La revanche des gérants d’estrade

«Les citoyens informés peuvent agir comme une courroie de transmission dans leurs communautés respectives», estime l'autrice.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Les citoyens informés peuvent agir comme une courroie de transmission dans leurs communautés respectives», estime l'autrice.

Devant les critiques sévères de la conseillère scientifique du premier ministre Justin Trudeau, la Dre  Mona Nemer, au sujet de son plan de déconfinement, le Dr Arruda s’en est pris, durant le point de presse de jeudi dernier, aux « gérants d’estrade ». Dans le contexte de la pandémie, les gérants d’estrade, ce sont des gens comme moi, des citoyens ordinaires qui vivent aux confins de la crise, à mille lieues des zones chaudes, des CHSLD, des garderies d’urgence, des hôpitaux et des cellules de crise. Qui se tiennent informés pour le meilleur et pour le pire.

À mesure que scientifiques et leaders politiques en apprennent davantage sur le monstre à couronne, les citoyens emmagasinent aussi des provisions de connaissances et de questions. J’observe ce qui se passe ailleurs. J’écoute les points de presse de François Legault, de Justin Trudeau, mais aussi d’Andrew Cuomo, direct, factuel et pédagogique. Je lis les médias québécois, européens ou américains. Je n’ai aucune compétence en infectiologie et ne donnerai jamais de leçons de gestion de pandémie 101 à quiconque.

Mais, pourquoi le Québec se propose-t-il de déconfiner quand la célèbre courbe ne s’aplatit pas vraiment ? Pourquoi ignorer le port du masque quand l’Agence de santé publique du Canada le recommande comme mesure complémentaire à la distanciation sociale ? Pourquoi prôner l’immunité collective pour la balayer sous le tapis quelques jours plus tard ? Pourquoi au début de la pandémie, les gens de 60 ans et plus sont-ils « à risque » puis, du jour au lendemain, peuvent-ils même retourner au travail ? Réponse : « La science a changé ».

« La science a changé », ce n’est justement pas une réponse scientifique. C’est une réponse vaguement politique et susceptible de justifier la précipitation dans les annonces, le cafouillage opérationnel, l’inadéquation entre la vision idéologique et la réalité du terrain. Je devine que les dirigeants et les experts prennent des décisions difficiles sur des données incomplètes. Que les enjeux complexes ou parfois inconciliables se multiplient. Que des facteurs de risque échappent encore aux épidémiologistes les plus aguerris.

Et c’est là que les gérants d’estrade peuvent s’avérer utiles. Quand des spécialistes aussi réputés que la Dre Nemer, des journalistes ou de simples citoyens posent des questions, critiquent les décisions ou les stratégies avancées, réclament des messages clairs et transparents, on devrait plutôt voir leurs propos comme une invitation à rehausser la qualité de la communication. Prêter l’oreille aux échos convergents des gérants d’estrade peut permettre de détecter les angles morts et de peaufiner une stratégie qui, née dans l’urgence, peut encore se bonifier.

Les citoyens informés peuvent agir comme une courroie de transmission dans leurs communautés respectives, contrepoids à la désinformation trouvant dans les réseaux sociaux des terreaux fertiles. La désinformation sur le déconfinement, c’est plus dangereux que de simples, pertinentes et légitimes questions.

Le déconfinement soulève des enjeux déterminants. Il nous oblige à évaluer notre tolérance au risque, notre capacité à protéger les vies humaines et notre volonté de relancer l’économie. Les solutions parfaites et les formules magiques n’existent pas. Le gouvernement ne pourra pas obtenir l’adhésion de la population à coups de slogans passe-partout du style « Ça va bien aller », « Nos anges gardiens » ou « La science a changé », mais au moyen de plans bien construits et d’informations sobres, transparentes, claires, chiffrées. Il aurait tout avantage à mieux accueillir la contribution dans l’espace public des « gérants d’estrade » qui peuvent, plus que ses propres relationnistes ne le pensent, l’aider dans ses défis de communication publique.

41 commentaires
  • Guy Tassé - Inscrit 12 mai 2020 05 h 58

    Qu'est qu'un gérant d'estrade?

