrante ?

Ces défenseurs de la liberté d’expression, adeptes de la bien-pensance, se plaignent des médias dont le traitement des informations est trop identique, similaire. Cependant, si un média traite différemment une information, alors ils le condamnent, l’obligent à se rétracter et à faire amende honorable. En même temps, ils dénoncent des manières de faire mais agissent de la même sorte. Il y a comme une sorte de bipolarité dans ces groupes idéologiques et une négation de leur leitmotiv. Si ces individus veulent défendre la liberté d’expression, ne devraient-ils pas alors aussi défendre les opinions différentes des leurs ?

Nous devons demeurer vigilants et cohérents. Si nous voulons défendre la liberté d’expression, nous devons alors admettre que ces expressions sont différentes et parfois très opposées aux nôtres. La censure bien-pensante est bel et bien présente et nous devons, défenseurs de la liberté d’expression, mettre en avant les contradictions de cette censure. Non, il ne faut pas retirer des textes sous principe que la façon de penser, de voir et de sentir le monde est différente. Non, il ne faut pas se repentir de penser autrement que la doxa majoritaire. Pensons librement et énonçons cette pensée avec pour seules limites le fait de ne pas nuire à la liberté d’autrui, de ne pas inciter explicitement à la haine ou à des actes de violence envers tel ou tel individu, tel ou tel groupe. La loi se chargera, au regard des faits, de trancher ce qui est nuisible ou non au bien commun. N’oublions pas que la démocratie est construite justement sur le principe du débat contradictoire où chacun exerce sa liberté d’expression, et ce, avec comme trame de fond, le respect d’autrui. La liberté d’expression est fragile, alors soyons vigilants !


 
39 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 28 juillet 2020 04 h 00

    Excellent texte M. Fiévez. Félicitations.

    Pour ce bout, "ces individus de la religion de la bien-pensance demandent la censure, le retrait des textes, le déboulonnage des statues, la réécriture de l’histoire ; en résumé, détruisons tout pour tout réécrire. ", cela me fait penser, de triste mémoire, à ce qui c'est passé lors de l'Autodafé de l'Allemagne sous le régime national-socialisme (Nationalsozialismus). Ce n'était pas le premier cas (cela date de l'antiquité), mais en est le premier pour sa brutalité contre toutes les populations sous son contrôle.
    Staline n'a pas laissé sa place à d'autres sur cette "manière de faire", ni par la suite, le Grand Timotier chinois lors de "sa révolution culturelle".

    Que les peuples détruisent des statues, des livres suite à une révolution pour changer de régime, et créer un "nouveau monde", cela peut se comprendre... Mais que la bien-pensance d'aujourd'hui ne veulent absolument pas changer quoiqu'il soit, sauf faire des "sparages" pour passer, si possible à la TV - c'est une première.

    Et que dire des dérives en langage, dérives qui en est d'un ridicule plus que consommé... Le dernier exemple en date, un masque devient un "couvre visage". Conséquemment, maintenant un visage (la face quoi pour le commun des mortels) commence au menton (uniquement la pointe, il va de soit) et s'arrête à deux pouces sous le yeux... Mais que cela paraît énormément plus cultivé de dire "couvre-visage" qu'un mot très vulgaire, réservé à la plèbe ignare... "un masque", poua! poua!...

    • Cyril Dionne - Abonné 28 juillet 2020 08 h 47

      Je suis bien d’accord avec vous M. Pelletier, enfin un texte qui représente la réalité et non pas les rêves chimériques et souvent tordus d’une nouvelle gauche. Cette dernière prêche la culture du bannissement pour tous ceux qui n’ont pas le même discours qu’eux en nous disant sans rire qu’ils pratiquent la liberté d’expression. En fait, ils hiérarchisent cette liberté durement gagné à travers les siècles avec leur forme de pensée trônant au sommet évidemment. C’est pour cela qu’ils ont été dénoncés par les plus grands intellectuels de gauche dans une lettre au Harper's Magazine.

      On la voit cette nouvelle gauche partout sur les campus américains qui veut rendre coupable tous les hommes blancs sans distinction. Même si ces derniers sont de gauche, ils essaieront de les faire taire quitte à utiliser la violence puisqu’ils pensent qu’ils sont les êtres choisis de la Vérité. Tout discours dissonant au leur est proscrit et bonjour dictature.

      Cette gauche bien-pensante et donneuse de leçons veut réécrire l’histoire en déboulonnant des objets qui ne représentent rien aux yeux des gens à part qu’un souvenir lointain de l’histoire, bonne ou mauvaise. En fait cette perfidie renvoie à jamais dans le ventre de l’histoire ceux qui ont justement combattu la tyrannie, Louis Riel oblige.

      Cette nouvelle gauche encourage la chasse aux sorcières et envoit au bûché des gens à partir d’accusations anonymes non vérifiées ou corroborées en détruisant ainsi, personne, carrière et famille.

