Chaque homme devrait faire un examen de conscience

«Penser encore aujourd’hui que le risque d’agression ou de violence n’augmente pas lorsque l’on croise genre et âge, origine ou orientation sexuelle, est faire preuve d’une naïveté confondante», écrit l'autrice.
Photo: Getty Images / iStockphoto «Penser encore aujourd’hui que le risque d’agression ou de violence n’augmente pas lorsque l’on croise genre et âge, origine ou orientation sexuelle, est faire preuve d’une naïveté confondante», écrit l'autrice.

Réplique au texte « Le retour de chaperon » de Patrick Moreau, publié en page Idées le 21 juillet.

La mauvaise foi de votre texte me fait bondir et réagir. C’est une bonne chose puisqu’elle me pousse à enfin écrire au Devoir.

Vous auriez dû suspendre votre plume à « En tant qu’homme…», et vous demander si justement, en tant qu’homme, vous étiez le mieux placé pour débattre de questions de féminismes, d’agressions, de discriminations et d’égalité femme-homme.

Eh bien, parce que vous êtes un homme, je vous conseillerais de parler moins fort, d’être un peu plus humble et de faire l’examen de conscience que chaque homme devrait faire en ce moment.

En tant qu’homme, votre discours devrait être moins péremptoire, plus tolérant et sans doute aussi, un peu plus jeune. Vous n’êtes pas seul, mais je remarque dans tous les textes que je peux lire actuellement, tous les commentaires aux articles du Devoir, une certaine proportion de personnes de votre génération. Comme si d’avoir vécu l’émergence d’un féminisme historique vous permettait de juger celui, que dis-je, ceux, d’aujourd’hui. Comme s’il n’y avait qu’un courant valable.

Peut-être m’accuserez-vous d’âgisme ? Je ne suis pourtant plus si jeune, mais je me sens bien autrement que vous interpellée par la vague de dénonciations qui secoue la société québécoise. Et plutôt que de me permettre de juger, moquer, et rétablir la bonne vérité, j’essaye de comprendre, j’écoute, et je reste modeste par rapport aux témoignages de celles et ceux qui ont souffert.

Quel sophisme que d’affirmer qu’il y a absence de discrimination dans le monde littéraire et donc de violences et d’agressions ! Il suffit de faire quelques recherches pour prouver que l’égalité est encore loin d’être atteinte. « Sur 805 manuscrits reçus par 9 éditeurs québécois en 2018, près de la moitié (48,9 %) ont été soumis par des femmes, mais ces mêmes éditeurs n’ont publié que 37 % de manuscrits signés par des femmes en 2017-2018. », publie l’UNEQ en 2019. On retrouve également de grandes disparités selon le sexe dans les montants des bourses accordées aux autrices et aux auteurs et les attributions des prix littéraires.

Ce déni du réel, vous en êtes une preuve flagrante. Penser encore aujourd’hui que le risque d’agression ou de violence n’augmente pas lorsque l’on croise genre et âge, origine ou orientation sexuelle, est faire preuve d’une naïveté confondante.

Et le chaperon ! Belle trouvaille, je vous l’accorde, pour rabaisser ce que les autrices de la lettre que vous moquez présentent comme des personnes dont le « rôle serait de veiller au bien-être et à la sécurité de tout le monde. » Selon Le Larousse, le chaperon est une « femme généralement assez âgée qui accompagnait dans le monde une jeune fille, une jeune femme ; toute personne qui accompagne quelqu’un pour le surveiller. » Le chaperon alors, mot étonnamment masculin, était là pour protéger les jeunes femmes. De quoi ? Des hommes prédateurs ? Pourquoi ? Parce que les hommes le sont souvent et si facilement. Mais aussi par cette idée que les jeunes femmes devaient être vierges pour épouser ces mêmes hommes.

Le chaperon est une invention masculine pour maintenir son pouvoir, le patriarcat, bien en place, en y faisant participer, lumineuse idée, les femmes elles-mêmes.

Et si les autrices de la lettre avaient voulu surveiller quelqu’un, leur attention se serait certainement portée sur l’agresseur potentiel plutôt que sur la jeune autrice. Mais ce qu’elles réclament et annoncent, c’est de la bienveillance.

