Le récit de l’histoire est continuellement réécrit

«Parmi les Grecs d’Istanbul, touchés au premier chef sur le plan symbolique par le geste d’Erdoğan, plusieurs réprouvent la récupération idéologique fondée sur le conflit de religions», écrit l'auteur.
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse «Parmi les Grecs d’Istanbul, touchés au premier chef sur le plan symbolique par le geste d’Erdoğan, plusieurs réprouvent la récupération idéologique fondée sur le conflit de religions», écrit l'auteur.

Lettre écrite à la suite de la chronique de Christian Rioux intitulée « Et la diversité, bordel ? » et publiée le 10 juillet 2020.

D’entrée de jeu, posons les choses : je honnis la politique de Recep Tayyip Erdoğan et je suis contre le projet de reconversion de la basilique Sainte-Sophie en mosquée. C’est d’autre chose que je veux parler.

Essentiellement, je voudrais dire que votre comparaison entre le geste du dictateur turc et celui de ces « hordes d’illuminés » qui « croient se purifier au regard de l’histoire en déboulonnant des statues » est boiteuse. Vous qui êtes féru d’histoire, vous connaissez bien l’adage « l’histoire est écrite par les vainqueurs ». Pouvez-vous nier que le fait que les descendants des vaincus cherchent à rétablir leur dignité et à s’inscrire dans l’histoire est tout à fait légitime ? Personnellement, je crois que dans certains cas, il faudrait plutôt contextualiser que déboulonner, mais parfois, l’insulte à la dignité est trop forte. Lorsque les pouvoirs publics refusent de considérer des demandes populaires répétées — comme ce fut le cas pour la statue de Colson à Bristol —, la manière forte employée devient elle aussi symbolique, ce à quoi fait sans doute référence votre emploi du vocable « horde ». Le déboulonnage vous a-t-il choqué lorsqu’il s’agissait de statues de Staline, ou de Saddam Hussein ? Le récit de l’histoire, fruit d’une lutte de pouvoirs, est continuellement réécrit. Que cela vous plaise ou non, les « hordes d’illuminés » qui protestent contre un récit public faisant fi de leur oppression passée participent à l’écriture de l’histoire.

Dans le cas de la reconversion de Sainte-Sophie, il ne s’agit pas de vaincus de l’histoire qui réclament leur récit mémoriel, mais d’un chef d’État vainqueur au pouvoir qui souhaite le rester par tous les moyens, y compris en exploitant le sentiment de ceux qui se sont sentis méprisés par le modèle atatürkiste. Ce n’est pas le même type de lutte de pouvoir.

Je terminerai en disant que le fameux « clash des civilisations » de Huntington est un modèle théorique fallacieux qu’a notamment employé George Bush pour justifier la conquête étasunienne de l’Irak. À cet égard, parmi les Grecs d’Istanbul, touchés au premier chef sur le plan symbolique par le geste d’Erdoğan, plusieurs réprouvent la récupération idéologique fondée sur le conflit de religions. Les enjeux géopolitiques sont des luttes de pouvoir pour la conquête de ressources et de territoires auxquelles se superposent les conflits religieux, et non l’inverse.

Réponse du chroniqueur

En démocratie, personne n’a le droit de se faire justice soi-même. Sous peine d’ouvrir la porte à un ensauvagement au parfum de guerre civile. C’est ce que n’a cessé de répéter Martin Luther King. Comment oser comparer Jefferson ou Washington à Staline ? Les statues de ce dernier ont été enlevées après 72 ans d’un totalitarisme qui a fait 15 millions de morts. Aux dernières nouvelles et malgré leurs énormes défauts, les États-Unis étaient une démocratie où 620 000 citoyens, noirs et blancs confondus, ont d’ailleurs donné leur vie pour supprimer l’esclavage. Quant à l’histoire, elle n’est écrite ni par les vainqueurs ni par les perdants, mais par les historiens. Encore faut-il les lire.

Christian Rioux

 


 
15 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 juillet 2020 03 h 52

    «Ceux qui ne connaissent pas l'histoire sont condamnés à la répéter».

