Une école à bout de souffle

«Les enseignantes et enseignants ont hâte de retrouver leurs élèves et de pouvoir recommencer à faire ce qui les passionne, c’est-à-dire enseigner», rappelle l'auteure.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Les enseignantes et enseignants ont hâte de retrouver leurs élèves et de pouvoir recommencer à faire ce qui les passionne, c’est-à-dire enseigner», rappelle l'auteure.

L’école publique est à bout de souffle. J’avais espoir que cette pandémie amène au moins, comme point positif, un respect nouveau pour la profession enseignante. J’avais espoir, en vain, qu’on propose un plan de retour à l’école progressif et réfléchi. À la place, le « plan » consiste à donner toute la responsabilité à l’école. Ce sera à l’école de gérer la situation, parce que, comme le ministre Roberge l’a dit, il nous fait confiance et on est capable de s’en occuper. Cependant, le ministre a omis de préciser si une aide financière supplémentaire serait accordée pour aider l’école dans cette lourde tâche.

Pour une fois qu’on fait confiance aux enseignants, de quoi se plaint-on ? Pourtant… dans ce cas-ci, on peut penser que le message sous-jacent est que l’école n’aura pas de budget supplémentaire, pas de ressources humaines et matérielles supplémentaires, parce que l’école est capable de gérer. Ce ne serait pas surprenant, puisque l’école a déjà le dos large.

Déjà, la semaine dernière, l’Association des pédiatres du Québec recommandait que le retour à l’école se fasse rapidement parce que les enfants avaient perdu leur filet de sécurité ; que beaucoup ne recevaient plus de petits-déjeuners ; qu’il y avait moins d’appels à la DPJ. Nulle part, on ne faisait mention d’éducation.

Or, quelle est la mission de l’école ? Est-ce que ce ne serait pas l’éducation des enfants ? À l’université, les étudiants en enseignement suivent des cours de didactique des mathématiques et du français ; des cours de pédagogie et du développement de l’enfant, bref ils acquièrent les outils dont ils ont besoin pour accomplir leur rôle : enseigner.

De plus, lorsqu’on dit que « l’école est capable de gérer la situation » ou qu’elle doit recommencer à accueillir les enfants, de qui parle-t-on au juste ? « L’école », c’est qui ? On en parle comme d’une entité mythique, mais « l’école », c’est le personnel enseignant, le personnel de soutien, le personnel administratif, les éducatrices et éducateurs, qui portent cette responsabilité inhumaine à bout de bras. Comme les ressources et le financement diminuent constamment, ils doivent faire toujours plus avec moins.

« L’école » est désormais responsable de nourrir les enfants ; de veiller à leur sécurité ; d’écouter les enfants qui vivent des situations difficiles, comme un divorce. « L’école » doit s’occuper des élèves réfugiés, qui vivent un choc post-traumatique et qui ne parlent pas la langue de leur pays d’adoption. « L’école » doit panser les blessures des élèves, physiques et psychologiques. Ajoutez maintenant à cela que « l’école » sera chargée d’assurer la sécurité des élèves et du personnel pendant une pandémie. Dans les directions du ministère, on lit que les objets partagés par les élèves seront nettoyés après chaque utilisation ; que les mouchoirs utilisés par les élèves devront être jetés dans des poubelles à couvercle automatique ; que les surfaces et locaux seront lavés plusieurs fois par jour.

Qui s’occupera de mettre en place ces directives ? Est-ce que les écoles auront le budget pour engager le personnel de soutien et faire les achats nécessaires ? Ou est-ce qu’on va demander aux enseignants de s’en occuper ? Sans compter que dans plusieurs écoles, il n’y pas de lavabo dans chaque classe, qu’on manque régulièrement de savon et de papier pour s’essuyer les mains et que les toilettes sont désuètes et mal équipées. Comment, dans ces circonstances, peut-on s’attendre à ce que les directives soient respectées ?

Les enseignantes et enseignants ont hâte de retrouver leurs élèves et de pouvoir recommencer à faire ce qui les passionne, c’est-à-dire enseigner. Mais en leur demandant de gérer la « distanciation sociale » et l’application de mesures d’hygiène strictes sans leur fournir d’indications précises sur la manière dont ces concepts seront appliqués concrètement, le gouvernement impose à « l’école », et principalement aux enseignants, une responsabilité qui dépasse leurs compétences et qui les place dans un rôle pour lequel ils ne sont pas prêts.

L’éducation publique au Québec est en danger. « L’école » est à bout de souffle. Une fois pour toutes, il faut dire, « Assez, c’est assez ! » C’est une question de survie.