Il y a un sentiment qui s’appelle empathie, que l’on présente souvent comme la capacité de se mettre à la place de l’autre, de ressentir la même chose que lui ou elle. L’empathie permet de comprendre l’importance et les répercussions de situations que nous n’avons pas vécues. En tant qu’homme, vous n’avez certainement pas envie de vous mettre à la place des autres, surtout des victimes. C’est vrai que c’est parfois désagréable, et votre position d’homme blanc quinquagénaire est trop confortable pour oser la troquer, ne serait-ce qu’un instant, contre une moins bien placée.

En tant qu’homme, votre voix devrait se faire douce, ne pas s’afficher publiquement et questionner autour de vous, vos élèves par exemple, des femmes et des hommes plus jeunes, peut-être moins bien pensants que celles et ceux de votre entourage d’homme de gauche.

En tant qu’homme, vous devriez vous pencher sur la société d’aujourd’hui et les réalités qu’elles créent. En tant qu’homme vous devriez voir et comprendre que le féminisme évolue et compte, bienheureuse richesse, plusieurs courants. En tant qu’homme, écrivain et professeur, vous devriez vous questionner et ne pas penser que parce que le féminisme historique a posé comme postulat l’égalité femme-homme, que cette dernière est atteinte.

Et que pensez-vous, en tant qu’homme, qu’il arriverait, si on apprenait au connard cité, qu’on ne pose pas la main sur le genou d’une jeune fille juste parce qu’on en a envie ?

Je risque une réponse également : la disparition de la culture du viol ?


 
61 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 23 juillet 2020 01 h 27

    « vous êtes un homme, [parlez moins fort, soyez humble] et faites l’examen de conscience que chaque homme devrait faire en ce moment» (Gaëlle Bergougnoux)


    Madame, je suis contrit de vous avoir offensé avec mon regard libidineux, parce que ces écarts vous déplaisent. Je prends la ferme résolution, de ne plus vous regarder et de faire pénitence. Ainsi soit-il.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 23 juillet 2020 08 h 56

      Monsieur Lacoste, taisez-vous plus fort, que tous vous entendent. Surtout vous. Mais ne comptez pas trop sur vos aveux pour vous disculper. Même à confesser le plaisir coupable que vous prenez à céder à votre mâle nature, vous ne sauriez vous en guérir ni même convaincre que vous en avez le ferme propos. De sorte que le peu de dignité dont vous pourriez espérer qu'on vous reconnaisse ne le saurait qu'au terme d'un examen de conscience toujours à reprendre. Auriez-vous même fait le décompte complet de vos propres fautes, il vous faudrait encore remonter tout le cours de l'histoire de la mâle espèce pour en expier les fautes. Et encore. Votre peu de talent pour la modestie et l'humilité vous rend irrémédiablement suspect. A tout prendre, je serais vous : j'y renoncerais et retournerais tourner les galettes sur le gril du BBQ.

      L'injonction que madame Bergougnoux fait aujourd'hui aux zantancom est pour le moins incongrue mais, entre nous soit dit, elle l'est guère plus que le texte de Moreau et les répons à l'unisson de la chorale. Bon appétit.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 23 juillet 2020 12 h 44

      @ M. Lacoste

      Vous avez raison de vous sentir interpellé, et le ridicule de votre réaction témoigne bien de votre malaise face à cette nouvelle audace. Oser remettre en question votre place, vos privilèges!

      La lettre de Mme. Bergougnoux est la réaction la plus saine et salutaire que j'ai lue sur le sujet depuis longtemps. Bravo au Devoir, mais je me demande tout de même si le plus simple n'aurait pas été de faire ce que doit avec le régurgi de M. Moreau, le jeter au rebut.

    • Françoise Labelle - Abonnée 23 juillet 2020 18 h 18

      M. Lacoste,
      votre patronyme prédestiné nourrit peut-être votre libido, mais prenez au moins le temps de lire le texte: on y parle d'un regard littéraire biaisé, de discrimination dans le monde littéraire.
      Mais peut-être cachez-vous une revue libidineuse entre les pages de vos bouquins, ce qui nuit à la lecture des textes sans images.

