Le coupable est-il le modèle ou un nouveau virus?

«Le Canada ainsi que chaque province ont effectué leurs propres prévisions avec leurs équipes d’épidémiologistes, et ce, de façon indépendante», écrit Benoît Mâsse.
Photo: Nam Y. Huh Associated Press «Le Canada ainsi que chaque province ont effectué leurs propres prévisions avec leurs équipes d’épidémiologistes, et ce, de façon indépendante», écrit Benoît Mâsse.

Une publication récente de l’Institut économique de Montréal (IEDM) conclut : «… qu’il est possible que le Canada et d’autres pays aient pris des [mesures] trop drastiques en se fondant sur une mauvaise prévision ». La thèse principale des auteurs est que cette « prévision » était si catastrophique pour le nombre de décès causé par l’épidémie que plusieurs pays, y compris le Canada, ont imposé un confinement trop strict à leurs populations, engendrant ainsi de lourdes conséquences sociétales et économiques.

Selon les auteurs, la source de cette décision repose sur une seule mauvaise prévision et un seul modèle « défectueux », dont les résultats ont été publiés au mois de mars dernier par l’équipe du professeur Neil Ferguson de l’Imperial College London.

L’argument principal avancé par les auteurs est que les prévisions du nombre de décès du modèle du groupe du Pr Ferguson sont très loin de la réalité, c’est-à-dire du nombre de décès observé aujourd’hui. Cependant, les prévisions obtenues par le groupe de Ferguson ont été réalisées dans un scénario hypothétique, où aucune mesure préventive n’est adoptée, et ce, pour la durée totale de l’épidémie. Bref, on laisse l’épidémie se propager sans aucune intervention, sans action préventive et sans aucun changement de comportement de la population.

Ce scénario représente la situation au début d’une épidémie où aucune mesure n’a été encore prise. On peut se demander quelle est l’utilité d’un tel scénario hypothétique d’inaction qui donne des prévisions qui ne se réaliseront probablement jamais ? La réponse est simple : c’est justement afin d’éviter qu’il se réalise ! Ce scénario est utile afin de comprendre l’ampleur possible de l’épidémie, les conséquences de l’inaction et la nécessité d’agir, surtout lors de la survenue d’un nouveau pathogène dont on ne connaît pas toutes les caractéristiques. Étant donné les conséquences, lourdes tant au niveau sociétal qu’économique, des sévères mesures préventives imposées, il est important de quantifier les conséquences et les risques associés à l’inaction. En pratique, évidemment plusieurs scénarios plausibles sont évalués avec un gradient allant de l’inaction en passant par des mesures mitigées jusqu’à des mesures préventives très strictes.

Les prévisions du nombre de décès du modèle du Pr Ferguson sont calculées sur plusieurs mois. Malheureusement, l’épidémie n’a pas terminé son cours. Il est donc incorrect de comparer le nombre de décès observé à la fin mai 2020, quelques mois seulement après le début de l’épidémie, à une prévision sur la totalité d’une épidémie qui suit son cours pendant plus de neuf mois. Plus encore, un scénario hypothétique d’inaction ne peut pas être comparé à une réalité où de fortes mesures préventives ont été prises. Des mesures et des changements qui ont été adoptés pour justement réduire la morbidité et la mortalité associées à cette épidémie. Aujourd’hui, nous avons de fortes évidences indiquant qu’il y avait un fort risque de catastrophe sanitaire sans mesures préventives. Les régions et pays où les mesures ont tardé à être mises en place subissent un fardeau plus élevé en nombre de décès. Les autorités suédoises, qui avaient choisi d’imposer des mesures préventives moins sévères, ont récemment émis certains doutes sur leur approche.

Tout comme les auteurs, nous sommes en droit de nous demander si la réponse canadienne (et celle d’autres pays) a été trop forte et si le déconfinement est trop rapide. Nous sommes encore très tôt dans l’épidémie pour pouvoir conclure. Le paradoxe des mesures préventives, c’est que si elles sont efficaces pour contrôler l’épidémie, elles donnent l’impression qu’elles n’étaient pas nécessaires, et nous laissent donc vulnérables pour une autre vague d’infection.

Toutefois, le Canada et les provinces (et autres pays) n’ont pas basé leurs décisions de confinement sur le modèle du groupe du Pr Ferguson. Le Canada ainsi que chaque province ont effectué leurs propres prévisions avec leurs équipes d’épidémiologistes, et ce, de façon indépendante. Les prévisions des modèles convergeaient toutes vers la même conclusion : sans aucune mesure préventive, l’épidémie aurait eu un coût humain très élevé au Canada.

