Il faut arrêter de briser les filles

«Les petites filles apprennent très vite à regarder par-dessus leurs épaules. Et à s’enfuir. Si elles ont le temps», écrit l'autrice.
Illustration: Montage Olivier Zuida «Les petites filles apprennent très vite à regarder par-dessus leurs épaules. Et à s’enfuir. Si elles ont le temps», écrit l'autrice.

Les petites filles ont peur. Le tonnerre a grondé, le fleuve a tremblé. L’orage est à côté. Elles regardent par-dessus leurs épaules. C’est important d’évaluer l’imminence du danger. Décider si on a encore le temps de courir.

Les petites filles apprennent très vite à regarder par-dessus leurs épaules. Et à s’enfuir. Si elles ont le temps.

Ça commence assez sournoisement. Comme si de rien n’était. Ça arrive à peu près au même moment. Même si parfois c’est avant, quand les deux pieds sont encore solidement ancrés dans l’enfance. Ça arrive, donc, quand les seins se pointent, que le sexe s’habille, que la taille s’affine. Ça change beaucoup plus vite par en dehors que par en dedans, les filles. À l’intérieur, elles sont encore souvent bien petites.

« Ça commence à être un beau bout de femme, ça », dit l’oncle, le regard humide. « Maudit que j’aimerais ça avoir 30 ans de moins ! » plaisante le voisin, l’œil un peu torve. « Tu te rinces l’œil, hein mon cochon ! » rétorque sa femme, jalouse mais complice.

Personne n’en fait de cas. C’est « normal ». On parle aux filles de leur adorable robe, de leur joli visage, de leurs belles petites fesses. Aux garçons, on jase de « stats », du dernier échange du Canadien, d’une niaiserie de cour d’école. Et non, ce n’est pas vrai que c’est un cliché. C’est encore comme ça.

Et ça recommence.

« Tu suces-tu ? » demande un « grand » de Sec4 dans le parc, sa queue de paon déployée devant sa gang de chums qui trouvent ça ben comique. « Y’as-tu vu la paire ? » dit un client à son ami, pendant que la fille prépare son hot-dog relish-moutarde. « Criss que je te ferais pas mal », murmure un inconnu dans un party. Alors que juste la phrase blesse.

Des fois, c’est un ami, un frère, un papa.

Souvent, la fille sourit. C’est jamais un vrai sourire. En vérité, elle montre ses dents comme un animal traqué. Parfois, elle se braque, elle réplique. Peu importe. Au fin fond des choses, c’est la même affaire. Elle voudrait juste être ailleurs. Elle a juste peur.

Après… après, ça continue. Elle se fait siffler comme un chien sur un coin de rue. On lui met la main sur la chatte alors qu’elle se penche pour ramasser son sac. Elle se fait mordre la cuisse jusqu’à en avoir un bleu. Quelqu’un « graine » son verre quand elle tourne le dos. On s’y prend à deux, à trois, à quatre pour lui faire la passe. On la menace de tout faire sauter — son visage en premier — si elle ose parler.

C’est comme un roseau, une fille : ça fléchit, ça s’incline, ça supporte, ça endure, et souvent ça capitule… parce que le vent est trop fort, qu’elle a peur de s’envoler, de disparaître, de souffrir, de payer pour. Si elle ose s’insurger, se revirer de bord et crier haut et fort, combattre le vent avec des mots qu’elle doit répéter ad nauseam, pour qu’on vérifie, contre-vérifie, souvent on ne l’entend pas. On ne l’écoute pas. Pire. On ne la croit pas. C’est fort en criss, le vent qui souffle. D’autant qu’il est rarement seul. Partout autour, des connaissances, des amis, de la famille, qui savent, mais qui se taisent.

C’est comme un roseau, une fille : ça fléchit, ça s’incline, ça supporte, ça endure, et un jour ça casse. Souvent par en dedans. Personne ne le sait, mais elle est brisée.

Il faut arrêter de briser les filles.

Note : Ce texte a d’abord été publié sur la page Facebook de l’auteure. Nous le reprenons avec son accord.

20 commentaires
  • Denis Desmeules - Abonné 25 juillet 2020 09 h 08

    Merci

    Merci pour ce texte frappant!

