Justice pour ceux qui ont risqué leur vie pour nous

«Je réfute la déclaration de François Legault selon laquelle le racisme systémique n’existe pas au Québec», écrit l'autrice.
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse «Je réfute la déclaration de François Legault selon laquelle le racisme systémique n’existe pas au Québec», écrit l'autrice.

Marcelin François. Il faut connaître son nom.

M. François était un travailleur en CHSLD qui est mort de la COVID-19 le 14 avril. Il était également un demandeur d’asile d’Haïti qui est entré au Canada par le chemin Roxham. Il était un des « anges gardiens » du système de soins de santé sur qui nous pouvons mettre un nom.

Je ne le connaissais pas. Mais pendant deux mois, j’ai travaillé en première ligne aux côtés de 1000 demandeurs d’asile dans le système de soins de longue durée du Québec.

J’ai été embauchée par le gouvernement en avril pour remédier à la pénurie de personnel dans les CHSLD, alors que les conditions de travail intolérables et le manque d’équipements de protection individuelle (EPI) ont conduit les membres du personnel existant à se retirer ou à être forcés de rentrer chez eux pour cause de maladie. Dans la résidence qui m’a été assignée, j’ai nourri, lavé, changé et déplacé des résidents âgés sous la supervision des préposés aux bénéficiaires (PAB). En deux mois, tous nos résidents sauf dix ont été infectés par la COVID-19.

Plusieurs PAB étaient en congé de maladie, laissant derrière une équipe réduite, composée presque entièrement de femmes immigrées et racisées. Elles avaient un horaire de travail éreintant — des quarts de travail de seize heures ; des semaines de travail de neuf jours. Des professionnels redéployés des hôpitaux, aux prises avec des «extensions obligatoires » dans les CHSLD, ont clairement fait savoir qu’ils étaient prêts à partir en raison de l’épuisement et du stress.

J’ai développé un grand respect pour le travail accompli par ces personnes assidues et résilientes. Elles soignent les malades et soulagent la douleur des mourants. Ce genre de travail est exigeant et difficile, même sans COVID-19. Les demandeurs d’asile qui assument ce travail n’ont aucune garantie qu’il leur sera permis de rester au Canada, et ce, tant que leur demande d’asile est en traitement. Cela augmente leur stress et leur inquiétude de contracter le virus et de le ramener dans leur famille. Ils et elles continuent de soigner et de chérir nos aînés sans savoir quel sort leur est réservé par la société qu’ils soutiennent. Certains risquent déjà d’être expulsés, car dès que les restrictions à nos frontières seront levées, ils seront détenus et placés sur des vols vers un avenir précaire et dangereux où ils ont déjà enduré épreuves et persécution.

J’ai donc été consternée d’apprendre que le gouvernement du Québec, plutôt que de reconnaître l’énorme contribution des demandeurs d’asile, refuse de considérer des moyens administratifs et politiques qui leur permettraient de pleinement s’établir ici. Du bout des lèvres, le premier ministre Legault a seulement parlé d’une considération « au cas par cas » des demandeurs d’asile travaillant dans les soins de santé pour obtenir le statut de résident permanent. De plus, tous les demandeurs d’asile — même ceux qui travaillent déjà en CHSLD — sont exclus du nouveau programme de formation des PAB du Québec, ainsi que du salaire qu’il promet. Même si le premier ministre Trudeau a annoncé reconsidérer la politique d’immigration fédérale à l’égard des travailleurs de la santé, il faut reconnaître que les demandeurs d’asile et autres personnes à statut précaire ou sans statut travaillent dans tous les domaines jugés « essentiels ».

Je réfute la déclaration de M. Legault selon laquelle le racisme systémique n’existe pas au Québec. Ces politiques marginalisent les Noirs et les personnes racisées qui font le travail le plus critique, tout en risquant la plus grande exposition. En ce moment décisif, nos remerciements ne suffisent pas. Nous devons exiger la justice au nom de ceux qui ont risqué leur vie pour nous tous.

Marcelin François. Je me souviendrai de son nom et de son sacrifice. Et vous, M. Legault ?


 
8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 8 juillet 2020 04 h 46

    «Quoi de plus inhumain qu'un sacrifice humain?»

    Avons-nous vraiment éliminé l'esclavage quand nous sommes prêts à utiliser la fragilité des êtres humains à notre guise? Comment peut-on déclarer notre humanité et notre démocratie avec la maltraitance de nos confrères et nos consoeurs au nom de la rectitude politique?
    Il faudrait revoir nos règles et nos lois qui exploitent les gens les plus faibles pour enrichir quelques oligarques. «La route de l'enfer est pavée de bonnes intentions».
    Les belles paroles ne suffisent pas!