Certes on peut débattre de l’intensité des mesures préventives imposées. Est-ce trop ou pas assez ? Comment soutenir l’économie tout en protégeant la santé publique ? On peut également se demander jusqu’à quel point une population grandement malade pourrait soutenir une économie en santé  Aujourd’hui, on sait que, lorsque le contrôle de l’épidémie n’est pas pris en charge très tôt, il est excessivement difficile de reprendre le contrôle. La situation difficile dans laquelle se trouve le Brésil actuellement est malheureusement un bon exemple.

Au bout du compte, la décision d’un confinement est une décision politique. Décision prise en essayant de considérer tous les enjeux, épidémiologiques, sociétaux, et économiques. Cette décision n’est pas prise sur la seule base de prédiction provenant d’un unique modèle développé par un seul scientifique.

* Autres signataires : Mathieu Maheu-Giroux, Université McGill, chaire de recherche du Canada de modélisation en santé des populations ; Marc Brisson, Université Laval, groupe de recherche en modélisation mathématique et en économie de la santé liée aux maladies infectieuses au Centre de recherche du CHU de Québec ; Marie-Claude Boily, Imperial College London et Directrice du HIV Prevention Trials Network Modelling Centre ; Sharmistha Mishra, University of Toronto et détentrice de la chaire de recherche du Canada en modélisation mathématique.


 
13 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 9 juin 2020 03 h 37

    Parlons franchement

    Taïwan n’a jamais confiné sa population et se retrouve avec 0,3 mort par million d’habitants, soit un résultat environ 1600 fois meilleur que celui obtenu par le Québec et près de trois-cents fois fois mieux que les provinces anglophones du pays.

    Le confinement a été nécessaire dans tous les pays qui n’ont instauré aucun contrôle strict aux frontières. Les milliards$ que dépense (à juste titre) le fédéral est le prix de sa négligence.

    Les pays d’Extrême-Orient ont retenu les leçons du SRAS. Ils se sont équipés de scanneurs thermiques et ont ordonné la mise en quarantaine de tous les arrivants symptomatiques, obligeant ceux-ci à porter un bracelet électronique ou surveillant le respect de leur mise en quarantaine par le biais de l’espionnage policier de la géolocalisation de leur téléphone mobile (avec vérifications policières aléatoires).

    Et les rares foyers d’éclosion ont été l’objet d’un suivi épidémiologique rapproché.

    Le Canada distribuait des feuillets d’information et n’a assuré aucun suivi des personnes atteintes. Aucun.

    Le confinement est le prix du laisser-faire. Sa nécessité se justifie alors comme mesure alternative pour atténuer l’impact de l’épizootie sur le système de santé. Sans contrôle frontalier et sans confinement, c'est la catastrophe brésilienne.

    Pour l’instant, le confinement n’a pas évité des morts; il les a différé. En ‘aplatissant la courbe’, on remet les morts à plus tard.

    Cette stratégie (avec laquelle je suis d’accord) consiste à différer la mortalité dans l’espoir qu’un remède soit découvert, qu’un vaccin soit mis au point ou que la pandémie disparaisse d’elle même.

    C’est seulement à ce moment là (et pas avant) qu’on pourra parler de vies sauvées. Pour l’instant, les morts continueront de s’accumuler par vagues successives.

    • Françoise Labelle - Abonnée 9 juin 2020 08 h 03

      Encore quelqu'un qui conte sans savoir ce qu'il compte, malgré toutes les mises en garde. On ne remet pas les morts à plus tard. Depuis Einstein, on sait que la réalité évolue dans le temps. On gagne du temps et on a plus de chance de trouver un médicament et des stratégies qui sauvent des vies.
      Quant à la cuillette des cerises, la Suède a confiné mollo en utlisant un modèle jovialiste, contrairement aux autres pays scandinaves, dont le Danemark plus densément peuplé, et elle fait son mea culpa. La GB, qui s'engageait sur la même voie, a rétropédalé trop tard. Que dire du Brésil de Bolsonova où on tait maintenant les morts! La Nouvelle-Zélande et la Corée du sud ont confiné tôt et très strictement et ont connu peu de décès. Taiwan avait été frappée par la crise du SRAS. Elle était prête en tests, en traçabilité et en masques: «les autorités ont contrôlé les arrivées, multiplié les tests et enquêté sur les personnes entrées en contact avec les malades». «Taïwan a ainsi gagné un temps précieux pour accélérer la production de masques et de tests.»
      Hong Kong et Singapour ont évité un confinement strict mais durcissent maintenant leurs mesures devant la remontée des décès.

    • Marc Davignon - Abonné 9 juin 2020 10 h 17

      C'est vrai! Tout le monde est <extrêmement> honnête.

