Le corona trauma

«La gestion maladroite du confinement est en train de transformer l’épidémie en endémie, qu’on pourra utiliser à plusieurs reprises dans l’avenir pour refroidir la surchauffe économique et climatique», constate l'auteur.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «La gestion maladroite du confinement est en train de transformer l’épidémie en endémie, qu’on pourra utiliser à plusieurs reprises dans l’avenir pour refroidir la surchauffe économique et climatique», constate l'auteur.

Tandis que les Montréalais écoutent avec inquiétude leur premier ministre parler de déconfinement, ils ont du mal à comprendre ce qui a bien pu changer depuis que ce même premier ministre leur parlait de fermeture de lieux publics et de distanciation sociale. La célèbre courbe ne semble pas s’essouffler, sans parler de s’aplatir.

Du même souffle, on nous dit que cette pandémie risque de durer des mois, voire des années. Autrement dit, on semble être entrés dans une problématique chronique qui ne va pas cesser de sitôt. L’avenir qu’on nous prépare ressemble à celui que vivent nos aînés dans les CHSLD. C’est-à-dire que nous allons être enfermés dans une société où le virus circule, sans qu’on sache ni où ni quand.

Nous aurions pu faire autrement. D’autres pays ont fait mieux que nous, d’une autre façon. Nous aurions pu suivre leur exemple, mais nous nous sommes obstinés à suivre un chemin qui mène à une impasse.

Nous sommes sur le point de nous déconfiner avec un virus encore actif. Le Québec va devenir un gigantesque CHSLD où on essaiera de faire semblant que le virus est devenu bénin. Mais la menace sera toujours là et il nous faudra nous confiner à nouveau si les morts se multiplient trop rapidement.

Nous aurions pu faire autrement dès l’origine. Nous aurions pu éradiquer le virus en suivant l’exemple de la Corée du Sud, de Singapour, de Hong Kong ou même de l’Allemagne. Mais nous avons préféré garder le virus sous forme endémique. Nous avons préféré conserver cette menace, capable, séance tenante, d’interrompre toutes nos activités. Et cette décision, nous l’avons prise, depuis le début, tous ensemble. Le peuple et les dirigeants. Nous avons été fascinés par l’idée de tout interrompre, de suspendre notre allure frénétique.

Depuis le temps que tout le monde nous dit que la progression irrésistible de nos économies va nous mener au désastre écologique et au réchauffement climatique. Personne ne savait comment arrêter, ou seulement ralentir, cet avion sans pilote qui s’en allait de plus en plus vite sans savoir où.

Puis le virus est arrivé et, sous prétexte de le contrer, nous avons fait ce que nous souhaitions faire depuis longtemps. Nous avons stoppé toutes nos activités. Certes, en plus intense qu’on ne l’aurait souhaité. Mais, pour vaincre la frénésie du progrès, il fallait toute la force de l’inquiétude, et tant pis si cette force dépassait un peu la mesure.

Ou peut-être tant mieux, si le virus a provoqué un tel état de sidération qu’il nous a fait tout stopper sans réfléchir. Il va ainsi nous laisser une trace mémorielle profonde, la trace que laissent les traumatismes.

Dans le cadre de mon travail de psychologue, je rencontre fréquemment ce genre de situation. Une personne n’est pas capable de modérer sa quantité de travail parce qu’elle en tire trop de profits ; pas nécessairement en matière financière, mais plutôt en reconnaissance sociale ou familiale. Cette personne va abuser d’elle-même en travaillant de plus en plus longtemps ou dans des situations de plus en plus risquées. Sans prendre garde à l’usure que cet abus va imprimer dans son corps ou dans ses capacités d’attention. Tant et si bien que l’accident va survenir pour mettre un terme à cette dérive. Le corps est devenu plus fragile, l’attention s’est émoussée et ne protège plus du risque. L’accident est presque inéluctable.

Et cependant utile, surtout s’il n’est pas trop grave. Il va permettre à cette personne d’interrompre son travail « malgré elle ». Le trauma va s’installer un certain temps, jusqu’à ce qu’il soit métabolisé ou assumé par la personne.

Quand notre préoccupation portait sur l’urgence climatique et que rien ne bougeait dans ce dossier à part la répétition des appels à l’urgence, j’avais pensé qu’un bon traumatisme ferait bien notre affaire. Ne serait-ce que pour nous sortir du fond de notre torpeur. Le traumatisme est venu, comme je l’avais escompté, mais pas tout à fait sur le versant climatique. Encore qu’on puisse, et certains l’ont déjà fait, faire le lien entre le virus et l’état écologique désastreux de notre planète. Notre désir d’immobiliser notre frénésie économique était devenu tellement important qu’il a sauté sur l’occasion que lui offrait le virus pour transformer celui-ci en trauma.

La gestion maladroite du confinement est en train de transformer l’épidémie en endémie, c’est-à-dire en traumatisme durable, qu’on pourra utiliser à plusieurs reprises dans l’avenir pour refroidir la surchauffe économique et climatique.