      Rien de tel qu’une liberté robuste qui n’a pas peur de ses mots et ceux des autres en autant qu’ils ne conjuguent pas à la diffamation et à l’incitation à la haine envers qui que ce soit. Cette liberté d’expression n’inclut pas le déboulonnement de l’histoire ou bien des attaques sournoises, hypocrites ou bien anonymes contre les autres, mais se présente malgré les embûches et les tiraillements des opposants pour crier haut et fort sans se cacher, « liberté, liberté, ô douce liberté ».

    • Louise Melançon - Abonnée 28 juillet 2020 09 h 44

      Je pense que l'utilisation du mot "couvre-visage" est là pour dire que ce n'est pas un masque comme en portent les personnels de la santé...

  • Yvon Montoya - Inscrit 28 juillet 2020 06 h 06

    Oui cette violence est partout aussi dans les fils de commentaires des médias même avec filtre. La violence est une belle source de polémiques mais aussi de revenus parfois ( je reste laconique). Partout cette violence pour faire taire ou tout simplement pour humilier est le pain quotidien de beaucoup et il n’est pas nécessaire d'être un extrémiste politique ou de Gauche. La bien pensance n’est pas qu’a Gauche toute, elle fait partie de tous les horizons ou la doxa ( l’opinion enrobée d’ignorance) peut s’exprimer en toute liberté. La libre pensee est en danger dans ce monde cybernetique. Merci.

    • Sylvain Lévesque - Abonné 28 juillet 2020 09 h 17

      Bien d'accord avec vous sur ce point-là.
      Juste rappeler que dans l'idée de "libre pensée", il devrait y avoir une emphase égale mise sur le respect de la liberté (un droit) et sur la nécessité de penser (une responsabilité).

    • Clermont Domingue - Abonné 28 juillet 2020 10 h 55

      Pensée, liberté et opinion. Monsieur Lévesque,je trouve votre commentaire judicieux.Je pense que beaucoup de gens ont trop d'opinions et pas assez de pensée.L'opinion doit passer par la censure de la RÉFLEXION pour devenir pensée. Qui fait l'effort de réfléchir?

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 28 juillet 2020 12 h 05

      Monsieur Montoya,

      J'avais rédigé un commentaire ce qu'il y a de plus conforme à la nétiquette (ce qui prend beaucoup plus de temps), mais il a été censuré.
      Rien de ce que j'avais écrit n'était problématique, sauf évidemment, et je l'ai écrit sans animosité, le fait que bien de mes commentaires sont censurés, non pas parce qu'il y a un vice de forme, mais parce que ce que je décris ne correspond pas à la réalité que l'on souhaite voir diffuser.

      Évidemment, je suis critique du Devoir, et je le fais en des termes polis, mais aussitôt que j'utilise mes propres connaissances comme lecteur pour faire des conclusions plus susceptibles faire réfléchir à propos de la direction actuelle du Devoir, ça ne passe pas.

      Il y a évidemment un double standard : car bien des commentaires ne respectent pas la nétiquette et sont publiés quand même. Il y a même une clause qui stipule de ne pas insulter les modérateurs. La critique est-elle une insulte? Qui juge de la pertinence des hyperliens?

      Vous comprendrez que j'écris ceci en mettant en contexte la censure du Devoir, en donnant une preuve de votre propos. Je n'écris pas à l'Équipe du Devoir, je cherche à faire réfléchir les lecteurs... Et pourtant ça peut suffire à être considéré comme non pertinent.

      Qu'est-ce donc qu'on à craindre dans les commentaires? Je vous écris cela pour signifier qu'avant de s'indigner sur la violence des commentaires «même avec un filtre», que c'est précisément l'existence d'un tel filtre qui est en soi problématique, comme j'essaie de l'exposer ici.

      Plus on censure, plus on risque de voir la violence, réelle. C'est évident. Car la liberté d'expression est ce qui permet la résolution pacifique des conflits.

    • Christian Roy - Abonné 28 juillet 2020 12 h 51

      Faire rejouer la même cassette peut à la limite être persuasif mais bien peu propice au développement de la capacité d'autocritique.

    • Sylvain Lévesque - Abonné 28 juillet 2020 15 h 53

      M.Gill
      Quelques réflexions, en vrac, que m'inspire votre commentaire.
      Pour ma part, je ne crois pas à la viabilité et je n'aurais pas envie d'une section "commentaires" qui ne soit pas soumise à une modération. Vous avez raison, la fonction de modérateur n'empêche pas plusieurs empoignes stériles de survenir, des affirmations sans fondement, des répétitions inutiles et lassantes (pour le seul bénéfice de la propagande partisane, il me semble). Mais ce serait pire sans modération. Je suis convaincu qu'il y a déjà plusieurs lecteurs qui s'empêchent de s'exprimer sur ce forum de commentaires, simplement parce qu'ils trouvent le contexte de discussion pénible. Ce phénomène nous prive de la parole de plusieurs, ça constitue aussi une forme de censure.
      Je ne crois pas qu'on peut "demander des comptes" de façon systématique et publique au modérateur, sinon le focus de nos échanges va rapidement être dévié et on passera notre temps à lire les doléances de ceux qui auront subi le couperet.
      Lorsque notre commentaire est refusé, il serait judicieux qu'on nous signale à titre personnel ce qui a amené ce refus. Ça m'est arrivé moi-même à quelques reprises, et je ne suis pas capable d'en retirer une meilleure compréhension des règles qui régissent cette "nétiquette". On peut facilement se faire une idée fausse des raisons pour lesquelles on s'est vu refuser un commentaire, et ça ne nous aidera pas à nous ajuster la fois suivante.
      Et je l'ai exprimé à quelques reprises par le passé, mais je crois qu'il faudrait mettre une limite au nombre de commentaires journaliers qui sont permis à un même signataire. Je crois que ça aurait une influence sur la qualité des interventions, et obligerait à une plus grande réflexion avant de soumettre un commentaire. Ce serait une façon simple de promouvoir la diversité des opinions.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 28 juillet 2020 23 h 08