  • Marc Therrien - Abonné 23 juillet 2020 07 h 35

    L'examen de conscience demande d'être incarné


    Il se peut qu’effectivement que parfois l’esprit transcendant de l’intellectualisme voulant s’élever au-dessus de la mêlée empêtrée dans l’immanence du concret en arrive à manquer de cette intelligence sensible propice à l’empathie. Les critiques de la transcendance, tels Nietzsche entre autres, ont avisé que le risque de l’abstraction poussée est la pensée désincarnée qui nie la force vitale.

    Marc Therrien

  • Jean Lacoursière - Abonné 23 juillet 2020 08 h 29

    Résumé de cette lettre : taisez-vous !

    Cette formidable lettre suggère :

    « En tant qu’homme, votre voix devrait [...] ne pas s’afficher publiquement. »

    Honte ! Honte au Devoir d'avoir publié la lettre de Patrick Moreau !

  • Guy Beausoleil - Abonné 23 juillet 2020 08 h 38

    Sois humble et tais toi!

    Ainsi l'auteure de cette lettre invite les genrés de type masculin à se taire parce qu'il sont peu habileté à juger de chose féministe! Étonnant et amusant à fois par son incohérenrence avec le mouvement qu'elle prétend défendre alors qu'il est plus que souhaitable que les hommes se mêlent de féminisme d'autant plus quand il dérape car, faut-il le mentionner, les critiques se font rares. Mme Bergougnoux revient avec un autre des nombreux stéréotypes véhiculés depuis quelques années sur les hommes par une certaine frange féministe à l'effet du manque d'empathie des hommes, faut-il rappeler la création des syndicats pour la défense et l'amélioration des droits des travailleurs, les grandes philosophies, la social- démocratie, toute l'organisation sociale dans laquelle nous vivons est basée en bonne partie sur l'entre-aide et la collaboration. Il y a plusieurs façons de canaliser l'empathie. Somme toute on pourrait qualifier le texte de Mme Bergougnoux de misandre, si un homme avait écrit un texte similaire à l'égard des femmes il serait sans doute crucifié sur la place publique.

    • Hélène Paulette - Abonnée 23 juillet 2020 12 h 21

      "il est plus que souhaitable que les hommes se mêlent de féminisme d'autant plus quand il dérape"... Autrement dit, vous attribuez aux seuls hommes le progressisme social. Nul ne saurait vous en vouloir puisque le rôle des femmes, souvent prédominant, a toujours été occulté. Voyez-vous, j'avais la naïveté de penser que ces temps étaient révolus.

  • Valérie Harvey - Abonnée 23 juillet 2020 08 h 39

    Valérie Harvey

    Quel beau texte qui fait un bien fou à lire, qui termine sur la bienveillance et l'empathie, ce qui manque tant à notre soif de commentaires et d'opinions. Merci.

    • Hélène Paulette - Abonnée 23 juillet 2020 11 h 34

      Tant mieux si ça vous a fait du bien... Mais je cherche toujours la bienveillance et l'empathie que vous trouvez dans ce texte.

    • Hélène Paulette - Abonnée 23 juillet 2020 11 h 34

      Tant mieux si ça vous a fait du bien... Mais je cherche toujours la bienveillance et l'empathie que vous trouvez dans ce texte.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 juillet 2020 13 h 35

      Lorsqu'on lit seulement ce qu'on veut entendre, il n'y a pas de dissonance ou de démocratie.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 23 juillet 2020 16 h 28

      À qui le dites-vous, monsieur Dionne. Ceci dit, ni la dissonnance ni la démocratie ne sont vraiment mises en danger par votre propre refus de lire.

    • Marc Therrien - Abonné 23 juillet 2020 18 h 26

      Pour ma part, malgré la semonce confrontante de madame, je ressens quand même de la bienveillance dans cet extrait de son propos : « En tant qu’homme, vous n’avez certainement pas envie de vous mettre à la place des autres, surtout des victimes. C’est vrai que c’est parfois désagréable, et votre position d’homme blanc quinquagénaire est trop confortable pour oser la troquer, ne serait-ce qu’un instant, contre une moins bien placée. » Et je n’ai aucunement le réflexe de me défendre si je ne me sens pas menacé par ce propos. La vérité ne choque pas nécessairement, toujours. La capacité d’empathie est justement celle qui permet, entre autres, de ne pas réagir de façon défensive avec le réflexe de la contre-attaque même face à ce qui peut être perçu comme une fausse accusation.

      Marc Therrien