J’ai 72 ans et suis en bonne santé. Est-ce un tort?

«Traiter collectivement les personnes âgées en dépendants vulnérables, sans égard à leur autonomie réelle et au besoin que les autres générations ont d’elles, est une forme de dépréciation sociale inacceptable», souligne l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Traiter collectivement les personnes âgées en dépendants vulnérables, sans égard à leur autonomie réelle et au besoin que les autres générations ont d’elles, est une forme de dépréciation sociale inacceptable», souligne l'auteur.

On se plaît en ce temps de pandémie à me traiter à part, à me surprotéger, voire à me protéger contre moi-même. Qui suis-je pour être ainsi traité ? Une espèce en danger ? Une espèce en voie de disparition ? Un baby-boomer irresponsable ? Un malade potentiel qui s’ignore ? Un citoyen non autonome ? Une personne âgée insouciante ? Un parent non attentionné ? Un grand-parent qui ne sert plus à rien ?

On pourrait poursuivre ainsi la liste des portraits qu’on se plaît à faire de moi. La pensée a besoin de petites cases pour classifier les gens. Une fois ceux-ci classés, tout devient plus simple. On est un boomer, un millénarial ou autre chose, et nous sont associés certaines valeurs, certains défauts typiques de cette catégorie (ou qu’on leur prête sans analyse trop approfondie). Évidemment, catégorisation et complexité ne vont pas de pair. La première cherche à déterminer les lignes générales selon lesquelles on pourrait regrouper les groupes humains, alors que la deuxième essaie de montrer que les caractéristiques individuelles résistent à une mise en boîte sommaire. Certes, les généralisations sont utiles, car elles permettent de voir les grandes tendances, mais il faut éviter de croire qu’elles gomment l’individualité. Des individus différents peuvent dans certaines circonstances adopter des comportements semblables sans que cela signifie que ces mêmes comportements se répéteront dans d’autres circonstances.

Prenons par exemple les groupes d’âge. On pourrait examiner leur comportement électoral et trouver que les groupes plus âgés votent davantage que les groupes plus jeunes. Est-ce que cela signifie qu’ils votent tous pour le même parti ? Non, bien sûr. Est-ce que cela signifie qu’ils vont tous voter pour le parti qui leur promet les plus grands avantages ? Pas nécessairement, s’il leur semble que leurs enfants et petits-enfants devront en payer la note. Est-ce que cela signifie qu’ils partagent tous le même idéal de la démocratie ? Pas vraiment. En réalité, tous sont différents par leur histoire, leur métier, leur niveau de richesse, leur localisation géographique, leur religion ou leur psychologie. Vouloir les résumer par quelques archétypes masque ces différences.

On pourrait faire le même genre de distinction pour les baby-boomers, la génération X ou la génération Y. Le besoin de relativiser à travers des prismes normatifs opaques conduit à des simplifications outrancières. L’être des personnes est masqué par le trop facilement perçu.

La santé publique et l’épidémiologie sont des disciplines qui s’appuient sur les grands nombres et notamment sur la démographie. Les statistiques leur permettent de préciser les populations à risque et les manières les plus efficaces de les protéger. Ici, les variations individuelles comptent peu, c’est l’accumulation des données qui importe et définit les tendances. Si les données montrent que les personnes âgées de soixante-dix ans et plus seraient plus gravement touchées par un microbe, les responsables de la santé publique vont chercher à les isoler, à les mettre à l’abri. On ne fera pas de distinction entre ceux qui sont en bonne santé et ceux qui cumulent des facteurs de risque aggravants, entre ceux qui sont en CHSLD-RPA-RI et ceux qui sont à domicile. Tous confinés !

Ce faisant, on oublie que les retraités en bonne santé jouent un rôle social important. Ainsi, l’actuelle pandémie a permis de comprendre qu’ils forment une part importante des bénévoles dans les diverses associations et divers groupements qui agissent dans les communautés. Sans eux, ces organismes parviennent difficilement à remplir leurs mandats. En les confinant, on coupe le lien qui leur permet de se sentir utile et de continuer de contribuer au développement de la société québécoise. Ce lien est important pour leur équilibre personnel.

De même, les isoler de leur famille et empêcher la réciprocité des échanges avec les proches compromet plus la solidarité familiale qu’elle ne la développe. Demander aux plus jeunes de s’occuper des plus vieux et bloquer tous les services que ceux-ci peuvent continuer de fournir aux plus jeunes, c’est instaurer une sorte d’apartheid intergénérationnel stérile. À l’intérieur des familles, le mouvement solidaire s’exerce dans les deux sens, et priver une des parties de la possibilité de continuer d’être utile aux autres est la condamner à un sentiment d’inutilité dévalorisant, voire au dépérissement.

Ce ne sont que deux exemples de la contribution normale des personnes âgées en bonne santé à la vie sociale. On pourrait en trouver bien d’autres, notamment dans le monde du travail et dans l’économie. Les traiter collectivement en dépendants vulnérables, sans égard à leur autonomie réelle et au besoin que les autres générations ont d’elles, est une forme de dépréciation sociale inacceptable. Je veux bien que l’on fasse de nous des sages ou des bâtisseurs, mais je préférerais qu’on nous considère comme des citoyens actifs, participant encore de plein droit au développement de la société et capables d’assumer leur part du fardeau collectif.