15 commentaires
  • Joël Tremblay - Abonné 30 avril 2020 01 h 32

    Quelle cohérence de la CAQ!

    La CAQ:
    "Nous allons abolir les commissions scolaires et centraliser massivement le processus de décisions."

    Aussi la CAQ:
    "Nous faisons confiance aux Écoles pour implanter le plan que nous avons conçu sans les consulter."

    CAQ is gonna CAQ...

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 30 avril 2020 06 h 57

    La distantion n'est tout simplement pas souhaitable dans une école.
    Transformer nos écoles en bunker anxiogène pour faire plaisir à une population craintive est une très mauvaise idée.
    96% des morts ont 60 ans et plus avec une condition, le 4% de plus jeune est soit en surpoid ou à une condition.
    Alors assurons nous de ne pas avoir de gens à risque dans nos écoles et laissons les enfants ( surtout de la garderie au secondaire) évoluer en paix dans leur petit monde.

    • Cyril Dionne - Abonné 30 avril 2020 09 h 11

      Mme Geoffrion, je suis presque 100% d'accord avec toutes vos positions, mais pas dans ce cas. Pourquoi prônez-vous un retour à l'école si ardemment alors que tous les enseignants savent que les enfants ne seront pas en position d'apprendre ou ne voudront pas le faire? Croyez-moi, les enseignant.e.s aiment enseigner, ce qu'ils ne pourront pas faire dans ce retour hâtif des élèves. Impossible est devenu français avec cette crise épidémiologique.

      Pour le reste, qu'en savez-vous pour ce virus qui semble nous surprendre à tous les jours? Vous répétez la ligne du gouvernement Legault. Oui, peut-être que « 96% des morts ont 60 ans et plus avec une condition, le 4% de plus jeune est soit en surpoids ou à une condition » présentement, mais les choses risques de tourner très rapidement à l'automne et même dans quelques semaines avec ce déconfinement. Vous savez que les médecins en Italie et au Royaume-Uni ont décelé une maladie inflammatoire sévère chez les enfants due à la COVID-19, mieux connu sous le nom de la maladie de Kawasaki. Il y a des enfants qui sont décédés et qui n’avaient aucune condition médicale a priori, même si cela a été rare. Et on n’a pas encore parlé de mutation de la COVID-19.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 30 avril 2020 13 h 22

      Je comprend votre position M.Dionne mais je pense que plusieurs enfants souffrent présentement et je suis quelqu'un qui déplore en général notre approche en société face à la santé mentale infantile.

      Nos enfants sont surprotégés en matière de sécurité physique, ça en devient épuisant parcontre leur santé mentale ( chiffre à l'appui ) est constamment négligée et leur problème banalisé ( anxiété, depression, tentative de suicide à 9 ans, décrochage )les garcons particulièrement souffrent de notre sytème.

      Je ne suis pas enseignante mais très impliquée et oui j'ai vécu des expérience autant dans le système scolaire Ontarien que Québecois qui m'ont sciée à ce niveau. Des adultes à long titre qui négligent des aspects cruciaux du développement des enfants par incompétence, ignorance mais surtout non chalance.

      Présentement j'ai l'impression que le monde de l'enseignement règle ses comptes avec le gouvernement au travers la crise du covid, je ne les trouve plus objecfif, j'avoue que leur crédibilité est affecté, entoucas pour moi. Je comprend qu'ils ne sont pas content de leur condition mais ce n'est pas le moment de faire de la politique.

      Aussi, je comprend que vous avez été enseignant pendant des années et c'est très noble mais je ne pense pas qu'être enseignant nous protège de l'hommerie, tout comme les ministres de l'éducation d'ailleur.

      Présentement nous allons vivre des mois voir des années et pour moi confiner des jeunes enfants qui vivent en précarité ou en situation de vulnérabilité est innaceptable, pas plus que d'abandonner nos ainées seuls dans leur tite chambre.

      Je ne souhaite pas d'éducation académique pour l'instant car comme vous le dites les profs sont dans des conditions difficiles, j'aimerais qu'ils acceptent de se concentrer tout simplement sur le bien être des enfants, pas parce qu'ils sont payés mais parce qu'ils sont les mieux placés pour cette difficile mission.

