Reconnaître l’importance sociale des soins

«Nos
Photo: Amanda Chambers UAB Hospital via Associated Press «Nos "anges gardiens" en chair et en os ont besoin de se loger, de se nourrir, de se vêtir et tout simplement de mener une vie digne et épanouissante», estime l'autrice.

« Or, de tous les amis de la femme, je vous le déclare, les plus grands sont ceux qui prétendent que la femme est un ange : dire que la femme est un ange, c’est l’obliger, d’une façon sentimentale et admirative, à tous les devoirs, et se réserver, à soi, tous les droits ; c’est sous-entendre que sa spécialité est l’effacement, la résignation, le sacrifice ; c’est lui insinuer que la plus grande gloire, que le plus grand bonheur de la femme, c’est de s’immoler pour ceux qu’elle aime ; c’est faire comprendre qu’on lui fournira généreusement toutes les occasions d’exercer ses aptitudes. […]

« Devant cette longue énumération, je décline l’honneur d’être un ange. »

— Maria Deraismes, Ève dans l’humanité (1868)

En entendant le concert d’éloges qui pleuvent de nos jours sur nos « anges gardiens », je ne puis m’empêcher de penser à ces propos d’une féministe du XIXe siècle qui n’était pas dupe du pseudo-compliment. Certes, je reconnais le travail remarquable, mais souvent peu remarqué, et nécessaire de toutes ces personnes, majoritairement des femmes, qui prennent soin des autres, dans les établissements de santé et les commerces, sans bénéficier de la visibilité et encore moins de la reconnaissance de leur travail ou des protections nécessaires pour pouvoir continuer à l’accomplir sans mettre leur vie ou leur santé en danger. La pandémie de la COVID-19 a au moins eu le mérite de lever le voile sur leurs petits salaires et sur leurs grandes misères.

Elle nous a aussi montré que ce qui fait une société, ce ne sont pas seulement les institutions (tout à fait nécessaires) et encore moins l’échange économique, mais la multitude des liens que nous tissons, des gestes de bienveillance que nous posons et qui font de notre vie une vie véritablement humaine.

Et si nous profitions de cette période exceptionnelle pour réfléchir aux effets de nos choix de société antérieurs ? Car les bas salaires et la pénurie de main-d’œuvre dans le secteur des soins aux personnes ne datent pas d’hier, et ce ne sont pas les relèvements salariaux temporaires pour éviter que ces personnels ne quittent leur emploi au profit de la prestation canadienne d’urgence qui vont permettre de résoudre les problèmes structurels que les décisions de nos dirigeants politiques des dernières décennies ont créés dans le domaine de la santé, des services publics et des services en général.

Si nous voulons éviter que la période post-COVID-19 ressemble comme deux gouttes d’eau à celle qui l’a précédée, à la manière dont la crise bancaire de 2008 a été suivie par du pareil au même, une fois les banques et les entreprises renflouées à grand renfort d’argent public, nous devons faire un bilan de ce qui nous a menés à la situation actuelle pour éviter de la reproduire.

Les problèmes structurels que rencontre notre système public de santé ne datent malheureusement pas de la réforme Barrette. Celle-ci s’est ajoutée à des décisions et à plusieurs réformes entreprises depuis quelques décennies afin de plier notre système de santé aux diktats de la nouvelle gestion publique. Pénurie de masques et d’autres matériels de protection pour les personnels soignants ? Un ancien ministre de la Santé vantait les mérites de la méthode Toyota du « just in time ».

Sans parler de la centralisation à outrance et d’un modèle hospitalocentrique et médicocentrique qui a conduit à un sous-investissement chronique dans les CHSLD, les soins à domicile, la prévention et la santé publique. Bilan : une surmortalité dans les CHSLD, qui ne peut s’expliquer que par l’âge, et des personnels soignants surexposés. On a eu beau vanter les mérites de l’interdisciplinarité en santé, seule la profession médicale a connu une revalorisation salariale importante, alors que les infirmières, les travailleuses sociales, les physiothérapeutes, les inhalothérapeutes, les infirmières auxiliaires, les préposées et autres employés se faisaient prescrire la pilule amère de la patience et du dévouement.

Dans le domaine des services, là encore nous vivons depuis quelques décennies à l’ère de la main-d’œuvre corvéable et jetable qui doit trop souvent jongler avec des horaires flexibles et extensibles à la limite du tolérable et de bas salaires qui ne permettent même pas d’échapper à la pauvreté. Les flux tendus produisent trop souvent des vies morcelées.