      Base sur laquelle toutes les études se font pour des conclusions irréprochables (Les tricheurs de la science - LaPresse, 2017)!!

      Et tous font les choses de la même manière (Baisse des hospitalisations: Québec ne compte plus certains patients - LaPresse, 2020).

      Hé oui! Tous sont très consciencieux!

  • Robert Mainville - Abonné 9 juin 2020 07 h 56

    Appel à un examen de conscience des médias

    Oui, je sais, on demande souvent aux médias de faire un examen de conscience. Mais de grâce, quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi les médias publient encore des "études" de l'IEDM, un organisme qui derrière l'adjectif "économique" n'est rien d'autre qu'une machine à propagande politique ultralibérale, déconnectée de toute vélléité de réalisme et de pragmatisme ?

    L'IEDM est membre d'un réseau mondial voué à la propagation des idées ultralibérales, le Atlas Network. Le nom de ce réseau provient du titre de roman de l'idéologue de droite Ayn Rand, "Atlas shrugged", un roman soi-disant "philosophique" baignant dans toutes les contradictions de l'ultralibéralisme, qui valorise les inégalités économiques et présente l'État comme l'ennemi absolu de la liberté. Le seul mérite de ce roman est de plaire à certains adolescents qui sont encore impressionables. Ayn Rand donc, la pourfendeuse de l'état, n'a pourtant jamais hésité à avoir recours à l'aide sociale (programme de l'état) quand elle a eu besoin. Hypocrisie typique des ultralibéraux.

    Les idées "économiques" de l'IEDM et de la mouvance ultralibérale à laquelle elle appartient proviennent de l'école économique dite "autrichienne", dont le chef de file est Ludwig von Mises. Celui-ci écrivait en 1927 "... que le fascisme et toutes les aspirations semblables à la dictature ... a, pour le moment, sauvé la civilisation [Gesittung] européenne."

    Indépendemment des idées politiques sordides qu'il défendit, les idées économiques proposées par von Mises sont essentiellement erronées et démenties par les faits. Normal : l'école économique autrichienne rejette les faits et toute forme moderne d'épistémologie, préférant utiliser une méthode nommée "praxéologie" qui prétend reproduire dans les sciences sociales les modes de raisonnement mathématiques (divulgâchage : cette prétention est absurde).

    Bref, l'IEDM n'est rien d'autre qu'un vulgaire organisme de propagande, pour qui les faits n'ont aucune importance.

    • Bernard Plante - Abonné 9 juin 2020 10 h 23

      Tout-à-fait d'accord avec vous M. Mainville.

      Voir l'IEDM décrier des études scientifiques et l'action des gouvernements alors que leurs propres "études" faussement économiques nous plongent à tout coup dans des désastres financiers qui finissent par vider les caisses publiques au profit du privé est pathétique.

      À chaque fois l'IEDM réussit à susciter des débats inutiles basés sur des arguments bidons de lobbyistes camouflés sous des apparences d'études sérieuses. Libérez-nous des libéraux et de leur organe de propagande faussement économique.

    • André Labelle - Abonné 9 juin 2020 11 h 17

      Vous avez raison sur toute la ligne. L'IEDM est un outil de propagande pour faire avancer le néolibéralisme qui selon moi est la racine profonde d'une très grande partie des pires maux de toute notre société.
      Évidemment, nous devons respecter la liberté d'opinion. Mais les média comme Le Devoir devrait se faire une obligation de régulièrement indiquer la vrai nature des organisations qui se cachent derrière un nom pompeux et factice pour leurrer les lecteurs comme le fait l'IEDM.

      «Les hypocrites, comme les abeilles, ont le miel à la bouche et l'aiguillon caché.»
      [Jacques Delille]

    • Jean-Yves Arès - Abonné 9 juin 2020 12 h 57

      A l'évidence messieurs Plante et Mainville vous n'avez pas lu l'étude de L'IEDM.

      Bien sûr ni le premier article n'avait donner le lien sur cette étude, ni la critique ici ne donne même pas le lien sur l'article qui parle de l'étude.

      Comme cela tout le monde est sauf pour rester confiné dans ses préjugés....

      Je vous donne un avertissement de danger et vous donne le lien de l'étude "bidon" qui explique, entre autre, que la feuille de route du professeur Ferguson fait dans le catastrophisme un ti-peu :

      "il prédisait jusqu’à 150 000 morts de l’ESB (« maladie de la vache folle ») – soit 55 fois le bilan final de 2704 décès.
      En 2005, il prédisait que la grippe aviaire pourrait tuer jusqu’à 200 millions de personnes. Le bilan fut de 455."

