Vieillir et mourir au temps du coronavirus

«Il serait si réconfortant de pouvoir choisir le moment où l’on va s’en aller (…)», affirme l’autrice.
Photo: Manon Allard Getty Images «Il serait si réconfortant de pouvoir choisir le moment où l’on va s’en aller (…)», affirme l’autrice.

C’est un texte-choc que nous a offert Stéphane Baillargeon le 19 mai, lequel débute par l’affirmation coup-de-poing d’un certain Éric Le Boucher, au nom peut-être symbolique sinon prémonitoire : « Tout ça pour des vieux blancs malades. » Ce monsieur semble ignorer qu’aux États-Unis, une très forte proportion des personnes touchées sont des Noirs, surtout des vieux sans doute, ayant de fortes préconditions découlant essentiellement de la ségrégation raciale, c’est-à-dire du racisme. Et bien sûr, l’âgisme et le mercantilisme sont les pierres d’assise du raisonnement de M. Le Boucher.

Mais ce qui m’a vraiment déconcertée, ce fut d’apprendre que l’un des philosophes que j’estime le plus, André Comte-Sponville, tenait un discours un peu de la même eau, bien qu’il ne repose pas sur les mêmes bases. « Ce qui m’inquiète, disait-il dans l’entrevue que mentionne Stéphane Baillargeon, ce n’est pas ma santé, c’est le sort des jeunes. […]. Sacrifier les jeunes à la santé des vieux, c’est une aberration. »

Je suis bien vite allée consulter le Dictionnaire philosophique de Comte-Sponville à la rubrique Vieillesse… « Le vieillissement, écrit-il, est un processus, dont on remarquera qu’il est moins une évolution qu’une involution, moins un progrès qu’une dégradation, moins une avancée qu’un recul. » Et plus loin : « Je ne crois guère aux avantages de la vieillesse, encore moins à sa valeur ou grandeur intrinsèques. » Voilà qui me semble d’un très sombre pessimisme, que je ne partage pas.

Mais là n’est pas la réflexion qu’a déclenchée en moi cette conception de la vieillesse. Car, il faut bien le dire, ayant vu mes deux parents atteints, à une dizaine d’années d’intervalle, de maladies cognitives, j’ai vécu pendant de longues années dans la crainte que ma mémoire ne s’effondre petit à petit, comme celle de ma mère… J’ai vu mon père, en 1982, agoniser sur un lit d’infirmerie qui allait devenir son lit de mort. Pour atteindre sa chambre, il fallait passer entre le poste des infirmières et la rangée de fauteuils gériatriques où gémissaient ou criaient de vieilles gens qui attendaient la mort. Une femme, agitée, hurlait sans cesse : « Pourquoi c’que l’bon Dieu vient pas m’chercher ?… Pourquoi c’que l’bon Dieu vient pas m’chercher ?… »

J’ai vu ma belle-mère, aphasique et pourtant très présente, sur un lit d’hôpital, esquisser avec un sourire mutin le geste de déposer une pilule imaginaire dans sa main gauche, de la porter à sa bouche, puis de renverser sa tête en arrière, comme si enfin elle mourait.

Combien de ces gens âgés, malades, attendant la mort dans les CHSLD ou autres résidences, auraient souhaité pouvoir demander à l’avance l’aide médicale à mourir, sachant qu’elles ne pouvaient que décliner de plus en plus, physiquement ou intellectuellement, jusqu’à une mort certaine ? Comme le dit Comte-Sponville, « chez presque tous, le temps, à partir d’un certain âge, entraîne une dégradation irréversible, qu’on peut parfois ralentir mais qu’on ne saurait empêcher ».

Léo Ferré, dans un tout autre contexte, chantait : « Avec le temps, avec le temps, va, tout s’en va… » Ces mots déjà si tristes acquièrent un tout autre sens avec la vieillesse et le virus mortifère que promène la Grande Faucheuse sur toute la planète. Il serait si réconfortant de pouvoir choisir le moment où l’on va s’en aller, de mourir auprès des siens plutôt que seuls avec pour unique présence des fantômes masqués allant et venant autour de nous, au temps du coronavirus.

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