      Merci Monsieur Lévesque,

      Quelques remarques que je crois directement liées à l'article :

      1. D'abord, le numérique n'est pas un « jeu à somme nulle », la ressource n'est pas limitée, la seule qui l'est c'est l'attention des lecteurs et de toute façon, comme on peut commenter le fil en réagissant à un commentaire particulier, c'est facile de naviguer. Il serait tout à fait possible de faire comme YouTube et de limiter le nombre de lignes quand cela devient une discussion et d'avoir un bouton pour «voir plus», on pourrait ainsi mieux survoler l'ensemble. N'oublions pas que ce qui est pertinent, c'est «l'archive» des commentaires, pas juste leur «actualité».

      2. Le temps de modération fait en sorte que des échanges fertiles ne peuvent avoir lieu. À partir du moment où les commentaires sont réservés aux inscrits ou aux abonnés, voire à un autre dispositif pour que les gens soient responsables, l'essentiel est fait. Rien n'interdit une modération a posteriori.

      3. La limite est bien dommage et la restreindre plus est un problème. Je ne lis que très peu les chroniques du Devoir, je préfère les textes dans Libre Opinion et Idées, mais dans certains cas, si je vois par exemple un commentaire de Monsieur Bariteau, ou de JC Pommerleau, je sais que ça va être riche, on a parfois une leçon d'histoire. Ça revient au fait que l'espace des commentaires est un bien «participable» il peut se multiplier à l'infini, sans que ça enlève quoi que ce soit à quiconque, contrairement à une pointe de tarte qui rétrécit à mesure que l'on pioche dedans. La reddition de comptes, elle est à l'endroit du journal, de la rédaction ou d'un journaliste (et non envers la modération) et c'est par le commentaire que l'on peut constituer à notre tour, «un 5e pouvoir».

      4. Enfin, pourquoi tous les textes ne pourraient-ils pas être commentés (donc l'objet d'une critique de la part des lecteurs?). Un espace public élargi c'est plus de pluralisme et donc moins de censure.

  • Francois Ricard - Abonné 28 juillet 2020 06 h 54

    L’apparente liberté d’expression fraye avec une surveillance théocratique de la pensée, où la folie du genre s’est muée en synonyme de normalité relative.

    Nous vivons aujourd’hui à l’heure de la prédominance d’origine anglo-saxonne d’un “politiquement correct” qui applique à toute œuvre une grille de lecture morale où se bousculent les notions de sexualité, de genre, de revendications identitaires ou encore “d‘appropriation culturelle”.
    Le communisme soviétique a pris fin au début des années 1990.Il est depuis remplacé par un autre communisme anglo-saxon, surtout américain, inspiré du multiculturalisme. Il s’exprime par le diktat de la bien-pensance, l’imbécilisation de la langue, le délit d’opinion, l’instrumentalisation de l’histoire, la dégradation de la pensée étudiante.Depuis trente ans, nous nous voyons infliger les lubies imbéciles et imbécillisantes du politiquement correct, produit de l’extrême gauche universitaire des États-Unis. On veut épurer le passé pour régenter l’avenir. On veut créer des complexes au nom desquels la minorité puisse faire taire la majorité, lui imposer sa volonté et se substituer finalement à elle.

    • Hélène Paulette - Abonnée 28 juillet 2020 09 h 59

      Tout à fait. "They own the narrative" comme ils disent. Sauf que ça fait beaucoup plus que trente ans qu'ils réécrivent l'histoire, remodèlent la carte du monde et débaptisent les pays. Un exemple parmi d'autres: même s'il est connu que ce sont les soviétiques qui ont libérés les camps en Allemagne, ils continuent d'en revendiquer la libération et chaque fois qu'on nous en montre des images on y voit toujours des GI. Ils ont inventé la propagande...

  • Jean Thibaudeau - Abonné 28 juillet 2020 07 h 26

    Voilà une bonne illustration des méfaits de ce que j'appelle " la gauche haineuse".

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 28 juillet 2020 09 h 27

    Citation

    Il n'y a pas de liberté sans le courage de la défendre

    Triste époque où ce courage fait défaut...