Dommage collatéral

Le dimanche 15 mars, le président péruvien, Martin Vizcarra, a annoncé l’état d’urgence à partir du lendemain.
Photo: Cris Bouroncle Agence France-Presse Le dimanche 15 mars, le président péruvien, Martin Vizcarra, a annoncé l’état d’urgence à partir du lendemain.

J’écris cette lettre à partir de la ville de Huanta, dans la région d’Ayacucho, en espérant qu’elle saura me délivrer ainsi que mes concitoyens pris au gré du vent, aux quatre coins du Pérou.

La COVID-19 n’affecte pas uniquement le corps humain, mais les systèmes sociaux occupés par ceux-ci. En tant qu’étudiant en anthropologie, je peux en témoigner : j’étais sur mon terrain de maîtrise dans les Andes péruviennes lorsque la panique a commencé. D’emblée, le dimanche 15 mars, le président péruvien, Martin Vizcarra, a annoncé l’état d’urgence à partir du lendemain. Ce qui veut dire, en gros, que plusieurs libertés individuelles sont suspendues jusqu’à nouvel ordre (à ce jour, jusqu’au 12 avril). On entend ici qu’il est interdit de se promener dans les rues sans raison (aller s’acheter des biens de première nécessité), qu’il est interdit de se réunir en famille ou entre amis et, surtout, qu’il est interdit de voyager à l’intérieur du pays, soit entre les villes. La mesure vise principalement les grands centres, pour éviter la propagation du virus, c’est-à-dire que les villes sont fermées : personne n’entre ni ne sort sans l’autorisation du gouvernement.

Alors que plusieurs de mes concitoyens prennent les devants pour écrire au pays pour expliquer à quel point ils sont victimes de la pandémie, je n’ai qu’envie de leur dire de prendre leur mal en patience. Si les privilèges se transforment en problèmes en ces temps mouvementés, je tiens à souligner que toute la population du Pérou vit la même situation, seulement à différents degrés. Il est évident que ce ne sont pas les Canadiens qui remplissent à hauteur de 21 000 personnes les prisons de l’État pour ne pas avoir respecté le couvre-feu en vigueur entre 15 h et 5 h. La présence des militaires et policiers dans la rue (et qui maintenant jouissent d’une impunité au cas où ils voudraient assassiner quelqu’un), les points de contrôle et les voitures à haut-parleurs qui passent à tout bout de champ dans les rues désertées de véhicules semblent être sortis d’un film de guerre. Mais je vous rassure : tout n’est pas si mal. Tous peuvent trouver leur compte, tant qu’on ne fait pas trop de bruit (si tel était le cas, le contrôle social exercé par les voisins ferait arriver bien vite les journalistes et la police…).

Pour ma part, par exemple, je ne me laisse pas sombrer dans la torpeur et la mélancolie. Il y a toujours plus que ce qui est sous nos yeux : je ne m’arrête pas à la présence de souris dans mon logement, ou encore de « chuchuy » — de petites puces faciles à tuer mais qui piquent les jambes —, qui savent me faire chier, ni à l’inondation qui m’a coûté un chargeur de téléphone. Je suis reconnaissant d’avoir des amis qui peuvent m’héberger, avec qui partager les repas, comme en famille. Seulement, ce n’est pas la mienne. Donc, si je vis dans la joie et que je me refuse à me vivre dans les ténèbres de l’angoisse, il persiste un petit bémol vu que je suis coincé au Pérou, sur une île déserte, attendant de voir passer ma chance.

En effet, je ne suis pas dans un grand centre et mon ambassade, l’ambassade canadienne, n’a que faire de voyageurs à l’extérieur de ces grands centres (Cusco et Lima, où résident la plupart des ressortissants canadiens). On nous annonce des messages courriel qui n’arrivent pas, impossible de joindre l’ambassade par courriel non plus. Nous ne sommes pas des chiffres, une statistique, une population à rapatrier, bien que ce soit l’idée que nous en donnent les représentants du gouvernement canadien au Pérou.

Au moins, j’ai mes amis qui sont là pour me soutenir, ce que tous n’ont pas la chance d’avoir ici. Bien sûr, je suis anthropologue et j’ai travaillé d’arrache-pied pour en arriver où je suis, ici à Huanta au Pérou, mais j’aurais espéré que mon gouvernement ne m’y abandonne pas. J’imagine que je ne suis pour eux qu’un dommage collatéral.

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