Les distances contagieuses

«Ces curieuses distances physiques ne font que redéfinir celles qui, jusqu’alors, réglaient nos rapports avec les autres», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Ces curieuses distances physiques ne font que redéfinir celles qui, jusqu’alors, réglaient nos rapports avec les autres», écrit l'auteur.

Depuis plusieurs jours déjà, la pandémie bat son plein. Et pendant que notre regard est rivé tout entier sur ses conséquences sanitaires et économiques, il semble bon de rappeler que sa progression bouscule aussi nos rapports sociaux les plus communs.

À l’épicerie ou sur les trottoirs, une étrange distance s’est introduite entre nous. Malgré les élans de sympathie et de solidarité, nous évitons dorénavant les contacts physiques et reculons d’un pas pour engager la conversation.

Ces nouveaux comportements sont frappants. En plus de s’être répandus comme une traînée de poudre, ils transgressent nos habitudes quotidiennes et ajoutent à l’étrangeté du monde.

Pourtant, ces curieuses distances physiques ne font que redéfinir celles qui, jusqu’alors, réglaient nos rapports avec les autres. Ce sont elles qui donnent corps à ce que nous appelons communément la « bulle », ce territoire personnel que nous revendiquons, sans trop nous en rendre compte.

Et à l’heure où nous sommes confinés à plusieurs dans de petits espaces, parler de la « bulle » est plus que jamais d’actualité.

La « bulle » invisible

C’est dans son ouvrage La dimension cachée, publié en 1966, que l’anthropologue Edward T. Hall développe et popularise cette notion fondamentale à la compréhension des rapports humains.

Sa plus grande découverte ? Loin d’être fixe, la taille de la « bulle » est hautement variable.

Par exemple, les individus issus des cultures nordiques ont des « bulles » plus grandes que ceux provenant des cultures latines, ces derniers ayant davantage l’habitude de se toucher ou de se faire la bise lorsqu’ils se rencontrent.

Il remarque aussi que la taille de la « bulle » est fonction du degré d’intimité que partagent les individus en présence. Ainsi, notre seuil de tolérance à la proximité est à son comble avec notre amoureux ou nos proches parents — ce qui, en temps de confinement, s’avère une heureuse nouvelle… n’est-ce pas ?

Avec les étrangers, toutefois, c’est l’inverse.

Nous maintenons avec eux des distances deux à trois fois plus élevées qu’avec nos proches. Et lorsque ces distances ne sont pas respectées, nous ressentons des sensations de malaise et d’inconfort.

Qui n’a jamais éprouvé de la gêne lorsqu’un inconnu s’est assis, dans une salle d’attente à peu près vide, directement à ses côtés alors que d’autres sièges, plus éloignés, étaient disponibles ?

Offensés, nous sentons alors, de manière immédiate et viscérale, que notre espace personnel est envahi, violé. Comme si l’équilibre de la vie sociale, qu’on ne voyait pas jusqu’alors, venait de se briser.

Mais alors, qu’en est-il des foules ? Des hôpitaux bondés ? Du métro en pleine heure de pointe ? Dans ces situations de proximité, nous adoptons une large gamme de stratégies défensives afin de nous isoler des autres, par exemple en omettant de les fixer, en nous plongeant sur notre téléphone ou en nous écartant au premier contact étranger.

Et la pandémie, dans tout ça ? Force est de constater que les distances entre étrangers se sont nettement amplifiées, lorsqu’ils ont — souvent contre leur gré — à se croiser. Sans oublier que, dans le confort de nos maisons, les stratégies défensives visant à nous isoler risquent, elles aussi, de se déployer.

Car voilà le paradoxe : à l’heure de « l’isolement social », nous n’aurons peut-être jamais vécu aussi longtemps aussi près de notre conjoint, de nos enfants, de nos colocataires. Et parions que nous ressentirons tous le besoin, à un moment ou à un autre, de prendre nos distances.