La stigmatisation des sans-emploi, un thème à la mode

«Par ses déclarations, la CORPIQ détourne l’attention des inégalités économiques, politiques et juridiques entre propriétaires et locataires qui sont présentement sans aide financière», écrit l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Par ses déclarations, la CORPIQ détourne l’attention des inégalités économiques, politiques et juridiques entre propriétaires et locataires qui sont présentement sans aide financière», écrit l'auteur.

Le Centre canadien de politiques alternatives estime que près de 900 000 personnes au Canada seront exclues des mesures d’aide dans le contexte de la dépression économique provoquée par la crise de la COVID-19. La pandémie rappelle de façon brutale la précarité de l’emploi pour des millions de Canadiennes et de Canadiens. Elle souligne aussi l’inefficacité du programme d’assurance-emploi pour eux. De nombreuses personnes auront donc de la difficulté à payer leur loyer dans les prochains mois.

À ce propos, Le Devoir rapportait que « [l]a CORPIQ [Corporation des propriétaires immobiliers du Québec] s’inquiète […] de voir des locataires tarder à s’inscrire pour obtenir l’aide fédérale, et éventuellement ne pas l’utiliser à bon escient ». Son porte-parole déclarait que « “[s]i des gens ont l’intention d’obtenir ce 2000 $-là et de l’utiliser pour d’autres choses que la priorité, soit l’épicerie et le loyer, ce n’est pas acceptable” ».

Ces préjugés, selon lesquels des assistés pourraient dépenser leur chèque de façon farfelue, ne sont pas sans rappeler le discours du « chômeur suspect », qui refait surface ici et là. Par ses déclarations, la CORPIQ détourne l’attention des inégalités économiques, politiques et juridiques entre propriétaires et locataires qui sont présentement sans aide financière.

La stigmatisation des sans-emploi est un thème à la mode en période de crise économique. Cela résulte de stéréotypes construits historiquement. Depuis l’industrialisation, occuper un emploi n’a pas seulement pour fonction de gagner un salaire pour assurer sa survie. Il s’agit aussi d’un signe de respectabilité et d’autonomie. La chômeuse ou le chômeur possède malheureusement un statut social qui se définit par l’absence et le dénuement. Cette condition est inscrite dans le vocabulaire qui sert à désigner ces personnes (par exemple : sans-travail ou sans-emploi). L’absence de travail devient une condition lourde à porter dans le contexte de la société capitaliste, fondée sur le salariat. Même si la condition des sans-emploi est involontaire, la suspicion demeure. L’oisiveté par rapport au travail salarié est vue comme la source de tous les maux.

Des politiciens et des patrons craignent alors que ces individus vivent aux crochets de la société, qu’ils dépensent leur chèque à mauvais escient, qu’ils tentent de frauder l’assurance-emploi ou qu’ils refusent de travailler. Cette inactivité forcée provoquerait la dégradation physique et morale des personnes qui, ultimement, deviendraient une menace à l’ordre social.

Conséquemment, les chômeuses et les chômeurs doivent être contrôlés afin qu’ils soient protégés d’eux-mêmes et que la société soit prémunie contre le danger qu’ils représentent. Ces discours masquent cependant une série d’intérêts politiques, économiques et sociaux. Faire du sans-travail un bouc émissaire permet d’éluder les causes du chômage, en plus de dédouaner les entreprises et l’État de leurs responsabilités face à ce problème et à celui plus général de la répartition inéquitable des richesses.

Depuis les années 1980, le discours du « chômeur suspect » sert de justification aux réformes qui ont eu pour conséquence de fragiliser la sécurité économique des sans-emploi et des salariés. Pour justifier la réforme de 2012, le ministre Valcourt déclarait qu’« [i]l faut s’assurer que l’assurance-emploi ne soit pas un coussin sur lequel on s’ass[o]it pendant des mois, à l’année longue, année après année » en plus de dénoncer les présupposés profiteurs qui « aiment mieux prendre leur bleu pour aller à la chasse qu’aller travailler ». Dès 1990, le gouvernement fédéral a cessé d’investir dans l’assurance chômage. Cela ne l’a pas empêché pour autant de détourner des dizaines de milliards de dollars du programme. À la suite de la réforme de 1996, environ la moitié des travailleuses et des travailleurs canadiens n’ont pas accès à des prestations de chômage. Pourtant, ils continuent de cotiser à la caisse…

Il ne faut pas oublier que le taux de chômage et le niveau de protection sociale contre ses effets jouent un rôle déterminant dans le rapport de force entre patrons et salariés. Sans garde-fou, plusieurs travailleuses et travailleurs forment un bassin de main-d’œuvre bon marché au profit de l’entreprise privée. Plutôt que d’élaborer des mesures temporaires et à la pièce, comme les Prestations canadiennes d’urgence, il faut sans plus tarder se doter d’un régime d’assurance chômage universel permettant à toutes et à tous de profiter des nécessités de la vie et d’ainsi éviter de sombrer dans la pauvreté à la suite d’une perte d’emploi.

