Il faut mieux protéger la musique de création

«L’équilibre si fragile de la scène musicale québécoise et sa diversité ont besoin d’oxygène et d’horizon», souligne l’autrice.
Photo: iStock «L’équilibre si fragile de la scène musicale québécoise et sa diversité ont besoin d’oxygène et d’horizon», souligne l’autrice.

La musique m’a permis de me construire, d’exprimer, de communiquer, de donner… Beaucoup donner. Car la musique est un don : un don de soi.

Mais faudrait pas exagérer. Depuis quelques années, je me suis freinée très souvent dans ma créativité faute de vitrines, d’output. Comme une sorte d’autosabotage presque inévitable. Quelles sont les options ? M’endetter pour faire un autre disque de création qui finira dans mon sous-sol ou, au mieux, sera écouté gratuitement ? M’endetter pour produire une superbe vidéo live à partager gratuitement sur YouTube pour le plaisir des fans. Et puis, le Québec étant trop petit pour la création qui s’y trouve, je me suis fait dire plusieurs fois par certains diffuseurs et agents : « Tu as trop de projets. » Oui, j’en ai, des projets, des ensembles, des idées. Et j’en aurais cent fois plus si je ne me freinais pas, si le financement était au rendez-vous, si les occasions de présenter cette musique étaient plus nombreuses, si les radios et médias nous appuyaient davantage, etc. Et puis là, PAF ! la COVID-19 frappe. Alors là, c’est la cata.

« Tu dois en profiter pour composer plein de trucs ces temps-ci ! » me disent mes amis. Non, rien. Niet. Nada. Le cœur n’y est pas. Le temps non plus. J’enseigne au cégep et Zoom, depuis deux mois, me donne le tournis. J’ai dû réinventer plusieurs cours, puis, l’enseignement à distance, c’est dix fois plus de travail. La chaleur humaine me manque. Je regarde mon piano et j’ai le vertige. À quoi bon composer lorsqu’on ne sait même pas quand nous serons sur une scène à nouveau et que personne ne paie pour écouter notre musique ?

Marre de ramer, marre de la gratuité de la musique, marre d’entendre les ministres nous dire que les artistes sont « tellement importants en temps de crise, ils nous font du bien », marre de ce cirque. À propos de cirque, 275 millions de dollars allongés par le gouvernement du Québec pour le Cirque du Soleil ? Ça me dépasse… Pendant ce temps, les petits poissons nagent dans l’inconnu (et plusieurs sans PCU).

Je ne ferai pas de concert non plus dans un cinéparc, car la musique que je fais n’est pas commerciale. Et, non, je n’ai pas les moyens de faire une superproduction numérique et de la foutre sur le Net gratos. Je suis un petit poisson dans cet océan. Un petit acteur. Comme tant d’autres. « Fais-nous donc un petit concert en Facebook live ! » me disent certains. Pas envie. Plus envie de fournir du contenu « gratuit ». Autosabotage, protestation, sorte de manifesto silencieux ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Plus envie de participer à ce qui nous mène droit contre le mur. Plus envie de travailler pour rien. Plus envie d’aller à mon piano. Et çà, c’est nouveau. Ça fait peur. Un artiste doit créer. Se réinventer, qu’ils nous disent ? C’est ce que j’essaie de faire depuis 30 ans.

Mais là, le gaz me manque. Le souffle, l’élan m’échappent.

Et puis, quoi dire à mes dizaines d’étudiants en musique qui ont grandi dans cette gratuité, qui n’ont jamais possédé de lecteur de disques et qui aspirent à faire leur chemin dans ce monde. Je crois en eux, je tente de leur donner confiance en eux, de les nourrir, de les inspirer et, en même temps, je vois ce qui les attend et j’ai peur, tellement peur. Pour eux, pour nous. Pour la survie de la musique vivante et de ces artisans. L’impression d’être de plus en plus invisible. Comme sur la photo de famille dans Retour vers le futur.

L’équilibre si fragile de la scène musicale québécoise et sa diversité ont besoin d’oxygène et d’horizon. Et de l’appui du public et des gouvernements. Et chaque individu qui y participe a sa place et est important pour la vitalité de ce panorama. Les petits poissons comme les gros. On nage dans la même eau. Et tout le monde devrait avoir le droit de voir son travail reconnu de juste façon. Un cri du cœur : peut-être confus, peut-être dans tous les sens, mais un cri du cœur. Car un cœur j’ai encore. Pour quelque temps. Et je rêve de l’ouvrir encore à nouveau pour en partager les profondeurs en me rendant vulnérable sur une scène, sur un enregistrement, ou dans une vidéo… Mais en me sentant respectée et reconnue dans mon travail et mon expérience. On peut faire mieux. On DOIT faire mieux comme société pour protéger la survie de cette musique de création. Une espèce en voie de disparition.

4 commentaires
  • Nicole Larocque - Abonnée 3 juin 2020 08 h 40

    Nicole Larocque

    Je suis de tout coeur avec vous Madame Trudel, musicienne. Les créatrices et créateurs de musique sont exploité(e)s et ignoré(e)s. Je n'y connais pas grand-chose, cependant toute cette musique mp3(?) importée gratuitement est un scandale... Tous en profitent, mais la créatrice et le créateur reçoivent des miettes, ni même parfois de reconnaissance. Vous avez bien raison de dénoncer cette situation. Bon courage!

  • Barbara Hébert - Abonnée 3 juin 2020 10 h 11

    Prendre soin de l'âme

    Les oeuvres de haut niveau nous atteignent directement au coeur. Musique, poésie, danse, théâtre... elles nourrissent ce qui fait de nous des Êtres uniques, vivants et reliés entre nous: notre âme.

    J'aspire à une société qui reconnaît l'indispensable de cette nourriture "céleste" et qui montre de la cohérence dans ses choix.

    Merci Marianne pour votre musique, pour votre contribution généreuse à la culture québécoise. Je suis derrière vous et tous les créateurs dans cette crise, qui finalement dure depuis ... presque toujours au Québec.

    Barbara

  • Brigitte Garneau - Abonnée 3 juin 2020 11 h 12

    Protéger la création...

    Comment peut-on sérieusement parler de création, aujourd'hui, en cette ère du copié-collé, du remâché, de l'instantané et du numérisé? Comment peut-on parler de création alors que tout est basé sur la PRODUCTION et la RENTABILITÉ? La musique, ce langage universel essentiel, a perdu "ses lettres de noblesse ". Elle est passée de majuscule à minuscule, de la salle de concert à la publicité. De polyglotte qu'elle était, elle s'est anglicisée et déracinée. Il est urgent pour chacun de nous, de se la réapproprier afin de pouvoir recommencer tout doucement à créer. Mais, pour créer, encore faut-il avoir de l'imagination, et celle-ci, dans notre société actuelle est aussi absente que l'eau dans le désert...

  • Rachele Simard - Abonnée 4 juin 2020 10 h 21

    Rien de nouveau en culture...

    Merci de votre témoignage.
    Nous travaillons depuis près de 40 années en théâtre musical pour les enfants et leurs familles et ce sans subvention...
    Bien sûr nous sommes toujours là car notre passion est digne et vraie... Les 250 millions attribués auraient pu être partagés en 500 compagnies qui auraient pu faire une différence...