    Dans le monde du sport un gérant d'estrade est un amateur qui émet des opinions questionnant les décisions du réel décideur qui, lui ou elle, a acquis son poste grâce à ses compétences et qui en plus y consacre sa vie à temps plein. Or ici, le sport c'est la lutte contre le coronavirus. Aucun de nos dirigeants n'est compétent dans ce sport, comme nous tous (gérants d'estrade) ils doivent se tourner vers les vrais connaisseurs. Nous pouvons constater qu'au delà des inconnus propres à ce nouveau virus beaucoup de règles et principes énoncés par les autorités sont constants et très saisissables au commun des mortels. Aussi, on peut comparer les approches des différents décideurs dans leurs contextes respectifs. Avant de décider quant aux actions à prendre il faut avoir épuisé toute la connaissance rationnelle dont nous disposons. Est-ce à cause des points de presse quotidiens (impropres à la réflexion et au recul)? Ou est-ce à cause de l'émotivité (toute latine) des Québécois? Tout s'est confondu: le politique, le scientifique, le spectacle, l'opinion publique... Regardons ailleurs, là où on a du succès. L'approche rationnelle épurée de politique fonctionne.

    • Jacques Patenaude - Abonné 12 mai 2020 09 h 01

      Dans la situation actuelle où on assiste à l'arrivée d'une nouvelle maladie inconnue chez l'humain il n'existe pas de "vrais connaisseurs". La recherche scientique se fait présentement, les chercheurs peuvent aider en émettant des hypothèse plausible mais non confirmées. Alors il ne reste aux gouvernants que des hypothèses pour prendre des décisions ce qui est le propre du politique. "Regardons ailleurs, là où on a du succès. L'approche rationnelle épurée de politique fonctionne." J'ai bien peur l'approche la plus rationelle soit celle du politique qui un art : celui de gouverner avec ses doutes et ses hésitations. Éliminer actuellement le politique au profit de la "vrai connaissance" reviendrait à laisser la gouvernance à une technocratie qui présentement n'a que des hypothèse à offrir.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mai 2020 10 h 06

      Il n’y a pas de gérants d’estrade dans cette crise épidémique M. Tassé. Aucun, à moins de vivre seul en Antarctique. Tous sont à risque avec la COVID-19 lorsque vous sortez pour faire vos emplettes. Tous.

      Cela dit, on en a ras-le-bol de slogan vide comme « ça va bien aller » alors que nous savons que c’est le contraire au Québec. On a entreprit le déconfinement, non pas pour la santé des gens, mais bien pour la santé économique. Et cela, on devrait le dire tout simplement. Idem pour le retour à l’école des enfants jusqu'à l’âge de 11 ans sachant fort bien qu’à 12 ans, un enfant peut légalement demeurer à la maison tout seul. Ce sont les jeunes du secondaire qui sont surtout à risque et qui auraient dû retourner à l’école parce que le programme en ligne offert par le ministère de l’éducation est risible.

      Le tout est devenu une question politique. Il faudrait séparer le bureau de la santé publique des conférences données par le gouvernement Legault. On semble avoir deux points de vue totalement différents.

      Enfin, ce déconfinement est ridicule au Québec. Nous allons être replongés rapidement dans une autre crise cet été. Et l’automne et la deuxième vague s’en vient à grands pas. L’épidémiologiste Anthony Fauci, vous savez, celui qui teint tête à Donald Trump, nous annonçait hier que: « C’est imprévisible, tout dépend de la façon dont nous réagirons à l’automne... de l’efficacité avec laquelle nous, en tant que société, réagirons à l’inévitable épidémie qui se reproduira », a-t-il ajouté.

      Or pour lui, une deuxième vague de la COVID-19 apparaît « inévitable » et présage d’un « mauvais automne et d’un mauvais hiver ». « Il n’y a aucune chance que nous soyons épargnés », a-t-il assuré. C’est que la CDC affirmait aussi. Il nous reste à savoir si elle sera plus virulente.

      Misère, tout ce déconfinement pour seulement quelques dollars. La vraie crise s’en vient aux ides de novembre. Dans toute crise, on dit que les vrais leaders apparaissent. Alors, ils sont où?

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 12 mai 2020 10 h 38

      @ M. Patenaude
      J'ajouterais un bémol à votre commentaire. Les "vrais connaisseurs", c.-à-d. les épidémiologistes possèdent des connaissances utiles pour combattre une telle pandémie. Ces connaissances leur permettent de prescrire des consignes pour limiter la propagation de manière plus éclairée que le quidam. Leurs modélisations sont meilleures que le pif du commun des mortels, même si elles sont aussi fragiles que celles disons des météorologues, surtout pour les périodes longues. Donc de laisser entendre qu'il n'existe par de "vrais connaisseurs", ça m'apparaît un peu facile.

