Une médecine de circonstances

«La télémédecine a ses limites et ne rendra jamais la qualité et la nuance des soins possibles par un contact humain», rappelle l'autrice.
Photo: Fred Tanneau Agence France-Presse «La télémédecine a ses limites et ne rendra jamais la qualité et la nuance des soins possibles par un contact humain», rappelle l'autrice.

Extraits inspirés de ma nouvelle pratique d’oncologie téléphonique.

« Monsieur L, j’ai vu vos analyses de laboratoires. Le cancer semble progresser dans votre sang. J’ai bien peur que si vous ne commencez pas un nouveau traitement, la maladie va prendre le dessus et vous emporter. Je comprends vos craintes ; vous êtes immunodéprimé et dans la tranche d’âge à haut risque de décéder d’une éventuelle infection à la COVID. Mais je sais aussi que votre cancer est mortel et qu’il est bien actif. Je ne sais pas quand ce sera moins dangereux de venir à l’hôpital. Mais si vous venez, soyez assuré que nous prendrons de grandes précautions afin de vous éviter tout contact périlleux. Non, je ne sais pas ce qui est moins imprudent entre le fait de venir à l’hôpital deux jours par semaine pour soigner le cancer qui vous attaque ou de rester en confinement chez vous pour vous éviter tout contact infectieux… »

« Madame T, est-ce que ça fait mal quand vous fléchissez le pied ? Fléchissez… Quand vous levez les orteils vers le ciel, vers l’os de votre jambe. Non, je sais que vos orteils ne peuvent toucher votre os… Est-ce que vous pouvez prendre des photos avec votre téléphone ? Et celui de votre fils ? Est-ce que votre fils a une connexion Internet ? Est-ce que votre fils peut venir prendre une photo de vos deux jambes à travers la vitre de votre fenêtre et l’envoyer à votre infirmière pivot ? Pourquoi ? Parce que si vous avez un caillot dans la jambe ou une infection locale, il faudra s’en occuper dès aujourd’hui. D’accord, merci, et dites à votre fils de s’approcher le plus possible de la fenêtre afin que je puisse voir la texture de la peau. Ah, vous habitez au deuxième… »

« Oui, Madame K, la leucémie de votre mari progresse. La chimiothérapie n’est plus utile. J’aurais préféré vous l’expliquer en personne, mais comme votre mari ne parle pas notre langue et que les accompagnateurs sont interdits en clinique, il ne m’était pas envisageable de le faire. En temps normal, je pourrais vous référer en centre universitaire pour un traitement novateur en recherche. Mais depuis la mi-mars, tous les protocoles ont été mis sur la glace. Non, je ne sais pas quand ceux-ci vont reprendre. Probablement que l’état de monsieur K se sera alors détérioré et qu’il ne sera plus admissible à ce genre de traitement. Ce que je peux faire en attendant ? J’hésite… si je continue à transfuser votre mari, je l’expose à chacune de ses visites à un contact infectieux potentiel en plus des risques habituels associés à chaque transfusion. Mais si je cesse le soutien transfusionnel, il mourra probablement dans les prochaines semaines. Une autre option serait que l’on donne congé en oncologie et demande les soins palliatifs ; vous auriez alors plus d’aide à domicile. Non, on ne peut pas recevoir les soins palliatifs et continuer les transfusions… »

« Je veux parler à la personne responsable du comité de demandes de nécessités médicales particulières. Pourquoi ? Parce que ma demande pour madame B a été refusée. Je sais qu’il y a pénurie de Cisplatine. Je sais que l’immunothérapie coûte cher. Je sais que ma patiente est de stade IV et donc incurable. Mais elle a 37 ans, deux jeunes enfants qu’elle ne pourra pas voir grandir. Elle a coûté plus cher au système de santé en étant hospitalisée toutes les deux semaines pour des complications en lien avec sa maladie que si on lui offrait l’espoir de quelques mois de sursis avec ce traitement. Une deuxième demande ? Ma patiente n’aura pas le temps d’attendre l’évaluation d’une deuxième demande… »

« Je sais, Monsieur G, je vous avais promis d’être là jusqu’au bout. Je vous avais dit que lorsque la chimiothérapie ne fonctionnerait plus, je vous accompagnerais dans votre demande d’aide médicale à mourir. Mais deux des trois ingrédients utilisés dans l’administration de l’aide médicale à mourir sont réquisitionnés pour les intubations des patients atteints de la COVID. Oui, on nous a proposé des solutions de rechange, mais elles n’ont pas été testées dans ce contexte et je ne suis pas à l’aise de risquer de gâcher votre soin ultime. Je suis désolée… je crains de ne plus avoir les outils pour répondre à ma promesse. »

La télémédecine a ses limites et ne rendra jamais la qualité et la nuance des soins possibles par un contact humain. Je ne suis pas qualifiée pour juger des risques pour mes patients, déjà fragilisés par leur maladie, de venir en clinique pour leurs soins. Je ne doute pas du sérieux des dangers associés à une infection à la COVID, en particulier chez des patients déjà immunodéprimés. Mais je constate le nombre grandissant de patients que je ne traite plus adéquatement, faute de pouvoir soigner comme je l’ai appris.

Tout n’est pas la faute à la pandémie. Le système était déjà en crise. Et des pandémies, il y en aura d’autres. Faudra-t-il développer une médecine parallèle, acceptablement déficiente, pour les périodes de crise ?

3 commentaires
  • Élisabeth Germain - Abonnée 14 mai 2020 09 h 30

    Merci de parler de toutes ces histoires d'abandon dans le silence, pendant que des personnes sont rongées par la maladie et l'inquiétude.C'est ça aussi, la Covid, le non-traitement, l'aggravation et parfois la mort, dans la solltude trop souvent, pour les personnes malades et leurs proches.

  • Nadia Alexan - Abonnée 14 mai 2020 10 h 58

    L'évasion fiscale est responsable de l'état de pénuries perpétuelles dans nos hôpitaux.

    À votre question, madame Marie-Anne Archambault-Grenier: «Faudra-t-il développer une médecine parallèle, acceptablement déficiente, pour les périodes de crise »? Vous avez déjà répandu: «Tout n’est pas la faute à la pandémie. Le système était déjà en crise».
    Pour réparer les lacunes d'un système déjà en crise, il faut que nos gouvernements y mettent les fonds nécessaires qui s'imposent. Les fonds dont on a besoin se trouvent dans les paradis fiscaux où les riches cachent leurs profits pour ne pas payer leur juste part d'impôts. Il faudrait que nos gouvernements imposent aux riches et aux multinationales l'obligation de verser leurs impôts comme tout le monde. L'évasion fiscale est responsable de l'état de pénuries perpétuelles dans nos hôpitaux.

  • Jacques Patenaude - Abonné 14 mai 2020 12 h 49

    Gardez précieusement ce texte

    Gardez précieusement ce texte . Il sera très utile quand viendra le temps de faire le bilan.
    Parmi les questions que le texte pose à mon sens c'est pourquoi les centres de jours pour les traitement de dyalyse, d'oncologie etc doivent suivre leur traitement dans la même batisse que les malades contagieux alors qu'ils sont immunaux supprimés?

    Votre texte nous fait poser des questions qui méritent une réflexion très concrète sur l'hospitalocentrisme. C,est pour moi la bonne approche