      Allez, à vous risques et périls....
      www.iedm.org/wp-content/uploads/2020/06/note032020

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 9 juin 2020 14 h 31

      À Jean-Yves Arès :

      Le Covid-19, c’est du sérieux. Il est 10 à 15 fois plus mortel que la grippe saisonnière.

      Selon la modélisation du gouvernement fédéral, si le seul moyen d’arrêter la pandémie, c’est l’immunité grégaire — en d’autres mots, sans vaccin, sans traitement et sans évanouissement spontané de la pandémie — cette dernière devrait faire 56 200 morts au Québec.

      Mais une modélisation n’est qu’une construction mathématique. Malheureusement, le gouverneur de l’État de New York annonçait récemment les résultats d’une étude immunologique qui donne un poids considérable à la modélisation canadienne.

      En vertu de l’expérience new-yorkaise, l’atteinte de l’immunité grégaire au Québec se ferait au prix de 39 000 morts, soit un peu moins que la prédiction de la modélisation fédérale.

      Après le carnage dans nos hospices, la prochaine cible du Covid-19, c’est cette majorité de vieillards qui vivent hors des hospices.

      J’en vois tous les jours se promener sans masque. C’est leur choix…

  • François Beaulé - Inscrit 9 juin 2020 08 h 02

    Une question très complexe

    Les mesures recommandées ou imposées par les gouvernements ne sont pas les seules variables de l'équation. Puisque le résultat dépend du respect de ces mesures par les individus, les familles et les communautés. La disponibilité des équipements de protection dans les centres de soins est un autre facteur. L'exiguïté des logements peut rendre la transmission du virus plus facile entre les membres d'une famille. Il faut constater l'important écart des taux de mortalité causée par le coronavirus à Montréal et à Vancouver.

    Les effets des mesures sur l'économie risquent d'être très importantes et les conséquences sur les individus seront plus marquées pour certains, augmentant les inégalités sociales, notamment intergénérationnelles. Les mesures sont prises surtout pour protéger la santé des plus de 40 ou 50 ans, particulièrement celle des plus de 60 ans. Alors que ce sont les jeunes qui risquent d'assumer davantage les conséquences des problèmes économiques et de l'endettement des États. Il faudra de l'imagination pour rétablir l'équité entre les générations. Des tensions sociales sont à prévoir.

    Il faut aussi, plus que jamais dans l'histoire, protéger l'environnement. Cela n'est pas compatible avec une croissance sans fin de l'économie. Le coronavirus accentue les contradictions du libéralisme économique. Nous avons un gros problème « systémique » sur les bras. Ce système n'est pas imaginaire et il a un nom, le système capitaliste. Ce système est le plus déterminant de l'évolution humaine depuis la révolution industrielle. Nous approchons de plus en plus vite d'un point de rupture.

  • Roxane Bertrand - Abonnée 9 juin 2020 11 h 07

    Comparons avec la Suède

    Si certains courant remettent en doute les mesures appliquées en Suède, il en est de même ici. L'autre similitude frappante entre le Québec et la Suède, c'est le nombre de mort....c'est pareil. On pourrait dire que nos mesures ne furent pas plus efficaces que les leurs au niveau sanitaire. Le Japon et Taïwan n'ont pas fait de confinement et s'en sont extraordinairement sorties.

    Pourrions-nous avoir une explication de ce phénomène plutôt que de se faire dire que les mesures étaient parfaites et qu'on n'a pas à se plaindre. Ce genre de réflexion commence à prendre une tangente du type :"si tu fais le mal tu iras en enfer".

    • Jean-Yves Arès - Abonné 9 juin 2020 12 h 42

      La Suède "c'est pareil" et pour les mêmes raisons.

      Sauf que la Suède n'a fait de confinement général de sa population. Entreprises et commerces sont rester ouvert et ont appliquer des normes de prévention.

      Pour le grand nombre de morts c'est aussi en CHSLD qu'il y a eu problème.

      https://www.lesechos.fr/monde/europe/coronavirus-la-suede-reconnait-avoir-echoue-dans-la-protection-de-ses-aines-1202381

  • André Labelle - Abonné 9 juin 2020 11 h 27

    Le vrai visage

    L'IEDM est au départ contre toutes formes d'actions gouvernementales, à moins que ce soit pour favoriser la privatisation tout azimut. Ainsi en toute logique c'était une évidence que l'IEDM serait opposée à toutes les décisions gouvernementales. C'est pour l'IEDM une question de principe.

    L'IEDM est l'exemple patent de ces groupes qui jouent aux gérants d'estrades mais seulement le lendemain de la partie.

    «Hypocrite. Celui qui, professant des vertus pour lesquelles il n'a aucun respect, en retire l'avantage d'avoir l'air d'être ce qu'il méprise.»
    [Ambrose Bierce]