Nos « anges gardiens » en chair et en os ont besoin de se loger, de se nourrir, de se vêtir et tout simplement de mener une vie digne et épanouissante. Il est plus que temps qu’on reconnaisse leur contribution et qu’on leur en donne les moyens, y compris financiers. Le Québec a procédé à une première réévaluation des emplois principalement occupés par des femmes lors de l’adoption de la Loi sur l’équité salariale. Il est temps de terminer le travail en reconnaissant l’importance sociale du travail de soin et en ajustant en conséquence les salaires et les conditions de travail. Le retour à la normale ne peut être un retour au même.

8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 avril 2020 05 h 01

    La santé n'est pas une commodité à gérer comme une entreprise.

    Merci, madame Diane Lamoureux, de nous rappeler que les belles paroles ne suffisent pas. Les coupures dans les services publics par des gouvernements successifs démontrent l'hypocrisie de nos élus qui parlent des deux côtés de la bouche. D'un côté, ils nous disent que la santé des citoyens/citoyennes est primordiale et de l'autre, ils continuent de couper les fonds de ses services essentiels. Il faut mettre les fonds nécessaires pour maintenir les patients et leurs «anges gardiennes» dans la dignité.
    Il faut arrêter aussi la privatisation de notre système de soins de santé, rendu maintenant à deux vitesses, un pour les riches et l'autre pour les pauvres. La santé n'est pas une commodité à marchander.

  • Claude Bariteau - Abonné 16 avril 2020 07 h 42

    Texte que j'appuie totalement.

    Vous révélez l'importance des liens sociaux et ciblez les conditions élémentaires pour qu'ils expriment respect et dignité envers des personnes au front dans les CHSLD. Elles y oeuvrent à risque à cause de conditions de travail sans recevoir des salaires qui s'imposent.

    La crise actuelle l'expose. Les ajustements temporaires ne changeront pas la situation.

    Il est plus que temps de reconnaître l’importance de leur travail en s'inspirant de la loi sur l'équité salariale. C'est une priorité sociale et politique.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 16 avril 2020 12 h 05

    Des anges gardiens -spécialistes à 211$ de l'heure

    "Reconnaître l’importance sociale des soins" ? Ben voyons ! Le premier ministre et "bon père de famille" Legault n'a pas peur de faire ce qu'il faut avec des spécilistes-infirmiers à 211$ de l'heure! Il est vrai que tout bon père de famille à son ou ses enfants préférés!
    Quand le virus de l'inégalité rencontre celui de la honte, le masque...tombe !
    Pierre Leyraud

  • Françoise Breault - Abonnée 16 avril 2020 12 h 09

    Lien important à faire si on veut comprendre ce saccage sournois de notre service de santé et autres services publics.

    Important de faire le lien avec l'accord général sur le commerce des services (AGCS) pour expliquer ce saccage à petit feu de notre service de santé. Oui, les gouvernements peuvent exclure certains services de la liste à privatiser, mais la tendance à long terme est la libération des services.. et les négociations en ce sens n'ont jamais cessé.

    Pire, voyant que la libéralisation des services ne se faisait pas assez vite, un comité a été créé avec les représentants de 20 pays, pour concevoir TISA (Trades in service agreement) afin d'accélérer la libéralisation (en d'autres mots la privatisation) des services. Le contenu de ces tractations ne devaient être connus que cinq ans après la conclusion de l'accord. Voir, Le Devoir, 3 juillet 2014. Tout ceci a été découvert grâce à Wikileaks.

    Tant que cette globalisation et ses accords de soi-disant libre-échange concus par les transnationales et pour les transnationales en vue de leur plus grand profit, continuera, nos services publics seront menacés et notre maître chez-nous sera impossible. Si ces accords avaient existé sous le gouvernement Lesage, on n'aurait jamais nationaliser Hydro-Québec.

    C'est Michaël Mandel, dans Business Week du 20 novembre 2006, qui l'affirme: "Global forces have taken control of the economy. And government, regardless of party, will have less influence than ever." On ne peut dire que Business Week est une revue de gauche.

  • Louise Melançon - Abonnée 16 avril 2020 12 h 11

    Où sont les femmes?

    Je suis d'accord avec cet article... mais il ne faut pas oublier que les femmes sont aussi de plus en plus présentes dans le corps médical!

    • Roxane Bertrand - Abonnée 16 avril 2020 17 h 52

      Le problème n'est pas :"les femmes sont victimes ou pas". Il s'agit de notre hiérarchie sociale. Il y a des maîtres et des esclaves. En leur disant qu'elles sont des anges, on veut éviter la rébellion. Qu'il y ait plus de femmes dans le corps médical ne change pas l'équilibre de domination sur lequel est basé la rémunération de tout ceux-ci.