La contagion n’a pas d’âge

«Il est clair que l’on assiste au déploiement d’un discours favorisant  
Photo: Darko Vojinovic Associated Press «Il est clair que l’on assiste au déploiement d’un discours favorisant  "l’éclosion" de pratiques discriminatoires fondées sur l’âge», estiment les auteurs.

On n’aura jamais vu autant d’interventions publiques, de prises de position journalistiques et de propos de chercheuses et chercheurs préoccupés du sort des personnes âgées que ces derniers jours. Si les intentions de départ peuvent être bonnes, on sait tous où peuvent mener de bonnes intentions mal canalisées. Nous en voulons pour preuve une étude rendue publique dernièrement qui présente ses résultats partiaux comme une nécessité méthodologique, celles des données disponibles. En effet, les auteurs de cette étude nous disent que peu d’études existent à ce jour sur les conditions de santé préalables qui expliqueraient les conséquences de la COVID-19 sur les personnes, et ce, tous âges confondus. Alors, pourquoi chercher davantage quand on a plein de données liées à l’âge ?

On teste plus les personnes âgées, donc elles semblent plus contaminées que les autres. Isolons-les ! Les enfants et les jeunes adultes ne sont pas testés, ils ne paraissent donc pas contagieux. Remettons-les dans le circuit productif, bon sang ! C’est par ce type de raccourci incroyable que les auteurs de l’étude proposent que le personnel plus jeune soit rappelé au travail en premier, puisqu’il est moins vulnérable à la maladie. À la trappe le fait que les personnes asymptomatiques sont les principaux vecteurs de transmission du virus, de même le fait que la contagion n’a pas d’âge.

Il est clair que l’on assiste au déploiement d’un discours favorisant « l’éclosion » de pratiques discriminatoires fondées sur l’âge. Le plus inquiétant, c’est que ces pratiques, si on n’y prend garde, sont à haut risque de devenir socialement acceptables.

Par ailleurs, plusieurs personnes, chroniqueuses et chroniqueurs, journalistes et chercheuses et chercheurs ont commencé à dénoncer l’âgisme envers les aînés, isolant davantage les personnes vivant dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), les privant du soutien de proches aidants. Certains ont même remis en question les orientations mises en avant par les gouvernements quant à une pression indue sur les personnes âgées pour leur rappeler de rester confinées, pressions qui amenaient même des citoyennes et citoyens, lorsqu’ils les croisaient dans les lieux publics, à leur rappeler, pas toujours courtoisement, de retourner à la maison et d’y rester.

Plaidant pour le respect de l’autonomie des personnes aînées, Christian Nadeau, président de la Ligue des droits et libertés de la personne, rappelait : « Mais si en revanche nous traitons [les aînés] différemment des autres membres de la société, ne sommes-nous pas en train d’accepter l’inacceptable, soit la stigmatisation, voire la discrimination à leur égard ? »

Parler de déconfinement des travailleuses et travailleurs selon leur âge va dans la même direction : rendre légitime et acceptable une discrimination fondée sur l’âge, limitant ainsi l’accès au marché du travail des personnes en fonction de leur âge. Ces pratiques discriminatoires risquent de faire partie du quotidien de celles et ceux qui ont besoin de travailler et qui se verront refuser l’accès à des emplois ou seront poussés vers la retraite. Il est important de se rappeler qu’une étude de Statistique Canada révélait, en décembre 2018, que près de 50 % des personnes de 60 ans et plus qui se maintenaient sur le marché du travail le faisaient par nécessité.

Avant que l’inacceptable devienne acceptable et que la discrimination en fonction de l’âge soit socialement intégrée, il est urgent d’inviter à la nuance et de prendre en compte les études scientifiques en cours, mais non encore concluantes. À cet égard, l’Agence France-Presse, dans un article publié le 26 avril 2020, titré « Personnes âgées : “à risque” face au coronavirus, mais à quel point ? », présentait l’état des connaissances scientifiques. Citant l’Académie nationale de médecine en France, elle précisait que « l’âge ne peut pas se résumer au seul nombre des années ».

La discrimination, fondée sur l’âge, ou toute autre forme de discrimination, ne doit pas avoir sa place dans notre société, même en période de crise sanitaire, pour ne pas dire surtout en période de crise sanitaire. La rigueur dans les études est essentielle pour éviter les dérapages et les reculs quant au respect des droits de la personne.

*France Bernier, conseillère à la recherche, Centrale des syndicats du Québec
Laurie B.-Beaupré, étudiante, École de politique appliquée, Université de Sherbrooke Jacqueline de Bruycker, citoyenne engagée
Diane Gagné, professeure en relations de travail, École de gestion, Université du Québec à Trois-Rivières
Amélie Gaumond, CRHA, directrice générale adjointe, Cible-Emploi
Francine Gravel, retraitée de l’enseignement collégial
Lucie Lamarche, professeure, Université du Québec à Montréal
Normand Pépin, conseiller à la recherche, Centrale des syndicats démocratiques

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