À qui appartient la langue française?

«La rédaction inclusive poursuit deux objectifs: respecter le genre de chaque personne lorsqu’on a à désigner, et témoigner de l’existence de personnes autres que des hommes», soutiennent les auteurs.
Photo: iStock «La rédaction inclusive poursuit deux objectifs: respecter le genre de chaque personne lorsqu’on a à désigner, et témoigner de l’existence de personnes autres que des hommes», soutiennent les auteurs.

Dès qu’il est question de la langue française, le Québec tend une oreille attentive. Nous écoutons, nous questionnons, nous commentons. Le français est un sujet qui enflamme les passions.

Nous l’avons bien vu ces dernières semaines, quand la Ville de Montréal a annoncé l’adoption des recommandations de l’Office québécois de la langue française (OQLF) en matière de langue inclusive, pour rendre visible l’existence des femmes dans ses communications.

Certaines personnes ont accusé la Ville de ne pas avoir suivi les conseils de linguistes, ce qui est faux, puisqu’elle adopte les recommandations des linguistes de l’OQLF. Ces mêmes personnes se sont offusquées que la Ville ait consulté des juristes (dont l’un rédige cette lettre) afin de comprendre l’incidence de la rédaction inclusive sur l’interprétation des règlements municipaux en droit. Conclusion ? La Ville n’aurait pas de droits sur notre langue.

Un point important semble avoir été omis : un changement dans les pratiques linguistiques institutionnelles de la Ville n’entraîne d’obligations que pour elle-même. Il ne dicte pas comment la population doit s’exprimer dans la sphère privée ou dans un contexte informel.

Au-delà de cette nuance, les vives réactions sur le sujet font réfléchir à l’attitude que nous avons à l’égard de la langue. Si la Ville de Montréal ne peut pas décider elle-même de féminiser ses communications, qui peut prendre cette décision ? Autrement dit, si la personne qui tient le stylo ne peut pas décider de féminiser, qui peut le faire pour elle ? À qui appartient la langue française ?

Les linguistes descriptivistes s’entendent sur la réponse : la langue française appartient aux francophones. Le français nous appartient.

Il est donc légitime que la Ville de Montréal institutionnalise une pratique d’écriture fort répandue dans l’usage du français québécois. Pourquoi pensons-nous autrement ?

Les personnes s’opposant à l’écriture inclusive invoquent parfois les directives de l’Académie française. Ironiquement, elle ne compte ni linguiste, ni lexicologue, ni grammairien ou grammairienne. Son approche quant à la langue n’est pas de décrire son usage, mais plutôt de le prescrire. Elle se donne d’ailleurs pour mission « de travailler, avec tout le soin et toute la diligence possibles, à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » (Article XXIV, Statuts et règlements, 1635).

Bien que l’objectif soit louable, il va sans dire que déterminer la pureté et l’éloquence d’une langue est un processus parsemé de subjectivité.

Le Québec a plutôt choisi le respect de l’usage, qu’il a enrichi en se dotant d’une institution qui a pour mission de promouvoir le français, de surveiller son évolution et d’assister les personnes dans l’enrichissement de leur français parlé et écrit : l’Office québécois de la langue française.

C’est dans le cadre de ce mandat conféré par la Charte de la langue française que l’OQLF prend le pouls de l’usage, notamment relativement à la rédaction inclusive, et donne des recommandations pour unifier le français québécois.

À cet égard, l’OQLF publie en 2007 Avoir bon genre à l’écrit : Guide de rédaction épicène. L’organisme y propose d’utiliser le féminin pour désigner des femmes (ex. : la mairesse Plante), d’employer des formulations ne référant pas au genre (ex. : la population montréalaise), et d’employer également le féminin et le masculin (ex. : les Montréalaises et Montréalais). Cette proposition a été développée par des linguistes. Ce sont ces mêmes recommandations que la Ville de Montréal vient tout juste d’adopter.