  • Marie-Hélène Gagnon - Abonnée 25 juillet 2020 10 h 41

    Faut que ça change

    Quel beau texte! J'ai discuté avec de jeunes adultes et j'ai été fort découragée. Personnellement, je trouve que depuis l'avènement de l'hypersexualisation des jeunes filles, on rebanalise des comportements dénoncés depuis des années. Ces jeunes femmes m'ont dit "c'est normal de se faire pogner les fesses dans un bar" ouch, ça fait mal d'entendre ça. Je leur ai nommé plein de paroles ou de gestes déplacés et elles m'ont répondu que les filles n'ont qu'à répondre ou s'en aller et que présentement les femmes capotent un peu! L'hypersexualisation a mené à la banalisation de ces mauvais comportement. Quand j'entends certain gars dire "on pourra plus rien dire aux femmes", je me dis qu'à part leur "moi", ils n'ont aucune sensibilité envers les femmes.
    Il y a encore un long chemin à faire pour les femmes. Si le gouvernement remettait des cours de sexualité sur une base régulière à l'école, on pourrait en profiter pour apprendre aux jeunes ce qui est acceptable ou non et le respect de l'autre.

    • Mélissa Basora - Abonnée 25 juillet 2020 15 h 04

      @mme. Gagnon : je suis parfaitement d’accord avec vous sur le fond. Pour votre info : les cours de sexualité, bien qu’ils comportent encore de nombreuses lacunes, font partie du cursus scolaire dès le primaire. La sexualité y est abordée au sens très large à cet âge: nommer les parties du corps, parler des différences et des stéréotypes de genre, etc. Pour plus d’infos : https://www.delitfrancais.com/2019/11/25/le-point-sur-leducation-sexuelle-au-quebec/

    • Hélène Lecours - Abonnée 26 juillet 2020 10 h 25

      Leur apprendre pas seulement "ce qui est acceptable" ou convenable, mais leur apprendre que les femmes sont intelligentes, sensibles et peuvent avoir d'autres sujets de conversation que leurs poupées, leurs cheveux, leurs robes. Du moins je l'espère. Les filles aussi doivent apprendre à s'intéresser à autre chose qu'à leur apparence ou aux regards qu'elles attirent ou n'attirent pas. Apprendre qu'elles sont des êtres humains à part entière, avec un caractère et une personnalité, et des talents personnels, des passions. Sinon, elles deviennent peu sûre d'elles-mêmes et ne sont valorisées (ou dévalorisées) que par...les garçons.

  • Jean Richard - Abonné 25 juillet 2020 11 h 06

    Et si c'était...

    Et si c'était des garçons brisés qui brisent à leur tour des filles ?

    Dans notre société actuelle, l'enfance est cette période de la vie où les plus défavorisés sont les garçons, les plus défavorisés et surtout les plus vulnérables. Quasi abandonnés, laissés à eux-mêmes, ils deviennent des proies faciles de la culture Ubisoft.

    Et tiens, comme si c'était un hasard, le discours actuel a décidé d'interrompre momentanément l'orthographe inclusive, pour décrire ce monde fait d'agresseurs et de victimes. Exit la rectitude qui aurait fait écrire agresseur.e.s, et pas de problème avec victime, le nom étant déjà féminin. Le monde s'est polarisé non pas entre les bons et les méchants, mais les bonnes et les méchants.

    C'est un peu comme face à la covid : qu'est-ce qu'on cherche d'abord et avant tout, un coupable ou un vaccin ?

    Que la société impose ses balises pour assurer son bon fonctionnement, c'est normal, et ce n'est pas la majorité qui s'y oppose. Les écarts de comportement ne sont pas une question de sexe, mais d'éducation. L'éducation, ça commence au berceau et en principe, ça ne s'arrête jamais. Et c'est probablement à l'école que le plus gros du travail se fait, au moment où l'éducation se double de la socialisation. Or, quelle école a-t-on choisie ? Celle qui, d'abord et avant tout, éduque le citoyen afin qu'il apprenne à vivre en harmonie avec son environnement, animal ou végétal, ou celle qui se préoccupe davantage de la transmission du savoir capitalisable, l'enfant n'étant qu'un futur pion d'un système économique malheureusement malade.

    Saviez-vous que le petit chaperon rouge était un garçon et que c'est une louve qui rêvait de le dévorer, après avoir bouffé son grand-père ?

    Bref, cette peinture de la société faite de bonnes et de méchants, elle pourrait mener aux antipodes de la cause qu'elle prétend défendre.

