Nationaliser Olivieri

«La fermeture d’Olivieri est l’occasion de faire preuve de créativité», écrit l'auteur.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «La fermeture d’Olivieri est l’occasion de faire preuve de créativité», écrit l'auteur.

Affirmer que la fermeture de la librairie Olivieri a provoqué une commotion dans le milieu des amateurs convaincus de livres et de culture est trop peu dire. Dans son « Requiem » (Le Devoir des 2 et 3 mai), Odile Tremblay a remarquablement synthétisé tout ce que cette institution phare pouvait représenter : non seulement cette « vitrine d’exigence » donnait-elle accès à ce qu’on ne trouve pas ailleurs, mais les rencontres avec les écrivains valorisaient les œuvres littéraires et les essais et en faisaient un lieu essentiel de la circulation des idées, y compris dans les domaines politiques, ce qui est essentiel à la vie de notre société.

« Pas moyen de rêver à sa renaissance future », écrit notre chroniqueuse. Je n’arrive pas à m’y résoudre. En matière culturelle, le silence de Nathalie Roy a été souligné et dénoncé à l’envi et François Legault, quant à lui, dans ses points de presse, n’a fait qu’annoncer la suspension cet été des spectacles et des festivals. Horacio Arruda aurait ici une belle balle à jouer, lui qui a beaucoup insisté sur la nécessité, en ces temps difficiles, de prendre soin de notre équilibre mental. À côté du visionnement des films et des opéras et de l’écoute de la musique, quoi de plus propice à notre santé psychologique et à la stimulation de nos cerveaux que les lectures tous azimuts, et pas seulement celle des guides pratiques et des livres de recettes ?

Pas moyen de sauver Olivieri, vraiment ? Faut-il se résigner au fatalisme qui semble accueillir la perspective des faillites à venir ? Une librairie n’est pas un magasin comme les autres, mais un service essentiel. Je me prends à rêver que notre gouvernement décrète un état d’urgence culturel national.

Dans cette perspective, alors que les prêts proposés par le gouvernement du Québec ne semblent pas avoir offert une perspective viable, un de ses gestes pourrait être de… nationaliser Olivieri, ce qui permettrait de contrer la gourmandise d’intérêts privés soucieux d’éliminer la concurrence, et ce, dans un réseau de librairies indépendantes aussi nécessaires que les écoles et les hôpitaux dans les régions éloignées et auxquelles on pourrait avoir accès avec des cartes de membre annuelles, comme dans le cas de Costco. Dans un nouveau cadre, Yvon Lachance et Rina Olivieri — dont la contribution à la culture francophone a été internationalement reconnue par l’octroi du grade prestigieux de chevalière des arts et des lettres de la République française — seraient tout désignés pour reprendre les rênes de leur entreprise : ils ont largement fait leurs preuves.

Bien sûr, j’entends déjà les objections qu’on pourrait opposer à ma suggestion. Ce serait un précédent, car d’autres entreprises et d’autres personnes pourraient y prétendre : théâtres, salles de concert et d’opéra, galeries d’art… Nous avons entendu les cris d’alarme des artistes, des acteurs, des compositeurs. Et l’on nous invitera à profiter de la crise pour revoir les modes de distribution des livres, notamment en généralisant la vente en ligne. Mais les petites librairies n’ont pas les possibilités de livraison à domicile d’Amazon, dont on ne peut dire qu’elle soit le meilleur moyen de soutenir les entreprises québécoises… Et a-t-on jamais nationalisé une librairie ? Et pourtant… En 1975, Jean Vilar, le fondateur du festival d’Avignon, proposait de faire du Théâtre national populaire (le TNP) un service public et en Suisse, une librairie menacée de disparition en raison d’un projet de construction immobilière — une situation analogue à celle qu’a vécue Olivieri — a été sauvée grâce à l’intervention des pouvoirs publics.

On nous promet que, après la crise, rien ne sera plus comme avant. La fermeture d’Olivieri est l’occasion de faire preuve de créativité. Elle est le symptôme dramatique de la nécessité pour le gouvernement d’adopter une véritable politique culturelle qui fait cruellement défaut.

9 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 8 mai 2020 06 h 13

    C’est plus qu’un choc, c’est un traumatisme tout en sachant qu’Olivieri perdit son âme en ayant été achetée par Renaud-Bray. Oui nationaliser mais indépendante...difficile dilemne. Il y a très peu de «  vraies » librairies a Montreal et par extension au Quebec mais Dieu merci, il nous reste La librairie, une «  vraie », celle de Gallimard rue St-Laurent et a peine deux autres...c’est si peu alors il faut les aider en achetant et/ ou commander chez elles mais il y a si peu de « vrais » lecteurs ayant besoin comme nécessite de «  vraies » librairies. C’etait le problème majeur d’Olivieri. Merci.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 8 mai 2020 07 h 56

    La lecture est une drogue dure!!

    Quelle bonne idée! Et pourquoi pas? La lecture est certainement la plus belle forme d'autonomie culturelle. Un livre, un lecteur et ça suffit. Pas besoin de publicité, de commanditaires, d'équipe de réalisation, de vedettes et de décors en papier mâché. La lecture c'est la liberté, encore plus en ce temps de confinement. On peut lire n'importe où, ou presque, et n'importe quand. On peut choisir le sujet et l'auteur de son livre. Des livres il y en a sur tout et pour tous. De 5 à 105 ans! Pas besoin de surveillance. Pas besoin de matériel spécial. Un seul ingrédient compte vraiment: l'IMAGINATION! On a qu'à penser au " Petit prince" d'Antoine de Saint-Exupéry. Lecture essentielle et indémodable où la philosophie et l'imagination font front commun. Pour ceux qui ont la chance de doubler leur lecture par la superbe narration de Gérard Philippe, c'est tout simplement génial. Enfin,pour toutes ces bonnes raisons, je dis OUI, OUI et OUI à la nationalisation de OLIVIERI . Car après tout, comme je disais à mes élèves (adultes) pour les encourager à lire : la lecture est une drogue dure et elle crée une grande dépendance, mais ses effets secondaires ne sont que bénéfiques!!

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 8 mai 2020 09 h 08

    Nationaliser serait abusif

    Mais faire un montage financier avec le Fonds de solidartié FTQ, capital coopératif Desjardins et des maisons d'éditions qui profitent de la vente au détail des livres serait plus approprié.

  • Claude Gélinas - Abonné 8 mai 2020 09 h 24

    Subventionnée la société St-Jean-Baptiste

    Pourquoi ne pas subventionner la société St-Jean-Baptiste qui opère déjà à Trois-Rivières et Shawinigan deux librairies et qui pourrait opérer la librairie Oliverie, une façon d'assurer la pérennité des librairies dans un marché difficile mais essentielle et puis l'étendre en région alors que c'est trop souvent le désert littéraire.

  • Jacques Patenaude - Abonné 8 mai 2020 09 h 31

    Projet d'économie sociale?

    Ça ne vous tenterais pas de reprendre la librairie en regroupant sa clientèle sous forme d'entreprise d'économie sociale. Il me semble que selon vos propos ce serait l'idéal pour un tel projet. Ça correspond tellement mieux au besoin énoncé que la nationalisation.