La rédaction inclusive poursuit deux objectifs : respecter le genre de chaque personne qu’on a à désigner, et témoigner de l’existence de personnes autres que des hommes.

Reconnaître qu’une personne existe constitue une étape primordiale, mais pas la seule, pour la respecter. Puisqu’il n’y a pas que des hommes en ce monde, il est logique de ne pas nommer que ceux-ci. Le respect et l’inclusion : voilà les valeurs qui habitent la rédaction épicène. Difficile d’en faire un scandale.

Nous vous surprendrons peut-être : le texte que vous venez de lire respecte les recommandations de l’OQLF sur la rédaction épicène, soit celles que vient d’adopter la Ville de Montréal ! Est-il une « aberration illisible » ?

32 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 juin 2020 03 h 23

    Et la mitraille de points ?

    Parmi l’ensemble des procédés graphiques et syntaxiques exigés par l’écriture inclusive, le plus controversé est la mitraille de points; par exemple, cher.e.s électeur.rice.s.

    En France, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), un organisme étatique, recommande de structurer les phrases selon le schéma suivant : racine du mot + suffixe masculin + point + suffixe féminin.

    Dans tous les cas, le suffixe masculin a préséance sur le suffixe féminin. Le masculin passe toujours en premier. Ce qui est antinomique pour un style d’écriture qui veut éviter, entre autres, la suprématie du genre masculin.

    Alexandra Dupuy et Me Michaël Lessard sont silencieux à ce sujet. Tout comme le communiqué de la ville annonçant qu’on passera du français à l’épicène. Par défaut, l’écriture épicène comprend la mitraille de points.

    Donc en principe, les communications de la ville seront rédigés de cette manière.

    Depuis le 19 mai dernier, les commentateurs sur mon blogue sont avisés que la mitraille de points est bannie. Celle-ci est considérée comme une faute de français et corrigée sans demander l’assentiment de la personne qui commente.

    Qu’en sera-t-il des communications de la ville ? Est-ce que la ville entend permettre la rédaction en mitraille de points oui ou non ?

    • Michaël Lessard - Abonné 11 juin 2020 08 h 29

      Le sujet n'est pas abordé puisque cette technique de rédaction n'a pas été adoptée par la Ville de Montréal. En effet, la Ville semble reprendre essentiellement les recommandations de l'Office québécois de la langue française qui déconseille l'emploi de graphies tronquées, comme ces points dont vous parlez.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 juin 2020 12 h 47

      Merci M. Lessard pour cette précision.

  • Serge Lamarche - Abonné 11 juin 2020 03 h 51

    Il y avait un problème?

    Étrange.

  • Jacques Maurais - Abonné 11 juin 2020 06 h 50

    N'y aurait-il pas un problème plus important?

    L'anglicisation de Montréal ne devrait-elle pas préoccuper davantage la mairesse? La politique, c'est l'art de se fixer des priorités.

    • Louise Collette - Abonnée 11 juin 2020 08 h 20

      Pourquoi l'anglicisation préoccuperait la mairesse? Elle qui parle anglais pendant une demi-heure sans s'en apercevoir...........

    • Sylvain Lévesque - Abonné 11 juin 2020 09 h 48

      Gommer l'usage du féminin et du masculin dans la communication, c'est précisément un effort pour faire plier la langue vers l'anglais. Je suis surpris à quel point peu d'observateurs ont fait remarquer cette influence.
      Pour répondre à votre question M.Maurais, non seulement ça ne préoccupe pas la mairie de Montréal que la ville s'anglicise, mais elle élabore une réforme de l'usage de la langue visant à calquer bêtement les "avantages" de la langue anglaise.

    • Jean Richard - Abonné 11 juin 2020 09 h 50

      De façon involontaire, il se pourrait que les inclusivistes jouent le jeu des anglicisants, d'une part en alourdissant le français et d'autre part, en associant cette langue à des débats idéologiques plutôt stériles.
      La survie du français est en jeu. Or, si on veut en finir avec l'orthodoxie des genres, le plus simple serait de passer à l'anglais. C'est malheureusement ce que de plus en plus de gens croient. C'est inquiétant.