      Tout mon respect M.D;)

    • Cyril Dionne - Abonné 30 avril 2020 18 h 11

      Mme Geoffrion, au Québec, les syndicats règlent leur cas avec le gouvernement présentement. Au Québec, un des plus gros problèmes en éducation sont les syndicats qui représentent une gauche plurielle dont personne ne s'identifie avec. J'ai enseigné en Ontario et je ne peux pas comprendre le niveau de l'implication des syndicats qui nuisent à la bonne marche des écoles québécoises. De l’autre côté, les administrations avec leur lourdeur bureaucratique ne sont pas plus brillantes et cette petite « guéguerre » entre les deux nous donnes des modalités qui ne sont pas conditionnelles à la bonne marche du système éducationnel. C'est probablement pour cela que le Québec accuse un retard au niveau des TIC. En passant, j’ai vu la même situation en Ontario parce que j’ai œuvré non seulement dans la salle de classe, mais aussi en administration lorsqu’il me préparait à devenir le directeur de l’éducation d’un conseil scolaire. Petite anecdote à mes débuts en enseignement, le directeur de ma petite école était aussi le directeur adjoint du syndicat. Alors, si vous aviez un grief contre la direction, vous deviez la lui soumettre pour qu’il la fasse cheminer. « Priceless ».

      Oui, malheureusement, le confinement est ici pour demeurer. Il faudra bientôt que le Ministère de l'éducation mette en place l'apprentissage en ligne parce que les jeunes risquent d'accuser beaucoup de retard académique dans les mois et les années qui vont suivre. Je ne souhaite certainement pas de continuer à vivre « encabanner », mais l’automne risque d’être très pénible au Québec avec la 2e vague qui se pointe à l’horizon.

  • Benoit Gaboury - Abonné 30 avril 2020 08 h 19

    Très beau texte, Madame.

  • Cyril Dionne - Abonné 30 avril 2020 08 h 56

    L’école n’est pas une garderie

    Tous ceux et celles qui ont mis les pieds dans une salle de classe savent très bien que la situation sera impossible pour les enseignants. Ils vont passer la majeure partie de leur temps à se préoccuper des conditions sanitaires pour leurs élèves et pour eux.

    Ce sont les non-dits qui sont tonitruants. Qui pensez-vous viendra à l’école? Ce seront ceux qui ont des problèmes de comportement puisque les parents seront les premiers à les pousser hors de la maison comme des durant les journées de neige. Et qui dit problème comportemental à l’école, dit plus souvent qu’autrement problèmes d’apprentissage. Or comment est-ce que ces élèves apprennent? Par le toucher et les situations concrètes qui impliquent des rapprochements physiques avec les autres et le matériel en classe et non pas de façon abstraite. Alors, au revoir distanciation sociale.

    L’auteure a raison. Personne ne parle d’éducation dans ce retour à l’école. On dit que les enfants avaient perdu leur filet de sécurité? Cela n’a rien à voir avec l’enseignement. Que beaucoup ne recevaient plus de petits-déjeuners? Cela n’a rien à voir avec l’enseignement. Que les enfants étaient à risques pour les problèmes mentaux? Encore une fois, cela n’a rien à voir avec l’école et l’enseignement.

    Il faut le dire, l’école primaire servira de garderie pour un retour au travail des parents. C’est pour cela qu’ils ont ciblé les plus jeunes et non pas les plus vieux. Tous savent qu’il n’y aura aucun apprentissage, mais sera probablement une pratique pour les choses à venir pour cet automne afin de mettre en pratique des mesures efficaces. Mais dans tout cela, on fait fi des dangers que représente ce déconfinement hâtif. C’était tragi-comique d’entendre Doug Ford, un premier ministre pro chambre de commerce, dire que la santé des enfants passe avant l’argent. Et on parle de l’Ontario. Pourquoi a-t-on l’impression que les coffres étatiques du Québec se vident à la vitesse grand V durant cette pandémie?

  • François Boulay - Abonné 30 avril 2020 09 h 52

    Ouverture des écoles

    Une bonne idée, mais un pari risqué. Si ça fonctionne WOW fantastique. Si ça ne fonctionne pas on peut les fermer à nouveau, c'est pas compliqué.

    • Joël Tremblay - Abonné 30 avril 2020 13 h 35

      Le problème potentiel c'est que nous allons le constater par une augmentation du taux d'infection et/ou de mortalité du au covid...

      Par contre, si quelqu'un prend la peine de documenter la situation convenablement, nous avons l'occasion de déteminer si les enfants sont des porteurs asymptomatiques, dans quelles proportions et dans quelle mesure ils/elles sont des vecteurs de propagation, entres autres questions intréessantes à élucider pour la suite. Il ne faudrait pas manquer cette occasion, puisqu'il faut réouvrir "l'économie" de toute façon.

      Il y a un bon côté à tout.