    • Raymond Giroux - Abonné 8 juillet 2020 10 h 05

      S'ils ont été capables de passer à côté de la loi par le chemin Roxham, n'ont -ils pas aussi été à côté des règles sécuritaires demandées dans les CHSLD et facteurs de transmissions?

    • Marc Levesque - Abonné 9 juillet 2020 10 h 03

      "S'ils ont été capables de passer à côté de la loi par le chemin Roxham, n'ont -ils pas aussi été à côté des règles sécuritaires demandées dans les CHSLD et facteurs de transmissions?"

      Passer les douanes et donner des soins c'est vraiment pas pareil, et en plus il n'y a pas raison de croire que quelqu'un a passé les douanes de façon irrégulière est plus apte qu'un autre à ne pas suivre des règles sanitaires.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 8 juillet 2020 07 h 58

    « Marcelin François. Souvenons-nous de son nom et de son sacrifice.« 

    Il a donné sa vie pour secourir et atténuer les soufrances de personnes âgées.
    Marcelin n’est pas enterré en terre étrangère, sa mort fait de lui quelqu’un des nôtres... indépendamment de ce que dit ou pense le premier ministre de passage, François Legault.

    Eux et elles devraient être reconnu comme des nôtres, ne pas attendre qu’elles et ils soient enterrés. Reconnaissons ce millier de travailleuses et de travailleurs qui demandent asile et qui ont risqué leur santé et leur vie dans les centres de santé pour personnes âgées. Leur dossier doit passer sur le dessus de la pile et bénificier au droit de s’inscrire aux programmes de formation accélérée offert pour obtenir un diplôme.

  • Jean Lacoursière - Abonné 8 juillet 2020 08 h 38

    J'espère que les gouvernements ouvriront davantage les bras à ces demandeurs d'asile

    Par contre, n'en déplaise à l'autrice de cette lettre, rien dans ce qu'elle écrit ne démontre du racisme de la part de nos gouvernements.

    Ce serait le cas si certains demandeurs d'asile étaient favorisés par rapport à d'autres sur la base de la couleur de leur peau, de leur traits, bref de leur « race ».

    Du succès dans vos études, madame.

  • Jacques Patenaude - Abonné 8 juillet 2020 10 h 38

    Legeault ou Trudeau

    Je veux bien mettre sur le dos de Legeault l'exclusion des demandeur d'asile du nouveau programme de formation des PAB du Québec parce que c'est vrai. Mais lui mettre sur le dos le fait qu'on ne tienne pas compte de leur apport dans les CHSLD pour leur octroyer la résidence permanente ne relève pas du gouvernement du Québec mais du fédéral. Trudeau refuse au nom de la séparation des pouvoir de leur reconnaître ce statut même si la loi fédérale l'autorise. Il n'a qu'à le faire. Legeault là dedans a trouvé un subterfuge pour pallier au manque de volonté fédéral. Trudeau excelle dans l'art de se cacher derrières les tribunaux et de belles paroles pour ne rien faire.

    Par contre je dois souligner que je suis parfaitement d'accord avec votre texte. Ces personnes dévouées à notre bien commun doivent obtenir la résidence permanente. Elles l'ont amplement méritées. Il ne faut pas lâcher sur ce point mais il faut aussi frapper sur les bons clous.

  • Michel Gélinas - Abonné 8 juillet 2020 11 h 02

    Le gouvernement fédéral, et lui seul, est responsable des réfugiés

    Seul le gouvernement canadien peut accepter ou refuser un réfugié, légal ou illégal. Alors pourquoi toujours s'acharner sur le gouvernement du Québec? Est-ce parce qu'on croit qu'il est plus à l'écoute, plus sensible que le gouvernement fédéral? Que le gouvernement du Canada respecte plus les règles établies?
    Le Québec a obtenu de haute lutte le choix des immigrants mais pas celui des réfugiés qui représentent quand même près de 50% (je crois) des personnes étrangères qui s'établissent au Québec. C'est une des demandes du Gouvernement du Québec d'avoir l'autorité d'accepter ou non les réfugiés. Le fédéral s'y refuse.

    • Cyril Dionne - Abonné 8 juillet 2020 13 h 02

      Oui, Vous avez raison M. Gélinas. C'est le gouvernement fédéral qui est responsable des réfugiés. Et il faudrait qu'il s'agisse de réfugiés dans ce cas précis, sinon la boîte de Pandore sera ouverte..