    • Serge Lamarche - Abonné 12 juin 2020 01 h 04

      Ne pas faire de différence de genre n'est pas un avantage de l'anglais. C'est moins d'information passée par unité de mot. Plusieurs autres langues font des distinctions de genres comme le français. De plus, avoir des mots féminins et masculins qui peuvent avoir différentes significations augmente le nombre de mots disponibles sans en avoir l'air.
      On a beau dire que l'anglais est plus court et vite mais en fait l'anglais est parresseux et dit toujours les mêmes choses. Sinon, l'anglais est plus dur à comprendre parce qu'on ne sait plus ce qui est dit.
      L'anglais a été favorisé par les machines à écrire puis par les ordinateurs car ceux-ci ont été créés au départ sans les accents. Mais maintenant que l'internet est mondial et que les encodages peuvent prendre tous les accents et les lettrages, incluant le chinois, les accents reviennent même en anglais. Toutes les langues sont bien servies par l'ordinateur. Et l'ordinateur permet de plus en plus les traductions machines qui sont lisibles. Les gens ont de moins en moins peur de perdre leurs langues, français compris. Quand on pense que le monde était beaucoup plus français qu'anglais il y a quelques siècles. Le français ne perd plus de plumes comme avant. Il en regagne.

  • François Beaulé - Inscrit 11 juin 2020 08 h 20

    Inclusion et subjectivité

    Il est amusant de saisir l'opposition entre la perception de l'inclusion que propose les tenants de l'écriture épicène et celle de M. Kaghad dans sa lettre publiée aujourd'hui. Ce monsieur refuse d'être réduit à la couleur de sa peau. Il s'indignerait si la mairesse de Montréal s'exprimait en disant : « Chers Montréalais blancs et Montréalais noirs et chères Montréalaises blanches et Montréalaises noires... ». Imaginez la complexité du discours s'il fallait en plus distinguer les gens selon leur identité sexuelle ou de genre du style LGBTQ2A...

    Le nom Montréalais définit et réunit tous les Montréalais, qu'ils soient hommes ou femmes et quelle que soit la couleur de leur peau. La meilleur façon d'inclure tout le monde est d'utiliser un seul nom. « Montréalais » est un terme générique. Alors que d'utiliser deux mots, un pour les hommes et l'autre pour les femmes, Montréalais et Montréalaises, sépare les hommes et les femmes.

    De même l'expression « les droits de l'Homme » inclut tous les être humains.

    • Maryse Mathieu - Abonnée 11 juin 2020 14 h 02

      Cher monsieur Beaulé,

      Juste une petite remarque, lorsque vous postez une réponse à une lettre d'opinion, il serait bien que vous vous relisiez, pour éviter des erreurs de langue comme : "La meilleur façon", l'adjectif devrait être au féminin!

      Merci!

    • Marc Therrien - Abonné 11 juin 2020 18 h 28

      Et tant qu'à faire dans la correction, madame Mathieu, vous auriez pu signaler aussi qu'on tombe souvent dans ce piège d'écrire au singulier un verbe dont le sujet au pluriel vient après lui. Comme dans cette phrase: "Il est amusant de saisir l'opposition entre la perception de l'inclusion que propose les tenants de l'écriture épicène". Ce sont les tenants de l'écriture épicène qui proposent...

      Marc Therrien

  • Denise Simard - Abonnée 11 juin 2020 08 h 21

    y a de problème

    Je n'aime pas la « mitraiile » se mots, non plus.

    • Eric Plante - Inscrit 11 juin 2020 16 h 31

      Mais sous la logique de cet article, est-ce que je peux revendiquer de 'masculiniser' des mots? Clairement vous êtes pour l'égalité des sexes, non? Pourquoi faudrait-il être féminin pour être meilleur?