    On ne peut pas changer l'histoire à notre guise, ou la juger avec les lunettes du présent. On pourrait l'expliquer autrement, ou l’on pourrait dénoncer les injustices du passé, mais on ne peut pas l'effacer.
    Au contraire, il faut se rappeler de l'histoire pour ne pas le répéter.
    Par exemple, contrairement à la Turquie qui refuse d'admettre toujours le massacre des Arméniens en 1923, l'Allemagne enseigne les atrocités du régime nazi à ses enfants dans les écoles. On ne peut pas nier le passé.

    • Serge Pelletier - Abonné 16 juillet 2020 10 h 50

      Le génocide arméniens de 1923 n'est que le troisième qui a été ordonné par les Ottomans. Ce dernier est plus connu, malheureusement les deuix qui l'on procédé n'étaient guère mieux - moins nombreux en nombre de victimes, mais tout aussi cruel.
      Pour celui de 1923, il faut aussi mentionner que les kurdes étaient les génocidaires la solde des turcs. Cela aussi est caché. les deux précédents, eux le furent par les ottomans eux-mêmes.

    • Cyril Dionne - Abonné 16 juillet 2020 12 h 21

      Bien d'accord avec vous Mme Alexan sur ce point.

      Lorsque vous déboulonnez ceux qui sont supposément responsables de crimes historiques, eh bien, vous occulter tous les autres qui les ont combattu en réécrivant l’histoire. Vous savez, vous effacer la mémoire de John A. Macdonald et celle de Louis Riel disparaît aussi. Vous rasez le fameux camp de la mort d’Auschwitz et la mémoire de tous ceux qui y ont péri disparaissent aussi.

      Est-ce que l’histoire réécrite par les révisionnistes est plus saine pour la société? Non, parce qu’ils ne peuvent pas changer un iota de tout cela. Est-ce que les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants sont responsables des crimes de leurs ancêtres?

    • Nadia Alexan - Abonnée 16 juillet 2020 13 h 28

      Je suis tout à fait d'accord avec vous, monsieur Serge Pelletier.

    • Marc Therrien - Abonné 16 juillet 2020 18 h 16

      Madame Alexan,

      Peut-être que l'histoire ne se répète pas comme tel, mais qu'elle poursuit tout simplement sa marche en se transformant au gré des contingences.

      Marc Therrien

  • Serge Pelletier - Abonné 16 juillet 2020 04 h 07

    Mme Miquet...

    Mme Miquet, malheureusement pour votre égo, M. Rioux a parfaitement et entièrement raison, et encore plus quand il vous mentionne en répique que : "Quant à l’histoire, elle n’est écrite ni par les vainqueurs ni par les perdants, mais par les historiens. Encore faut-il les lire".
    Quant aux historiens, rare sont les fois où ils sont d'accord sur tout, c'est plutôt selon le point de vue personnel - mais généralement très bien documentés "ce point de vue personnel". C'est pour cela que les rayons des bibliothèques universitaires, des bibliothèques étatiques (style du Congrès des États-Unis d'Amérique, du Gouvernement des États-Unis du Mexique (ce qui est le nom réel et constitutionnel du Mexique), du Parlement d'Ottawa, etc. croulent sous les rayons des sections "histoires".
    Tenez, Napoléon 1er. Pour certains historiens ce n'était qu'un petit, tout petit général, alors que pour d'autres historiens, le Napoléon 1er était un général hors du commun...
    Si vous lisez des livres d'histoire pour des choses plus près de nous au Québec, pour certains historiens le Montcalm en question était un marquis-général plus que médiocre, en disgrâce... alors que pour d'autres historiens, c'était un marquis-général brillant et courageux... et toutes les versions sont amplement documentées et argumentées...

    À vous Mme Miquet de lire, même les choses que vous n'aimez pas parce que contraire ce que vous croyez.

    En fait, Mme Miquet, être compétant s'est se rendre compte que l'on est incompétant... Et en histoire, tout comme en politique, c'est rarissime que cela.