15 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 mai 2020 01 h 37

    La recherche de la richesse et la croissance économique va nous détruire.

    Vous avez raison, monsieur Karim Richard Jbeili, la recherche frénétique du succès économique est en train de nous traumatiser. Et encore, c'est un avertissement qui provient de la nature de ce qui nous attend si l'on n'arrête pas de saccager l'environnement en quête de l'accumulation de l'argent et de la croissance marchande éternelle.
    Il faut partager cette planète avec les autres espèces si l'on veut survivre. À cette fin, la coopération est mieux que la compétition pour la survie de l'homo sapiens.

  • Marc Therrien - Abonné 6 mai 2020 07 h 44

    Est-ce que la courbe normale de la santé mentale va s'aplatir?


    Chose certaine, les psychologues ne manqueront pas de travail quand il faudra coûte que coûte repartir l’économie. Ils devront peut-être ajuster les critères de leurs « diagnostiques statistiques » de l’anxiété généralisée et de la dépression compte tenu du contexte social qui a changé et qui peut influencer la courbe normale des choses à partir de laquelle on établit les extrêmes qui se situent dans les marges de l’anormalité.

    Marc Therrien

  • Cyril Dionne - Abonné 6 mai 2020 08 h 49

    Oui

    Oui, nous aurions pu faire autrement. On aurait pu fermer nos frontières tout de suite. Bien non, nos âmes sensibles multiculturalistes et postnationales de l’immigration légale et illégale, chemin de Roxham oblige, ne voulaient pas ce scénario.

    Oui, nous aurions pu éradiquer le virus en suivant l’exemple des autres pays qui ne faisaient aucunement confiance à la Chine, la véritable coupable de cette crise. Pourtant, les responsables du renseignement américain avaient averti en fin de novembre 2019 que la propagation du coronavirus dans la région chinoise du Hubei pourrait devenir un « événement cataclysmique », selon ABC News. Le National Center for Medical Intelligence de l'armée (NCMI – qui fait de l’espionnage médical), avait documenté des préoccupations concernant les étapes initiales de la pandémie dans un rapport de renseignement, selon ABC News, qui a ajouté que le document soulignait comment le virus perturbait la vie et les affaires et menaçait la population de la région. Des renseignements avaient été obtenus grâce à des interceptions par fil et par ordinateur, ainsi que par des images satellites montrant que la nouvelle maladie n'était pas sous contrôle en Chine. Ceci, c’était en novembre 2019. On apprenait aussi qu’un homme qui avait été traité dans un hôpital en France pour une pneumonie présumée qui pouvait avoir eu la COVID-19 dès le 27 décembre, selon un nouveau test d'anciens échantillons.

    Alors, au lieu de s’autoflageller avec la gestion maladroite du confinement, tout cela aurait pu être évité si les gouvernements occidentaux avaient réagit rapidement en faisant fi des déclarations de l’OMS et de la Chine. Nous en sommes maintenant à une époque où le questionnement envers des pays étrangers devient une faute selon la très sainte rectitude politique. N’est-ce pas le maire de Florence qui disait qu’il fallait embrasser un Chinois dans une manifestion contre le racisme, une semaine avant que la pandémie frappe en Italie.

  • Francine D'ortun - Abonnée 6 mai 2020 09 h 58

    Déjà l'heure des «nous aurions pu faire autrement»?

    Vous répétez: «nous aurions pu faire autrement». Cela me motive à relire le collègue scientifique Yves Gingras, en ces pages le 27 avril : «Incertitude et gérants d’estrade», titre-t-il. Gingras met les pendules à l'heure: «Or, malgré les incertitudes et les ignorances, il faut bien agir «au temps T» avec les connaissances du temps T et non pas celles à venir du temps T + 1. Évidemment, les décisions au temps T + 2 seront revues à la lumière des nouvelles informations obtenues, donnant alors des arguments à nos gérants d’estrade pour dire « ah ! pourquoi ne pas avoir fait cela au temps T » ? Oubliant encore une fois la temporalité des connaissances et que l’avenir n’est pas prévisible (...).» Ce lien: https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/577763/incertitude-et-gerants-d-estrade.

    • Hermel Cyr - Abonné 6 mai 2020 22 h 00

      M. Richard Jbeili sait écrire, ça on ne peut que le lui reconnaitre. De plus, il a probablement raison sur plusieurs aspects dans sa critique quant à la gestion de cette crise.
      Mais.
      Que n’a-t-il pas écrit ce texte - disons le 15 mars - et au présent de l'indicatif plutôt qu’aujourd’hui à l’imparfait et au passé simple ?

  • Hélène Boily - Abonnée 6 mai 2020 10 h 15

    Et pourquoi, M. Jbeili?

    Très intéressant mais l'auteur pourrait-il répondre à la question "pourquoi, collectivement, avons-nous souhaité inconsciemment tout arrêter, alors que nous vivons la même folie sociétale (climat, travail, économie) que des pays comme l'Allemagne et la Corée, qui eux, ont agi différemment?"