12 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 29 mai 2020 07 h 33

    Du paternalisme bienveillant extrême: on vous sauve contre votre gré


    Ainsi, traiter collectivement les personnes âgées de plus de 70 ans « en dépendants vulnérables, sans égard à leur autonomie réelle et au besoin que les autres générations ont d’elles, est une forme de dépréciation sociale inacceptable. » On sait que dans ce monde construit de perspectives, la pensée abstraite qui formule les idéaux génère souvent en même temps des paradoxes quand elle se heurte aux limites pratiques dans le monde réel du concret. En voulant sauver leurs vies à tout prix et intervenir pour leur plus grand bien, c’est quand même toute une pression que l’État a mise sur les personnes âgées. En les ciblant et en comptant quotidiennement le nombre de morts qu’elles constituent en grande majorité, on fait porter sur elles la responsabilité de s’imposer collectivement tous ces sacrifices du confinement, de la distanciation sociale et de l’arrêt de la vie économique. Tant qu’ils continueront à mourir comme ça, le reste de la société ne pourra reprendre sa vie normale. Ils sont devenus les boucs émissaires de cette tension sociale qu’on n’a pas su soulager depuis toutes ces années. On retrouve dans cette souffrance humaine personnelle et sociale un peu de ce que saint Paul Apôtre voulait dire dans sa lettre aux Romains : « Ce qui est bon, je le sais, n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair: j'ai la volonté, mais non le pouvoir de faire le bien. Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas ».

    Marc Therrien

  • Françoise Labelle - Abonnée 29 mai 2020 09 h 04

    Les petites cases

    Elles sont commodes pour stigmatiser, pour ignorer les différences et pour «gérer». Si vous êtes de l'ENAP, vous devez le savoir. C'est ce qu'on devrait appeler la «gestion de l'impersonnel» puisque le personnel n'a rien à y voir, bien au contraire. C'est ce que vous soulignez.

    Certaines populations sont plus à risque. Des «non-aînés» sont morts ou ont abouti sous respirateur parce que leur système immunitaire a perdu les pédales. Ces personnes devront être l'objet de soins préventifs (visées, ciblées fait trop prédateur) si le virus revient, en supposant qu'elles veulent vivre. Comme les personnes en résidence pour aînés, comme on peut le constater partout. L'âge semble être aussi un critère de vulnérabilité, mais pas pour tous. Les banques mettent en garde contre les arnaques ou l'hameçonnage. Est-ce dégradant ou infantilisant?

    Selon votre critère de «rôle social important», bien des «non-aînés» sont superflus et même nuisibles, à certains égards.

  • François Beaulne - Abonné 29 mai 2020 09 h 05

    Enfin, une riposte des marginalisés de la Covid-19

    Il était temps qu'un <vieux> de plus de 70 ans réponde de manière aussi bien sentie à l'intensification du phénomène discriminatoire de l'âgisme et de la marginalisation accentuée des aînés en forme que l'on voit déjà se profiler comme une des conséquences de la Covid-19.

    Vos commentaires sur les méthodes d'analyse des spécialistes en santé publique, ici comme ailleurs, nous éclairent davantage sur les raisons qui poussent les gouvernements à mettre toutes les personnes âgées, en forme comme malades, dans le même sac.
    Merci également de rappeler que les personnes avançant en âge ne sont pas automatiquement et nécessairement un assemblage indifférencié de citoyens prêts à être relégués contre leur gré aux boules à mites.

    Gare à l'eau qui dort. Ceux qui sont tentés de verser dans l'âgisme pour protéger leurs intérêts, notamment sur le marché du travail, dans les postes de direction ou en politique, malheureusement parfois avec la complicité de médias en quête de publicité, pourraient avoir de méchantes surprises si le <Pouvoir Gris> décide de se mobiliser efficacement comme l'on fait d'autres groupes de la société qui se sentaient exclus de leur droit de vivre dans la dignité et de contribuer pleinement à la vie publique.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 29 mai 2020 09 h 28

    Beau texte M. Cliche

    J'ajoute que confiner n'importe qui, quelque soit son âge, et l'empêcher d'aller randonner en nature pour exercer son corps, aérer de la brise son âme, baigner de forêt son esprit, s'avère un crime contre la nature fondamentale de la personne humaine

    Nous ne sommes pas des arbres à ne se déplacer que sur place. Nous bénéficions de la mobilité pour aller vers les arbres, les montagnes et les rivières.

    Prévenir, c'est guérir. Et ça coûte moins cher à la collectivité.

  • Jana Havrankova - Abonnée 29 mai 2020 09 h 35

    Généralisations abusives

    Inlassablement, les points de presse nous rappellent que ce sont les vieux qui meurent de la COVID-19 et que c’est en CHSLD surtout que ça se passe. Or, être vieux et se trouver en CHSLD sont deux faits étroitement corrélés.

    Je comprends que la Santé publique soit occupée, mais après deux mois et demi de pandémie, une meilleure stratification des risques pour les personnes âgées serait de mise.
    Alors, la Santé publique peut-elle nous dire quels sont les risques de souffrir et de mourir de la COVID-19 pour une personne âgée vivant à domicile ?

    En passant, je ne veux pas être « rassurée », comme on se plait à dire, mais informée. Après, je prendrais mes décisions, comme il se doit pour une vieille de 70 ans, qui en a vu d’autres.