6 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 6 avril 2020 00 h 49

    Précision

    Je suis tout à fait d'accord avec les propos de l'auteur. Je tiens toutefois à corriger une de ses affirmations.

    «À la suite de la réforme de 1996, environ la moitié des travailleuses et des travailleurs canadiens n’ont pas accès à des prestations de chômage. Pourtant, ils continuent de cotiser à la caisse…»

    En fait, ce n'est pas si simple. En effet, entre 30 % et 40 % des chômeur.euses n'ont pas travaillé l'année précédent leur état de chômage, notamment les jeunes qui arrivent sur le marché du travail, et n'ont donc pas cotisé à la caisse. De même, les travailleur.euses autonomes ne cotisent pas (sauf une minorité, mais uniquement pour les prestations de maladie ou parentales).L'Enquête sur la couverture de l'assurance-emploi de Statistique Canada arrive à des résultats similaires, observant qu'environ 36 % des personnes en chômage n'avaient pas cotisé à cette caisse en 2018 au Canada et 33 % au Québec.

    Cela dit, l'analyse de l'auteur demeure pertinente et il fait bien de nous sensibiliser au manque d'empathie de la CORPIQ et d'une trop grande partie de la société envers les personnes en chômage ou sans emploi (qui sont considérées comme inactives si elles ne cherchent pas d'emploi ou n'attendent pas un rappel dans les quatre semaines suivantes, ce qui est le cas de bien des personnes qui ont perdu leur emploi en raison de la crise actuelle).

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 6 avril 2020 01 h 10

    « La Corporation des propriétaires immobiliers du Québec s’inquiète que les locataires utilisent ce 2000 $-là à d’autres choses que le loyer »

    Moi, je m'inquiète que la police, les inspecteurs municipaux, la Régie du logement et la Régie du bâtiment soient totalement inféodés aux propriétaires de logements locatifs du Québec.

    Actuellement un locataire peut voir son propriétaire s'introduire à sa guise dans son logement, sans qu'il ne puisse recevoir d'assistance policière, sous prétexte qu'il s'agit d'un litige locatif!

    Un propriétaire peut même menacer et tabasser impunément un locataire; par contre, le locataire qui se défendra sera, lui, arrêté par la police.

    Par exemple, je connais ici à Trois-Rivières un locataire qui, après avoir signalé aux Travaux publics la dangerosité d'un escalier de secours, a été menacé et tabassé par son propriétaire et ses alliés, et la police a refusé d'intervenir et de recueillir la plainte, sous prétexte qu'il s'agit d'un litige locatif!

    Bien au contraire, les policiers de Trois-Rivières ont dit au locataire que l'escalier de secours ce n'était pas de ses affaires, vu qu'il habite au sous-sol!

    La police n'est intervenu que lors de la troisième agression, pour arrêter le locataire pour s'être défendu!

    Autant dire que les Comités de logement sont autant d'inutiles farces, hormis pour les membres du C.A. qui s'administrent un salaire.



    Un locataire qui signale un problème majeur à une autorité concernée quant à un problème structurel deviendra un sujet d'intérêt pour la flicaille et fera l'objet de mesures de représailles sans qu'il ne puisse se défendre.

    • Serge Pelletier - Abonné 6 avril 2020 20 h 09

      Très très exact que cela. Malheureusement, il y a aussi des locataires qui agissent aussi comme ces propriétaires...

  • Alain Roy - Abonné 6 avril 2020 09 h 59

    Héhé

    La stigmatisation de la "flicaille" est un autre thème à la mode. Maintenant que les forces de l'ordre sont un rouage essentiel de la guerre contre le COVID19, et que la reddition de compte est remise à plus tard, tremblez faux braves, troublions et autres héros de salon. Souhaitez que le ou la gendarme qui vous interpelle n'ait pas de rancune...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 6 avril 2020 10 h 38

    L'auteur a raison d'écrire : « de Canadiennes et de Canadiens »

    L'ordre alphabétique est respecté, le « n » venant avant le « s ».

    Mais il se trompe en écrivant : « chômeuse et chômeur », « travailleuses et travailleurs ». Si je ne m'abuse, le « r » vient avant le « s » dans l'alphabet.

    De toute façon, tout ça allourdit le texte. C'aurait été mieux d'écrire simplement « Canadiens », « chômeur » et « travailleurs », pour la raison que nous savons.

    En 1940, de Gaulle parlait aux « Français », pas aux « Françaises » et aux « Français ».

  • André Joyal - Inscrit 7 avril 2020 16 h 13

    «...il se trompe en écrivant : « chômeuse et chômeur »...»(S. LeBlanc)

    M. LeBlanc : vous comprenez pourquoi j'ai abandonné lalecture de ce texte après quelques paragraphes : pas Kapab!