    • Hélène Paulette - Abonnée 25 juillet 2020 12 h 21

      Commentaire très intéressant qui me rappelle que le mouvement féministe au début des années 80, avait invité les hommes à se joindre aux manifestations de la Journée Internationale des Femmes, leur réflexion ayant débouché sur le constat que les hommes subissaient également les pressions du patriarcat de se conformer aux stéréotypes machistes.

  • Jean Lacoursière - Abonné 25 juillet 2020 12 h 58

    « Ça commence assez sournoisement. Comme si de rien n’était. » - Anie Pascale

    Ce texte trace le continuum, de la plus banale à la plus abjecte, des agressions d'ordre sexuel envers les filles et les femmes.

    Il présente ce continuum comme un engrenage horrible et broyeur s'installant dès l'enfance. Pour toutes les femmes.

    Hé ben... .

    On en apprend tous les jours.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 25 juillet 2020 16 h 21

      "Hé ben... on en apprend tous les jours." Jean Lacoursière

      Bizarre de réaction...
      Mais alors...sur quelle planête étiez-vous?

    • Jean Lacoursière - Abonné 25 juillet 2020 19 h 30

      Madame Sévigny,

      Je vis sur la même planète que vous, le même Québec, et mon commentaire était de l'ironie. L'autrice a certes du talent pour l'écriture punchée, mais la généralisation dramatisante de son texte en fait un objet théâtral plus qu'autre chose.

      En tous cas, je suis sûr que ça lui a fait du bien et c'est çà qui compte.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 26 juillet 2020 09 h 57

      Mais, ici M. Lacoursière, on parle de "filles"... La différence est là. ! C'est ainsi que j'ai lu le texte de Anie Pascale.
      Peut-être une autre lecture ...? vous amènerait à mieux comprendre .
      Je crois que vous n'avez pas été le seul à se méprendre...

      J'ai déjà été ce qu'on appelle une "fille"... petite ou grande...(nous n'étions pas encore des femmes avérées).
      C'est la que le bât blesse....Mais encore...le problème est plus profond.

    • Hélène Lecours - Abonnée 26 juillet 2020 10 h 28

      Il était temps que vous appreniez ça, monsieur Lacoursière.

    • Jean Lacoursière - Abonné 26 juillet 2020 13 h 00

      Madame Sévigny,

      [Dans ce qui suit, les majuscules jouent le rôle de soulignement.]

      Dans ce texte, le fil du temps se déroule jusqu'à l'état de grande fille ou de... jeune femme.

      Prises une par une, toutes les agressions listées dans ce texte sont possibles. Mais en utilisant le singulier et en les listant de manière chronologique, l'autrice les fait TOUTES subir à UNE SEULE personne, au fil de son existence.

      C'est çà, de l'écriture punchée, accrocheuse. Dramatique. Apprécié sous cet angle, on comprend Le Devoir d'avoir publié ce texte.

      Je comprends les désagréments d'être une fille (femme) dans une société où une fraction des hommes manque de savoir-vivre ou de contrôle sur leurs pulsions.

      Je trouve simplement que ce texte dramatique est dramatisant. Je ne le ferais pas lire à mes filles, si j'en avais.

    • Françoise Labelle - Abonnée 26 juillet 2020 18 h 15

      M.Lacoursière,
      le problème n'est-il pas que la culture du «vrai mâle», tellement fausse et persistante, incite une fraction de mâles insécures à se manifester agressivement. Rien de nouveau. Par maladresse sans aucun doute mais ça n'excuse rien. Je pense que le texte se situe dans ce contexte de rappel qu'une certaine masculinité stéréotypée est toxique.

      J'ai l'impression que vos filles auraient déjà lu plusieurs fois ce genre de texte dramatique et qu'elles tenteraient d'éviter les matières toxiques.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 25 juillet 2020 13 h 28

    Le party arc-en-ciel

    Anne-Marie Demers est prof au privé, dans le Grand Montréal. Dans son livre "Parents essoufflés, parents épuisés Les répercussion sociales d’une éducation trop permissive", elle présente le* party arc-en-ciel », Des jeunes filles de 12-13 ans, se colorent les lèvres de rouges à lèvres différents. Elles font une fellation aux jeunes garçons du même âge. Celui qui a le pénis le plus coloré est le grand gagnant.

    • Hélène Lecours - Abonnée 26 juillet 2020 10 h 31

      Pauvres fillettes, déjà utilisées. C'est triste.