    • Jacques Patenaude - Abonné 12 mai 2020 11 h 12

      @ Cotnoir
      Votre bémol précise bien les choses je suis d'accord. L'utilisation du terme "vrai connaissances" n'est pas mon terme je reprenais le terme de l'auteur du commentaire c'est une erreur. Dans le cadre de mon propre commentaire ça en déformait le sens. Bien d'accord pour la comparaison avec la météo ça me semble très juste dans la situation actuelle. Effectivement comme il n'y a jamais deux phénomèmes météo qui se reproduisent de façon identique la modélisation est appropriées là aussi et c'est mieux que le pif du commun des mortels bien d'accord. Mon propos visait surtout à rétablir la place essentielle du politique en regard d'une approche technocratique supposement rationelle par opposition à une approche politique.

    • Hermel Cyr - Abonné 12 mai 2020 11 h 17

      M. Tassé, sauf pour votre hypothèse d’une supposée « émotivité toute latine des Québécois », je suis assez d’accord avec vous.
      L’auteure s’en prend à une affirmation selon laquelle « la science a changé ». Évidemment que la science change : 3000 ans d’histoire des sciences sont là pour le prouver! Le docteur Arruda le dit à presque tous les points de presse, le phénomène que nous confrontons est inédit et "évolue" selon les facteurs encore inconnus, et l’épidémiologie c'est pas de l'algèbre. On n’a pas de théorème pour résumer l’évolution des pandémies. Si c’était le cas, on aurait pris tout de suite les bonnes décisions avant même que les problèmes commencent.

      Quand viendra le temps des bilans, il faudra interroger les composantes de la variable géographique. Car il est de plus en plus manifeste que le haut taux de décès au Québec est en fait un phénomène avant tout « montréalais » et même confiné à certains quartiers du grand Montréal. La science ici, consistera à isoler les multiples variables qui expliquent la forte présence du virus dans ces lieux identifiés.

    • Sylvain Auclair - Abonné 12 mai 2020 12 h 46

      Monsieur Dionne, à ce que j'ai pu apprendre cdes dernières semaines, tout déconfinement va nécessairement apporter une seconde vague, à moins que le virus ait complètement disparu de la surface du globe, ce qui est tout à fait impossible à moyen terme, c'est-à-dire jusqu'à une éventuelle mutation qui le rendrait inoffensif. Après tout, un bon confinement ne fait que gonfler le nombre de personnes que le virus pewut encore infecter. J'ai même lu un expert qui affirmait qu'au final, le nombre de personnes atteintes est plus ou moins le même, quelles que soient les mesures prises.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mai 2020 17 h 25

      Alors M. Auclair, vous êtes prêt à vous faire infecter? Pas moi en tout cas. La 2e vague risque d’être très virulente et mortelle.

      Mais c'est vrai ce que vous dites puisqu'à la fin de l'exercice d'ici 2 ans, entre 50 et 70% auront été contaminés à moins de trouver un vaccin. Je veux être un de ces 50 ou 30% de la population.

  • Jean Lacoursière - Abonné 12 mai 2020 07 h 04

    « Rehausser la qualité de la communication » ?

    La directrice de communication écrit :

    « Je devine que les dirigeants et les experts prennent des décisions difficiles sur des données incomplètes. Que les enjeux complexes ou parfois inconciliables se multiplient. Que des facteurs de risque échappent encore aux épidémiologistes les plus aguerris. »

    Voilà. Ce n'est pas simple. La situation est propice aux ajustements de cap.

    Depuis une dizaine de jours, beaucoup de journalistes, d'éditorialistes et de chroniqueurs nous décrivent à tort une société composée d'individus incapable de vivre avec de l'incertitude, incapables de penser par eux-mêmes, alors que la très grande majorité comprend que des décisions et des plans peuvent changer.

    Je préfère un État qui me dit ce qui se passe et qui change d'idée plutôt qu'un discours contrôlé par des gens de comm.

    Oui, ce fut malhabile de la part d'Arruda de parler de « gérants d'estrade », mais il a en partie raison.

    • Pierre Rousseau - Abonné 12 mai 2020 08 h 39

      Votre commentaire est très intéressant provenant justement d'un de ces gérants d'estrade dont, moi aussi, je dois faire partie. Vous parlez de journalistes et autres qui « décrivent à tort une société composée d'individus incapable de vivre avec de l'incertitude, incapables de penser par eux-mêmes » or c'est justement ce qu'on peut reprocher aux autorités, pas aux journalistes qui posent des questions ou qui critiquent cette approche paternaliste (souvenez-vous du bon père de famille Legault) et infantilisante.