  • Yvon Montoya - Inscrit 16 juillet 2020 06 h 36

    Excellente réflexion tout en ajoutant que cette affaire ridicule de Sainte-Sophie exprimait aussi une alliance d’un parti laique national-identaire ultra-nationaliste turque avec le Parti d’Erdogan pour cause de péril politique pour le pouvoir en place. Les religieux turques n’ont que faire de cette histoire mais pas les ultra-nationalistes identitaires turques. C’est très minoritaire en Islam politique turque de vouloir transformer en mosquée cette magnifique église. Le Parti d’action nationaliste identitaire a pu ainsi entrer dans la majorité politique alors que tous les spécialistes turques disent que ces identitaires n'apprécient pas les islamistes du tout. Il est d’ailleurs, ce Parti natonaliste, plus laïque que religieux. Il semble que monsieur Rioux soit très mal informé.Le bateau coule pour Erdogan ces jours-ci, il a besoin d’appui politique.

    Sinon il y a une belle réflexion politique faite par Robert Brasillach ( oui oui le Brasillach fusillé pour trahison contre la France qui écrivit cette fameuse phrase que «  L’histoire est écrite par les vainqueurs ») sur le fait qu’effectivement l’Histoire est écrite par les vainqueurs puisque ce sont eux qui préparent les programmes pédagogiques de l’Histoire a enseigner. Bref tous les nationalistes identitaires ont les memes réflexes de purification de la nation. C’est le drame actuel turque mais pas seulement. Merci pour votre réflexion parce qu’en effet la démocratie a pu s’épanouir en faisant depuis 1789 tomber des têtes et des statues. Il suffit de lire de Philippe Murray son fameux « Le XIXe siècle a travers les âges » (1984) avec d’autres comme Bernanos/Foucault/Deleuze/Agamben/Pactocka etc., par exemple???

    • Cyril Dionne - Abonné 16 juillet 2020 12 h 39

      Cher Incrit,

      Oui, le clash des civilisations est bien réel puisque nous avons des exemples à tous les jours. Les sociétés démocratiques ne sont pas d’accord avec celles qui font la promotion de la haine des femmes et des minorités sexuelles. Les sociétés démocratiques ne sont pas d’accord avec le concept du blasphème et de punir ceux qui se moquent ou critiquent telle ou telle religion parce qu’elles sont seulement des idées et non des personnes.

  • François Beaulne - Abonné 16 juillet 2020 08 h 28

    Excellente réponse M. Rioux

    L'histoire demeure l'histoire et, comme vous le soulignez, elle est écrite par des historiens (à différencier des panphlétistes). Il est facile d'en tirer des interprétations hors contexte, comme le font les fondateurs de sectes religieuses et intégristes avec les écritures de base des grandes religions.
    Le meilleur remède contre la désinformation, le populisme de bas étage, la récupération de l'actualité à des fins sectaires et le lessivage de cerveau,demeure un enseignement solide de l'histoire et le développement d'un esprit critique chez nos jeunes. Ce qui, malheureusement, semble en en déclin dans notre système d'éducation.

    • Cyril Dionne - Abonné 16 juillet 2020 12 h 23

      Oui M. Beaulne, mettre à l’index des gens comme Winston Churchill, Abraham Lincoln, Charles de Gaule et Ulysses S. Grant qui ont combattu l’oppression au péril de leur vie nous laisse tous un goût amer dans la bouche. Gandhi est entré dans l'histoire comme un combattant de la discrimination de toutes sortes, mais dans ses premières années, il a écrit que les Sud-Africains blancs devraient être « la race prédominante ». Voici ce que Che Guevara écrivait : « Le n*** est indolent et rêveur; dépense son maigre salaire en frivolité ou en boisson; l'Européen a une tradition de travail et d'épargne qui l'a poursuivi jusque dans ce coin de l'Amérique et l'a poussé à progresser, même indépendamment de ses aspirations individuelles. »

  • Raynald Rouette - Abonné 16 juillet 2020 08 h 36

    Beaucoup de turbulences dans le monde actuel


    Ne rien prendre pour acquis, l'histoire est là pour nous le rappeler.

    • Raynald Rouette - Abonné 16 juillet 2020 13 h 33


      À mes yeux, Christian Rioux est au Devoir ce que Pierre Foglia était pour La Presse à la belle époque du papier, c'est-à-dire deux chroniqueurs aux qualités exceptionnelles!