      Les pirouettes de Legault et Arruda me semblent plus faire partie du domaine des communications que de celui de l'approche scientifique, surtout si je compare avec les interventions du Dr Tam, l'Administratrice en chef de la santé publique du Canada ou même du Dr Bonnie Henry de la santé publique de Colombie-Britannique. Au contraire, je trouve que M. Arruda devrait écouter plus les gérants d'estrade car c'est une bonne indication de la faiblesse de l'approche du gouvernement, au moins en matière de communication du message. On dit que du choc des idées jaillit la lumière et cela est encore plus vrai dans une situation fluide comme celle de la pandémie.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 12 mai 2020 10 h 42

      @ M. Rousseau

      C'est fou comme pour certains quand les "communications" viennent du Canada anglais, elles prennent de la valeur, même quand elles proviennent d'un gouvernement qui, au niveau de la santé, ne gère qu'un hôpital, qui plus est, situé à Vancouver!

      Serait-ce une autre manifestation du complexe du colonisé?

  • Marc Therrien - Abonné 12 mai 2020 07 h 19

    Vox populi ingérable


    Et même si le Gouvernement Legault se mettait à inclure la contribution des gérants d’estrade dans les tergiversations quotidiennes, vient toujours le temps où il faut mettre fin aux délibérations embêtées de tous ces intéressés réunis jonglant avec l’information incomplète nourrissant leurs jugements partiels et partiaux sur la situation. Peut-être François Legault s’inspire-t-il alors de Charles de Gaulle : « J’ai entendu vos points de vue. Ils ne rencontrent pas les miens. La décision est prise à l’unanimité. »

    Marc Therrien

  • Benoit Gaboury - Abonné 12 mai 2020 07 h 29

    Le temps des bilans

    Excellent article, Mme Morency. « Les citoyens informés peuvent agir comme une courroie de transmission dans leurs communautés respectives.» Très juste.

    «Les gérants d'estrades», comme les qualifie M. Arruda, sont des citoyens québécois qui veulent se tenir au courant et qui ont le courage d'exprimer leur opinion. Or avec la covid-19, ce sont tous les citoyens qui sont personnellement visés dans leur santé, et leur conjoint-conjointe, et leurs enfants et parents aussi. Leur demander de ne pas poser de question, c'est plutôt le réflexe de ceux qui sont peu sûrs de leurs décisions passées et qui aimeraient mieux qu'on n'en parle plus. Quand on voit certaines décisions qui ont été prises jusqu'ici, et relatées dans l'article ci-haut, il y a certainement lieu d'être dans le doute et de le faire savoir. S'il faut changer les gens en place parce qu'il appert qu'ils manquent de compétence ou de jugement, vaut mieux le faire tôt que trop tard. Et c'est en temps de crise que cela se voit, malheureusement. Et dire que le parlement est demeuré fermé.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 12 mai 2020 07 h 38

    Il existe toute une différence entre poser des questions et émettre des doutes, d'une part, et affirmer péremptoirement ce qui devrait ou ne devrait pas être fait... ce qui est le propre des "gérants d'estrade".

    Il ne faudrait pas laisser croire que tous ceux qui se prononcent ainsi dans les médias et les réseaux sociaux sont des érudits turbinant à longueur de journées sur toutes les données pertinentes (qui ne sont d'ailleurs pas toutes disponibles, même sur Internet, tant s'en faut!). La multiplication désolante des théories complotistes est là pour nous le rappeler.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 12 mai 2020 13 h 19

      Après la lecture du texte de Mme Morency ce matin, j’ai senti que mon stress avait monté d’une coche. J’ai par ailleurs eu le sentiment que votre commentaire équilibré et plein de bon sens m’a aidée à gérer cette augmentation de stress inopinée.

      Nous avons le PM du Québec et son docteur attitré, le PM du Canada et sa docteure attitrée. Ensuite, il y a les deux excellents médecins qui témoignent régulièrement à Radio-Canada depuis le début de la crise, sans compter les autres experts qui sont invités à se prononcer de temps à autre. Mais…. ce n’est pas assez! Encore faudra-t-il écouter les ‘’gérants d’estrade’’. On va bien finir par devenir dingues. La situation n’est pas encore assez anxiogène, faut en rajouter. Et on se questionnera sur la santé mentale par la suite, car c’était supposé bien aller. Peut-être devrait-on mettre un masque à cette expression de ‘’gérant d’estrade’’, pour un temps du moins. J’ai le sentiment qu’elle est devenue davantage un irritant qu’une solution.