Du scepticisme à l’antiseptique

Le coronavirus s’est emparé de l’actualité francophone avec une hégémonie jamais vue depuis la participation d’un Québécois au Super Bowl.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Le coronavirus s’est emparé de l’actualité francophone avec une hégémonie jamais vue depuis la participation d’un Québécois au Super Bowl.

Nous nous connaissions depuis dix ans et nous nous entendions assez bien. Pourtant, du jour au lendemain, il est devenu mon ennemi. À part quelques écouteurs arrachés, je n’avais encore jamais été menacé par un bouton de porte. Encore moins par celui de mon propre bureau. Et le voilà maintenant qui exhibe comme une arme sa stupide rotondité, sa cynique absence de levier, pour me défier de l’activer du coude. Suis-je devenu idiot ?

Un passant dévie pour me croiser avec le genre de distance que les contrôleurs aériens recommandaient aux avions de ligne au temps où il y en avait. Je ne le connais pas, mais je vois que je lui fais peur. Est-il devenu idiot ?

Dans les couloirs, l’air arrive à saturation : le virus n’y est probablement pas, mais la méfiance y atteint une densité inquiétante. Derrière les sourires des très rares collègues encore présents, la question « est-il infecté ? » flotte comme dans un film de zombies. Sommes-nous devenus idiots ?

Je suis très loin d’être le seul à affronter cette question dans la vie de tous les jours, mais elle s’attaque aussi à mon outil de travail. Je suis un prof de journalisme et de rédactologie. Un spécialiste de la psychosociologie des échanges médiatiques et culturels. Pour simplifier : un professionnel du scepticisme…

Dans les cours théoriques, je l’applique sans vergogne à quelques spéculations vénérables qui hantent encore les manuels. Dans les cours appliqués, je pousse les futurs journalistes à ne croire rien ni personne, pas même moi et surtout pas eux-mêmes.

Et maintenant ? Comme la vérité dans les guerres, mon scepticisme a-t-il déjà succombé à la pandémie ? Ce ne serait pas seulement le mien. J’ai vu des journalistes qui le chérissent autant que moi réviser leur position à une vitesse prodigieuse. Le coronavirus s’est emparé de l’actualité francophone avec une hégémonie jamais vue depuis la participation d’un Québécois au Super Bowl.

Mais après la crise viendra le bilan. L’acte d’accusation devrait être toujours le même : les journalistes en ont fait trop, ou pas assez, en tout cas pas ce qu’il fallait.

Un problème familier… Il m’avait conduit en 2003 à devoir soupeser si la réponse journalistique à l’épidémie de SRAS tenait de l’« hystérie médiatique » (sic). La chose se passait sur le plateau d’une télévision publique européenne : une recherche antérieure sur un tout autre sujet (le traitement du vaccin contre l’hépatite B) m’avait peut-être désigné pour soutenir le camp du oui. Ce n’était pas vraiment mon camp. À quelques réserves près, les médias avaient fait leur travail. Après coup, leur couverture était sans doute disproportionnée par rapport au petit nombre de décès, mais elle ne l’était pas, ou pas trop, au moment où ils publiaient.

Sans doute, les professionnels les plus naïfs gagneraient-ils à se faire vacciner contre l’hypersensibilité aux risques, maladie endémique dans les sociétés contemporaines : si l’aspirine ou le vélo étaient inventés aujourd’hui, il est plausible qu’un ou deux accidents médiatisés suffiraient à en interdire la vente libre dans les supermarchés. Les rayonnements des fours à micro-ondes, jadis mis en cause dans des articles terrifiants, ne font plus paniquer grand monde. Mais même pour les journalistes très expérimentés, le bon dosage du scepticisme est l’un des réglages les plus délicats qui soient.

[…]

Ce réglage serait-il aujourd’hui trop bas dans le cas du coronavirus ? Comme une boussole qui montrerait toujours le sud, le fait que certains républicains le croient aide à penser le contraire. Si l’on préfère une considération plus scientifique, celle des facteurs sociocognitifs qui peuvent expliquer la valeur d’une information, on peut dire que la pandémie actuelle coche à peu près toutes les cases.

Sur le plan professionnel, le jugement majoritaire des journalistes paraît refléter avec le recul nécessaire l’état des connaissances disponibles au jour le jour. Et, bien sûr, d’un point de vue civique et sanitaire, le décompte final des victimes du virus ne changera rien à la question actuelle.

Dans Typhon, Joseph Conrad raconte le désarroi d’un capitaine de navire à l’approche d’un gigantesque cyclone. S’il le contourne, manœuvre longue et coûteuse, il devra le justifier à son armateur. Mais comment le faire puisque, l’ayant évité, il ne pourra témoigner de son danger réel ? Plus les journalistes informent le public sur la pandémie, plus ils contribuent à réduire le danger que leurs informations annonçaient. C’est l’un de ces paradoxes qui font le charme amer de ce métier.

En attendant, les mains luisantes de désinfectant, j’ai attaché mon scepticisme à sa niche comme un chien qui aboie trop fort. Je me sens un peu coupable à l’égard de ce vieux compagnon. Mais pas ridicule.

3 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 21 mars 2020 09 h 12

    Après la crise, de retour à la priorité du traitement plutôt qu'à la prévention


    Bien évidemment, on ne peut faire de cette pandémie un objet de recherche expérimentale où un testerait deux approches d’intervention différentes, une très invasive vs une autre plus du style laisser-faire. Ainsi, si on obtient des résultats satisfaisants, quand viendra le temps de faire le bilan, il sera dans la logique situationnelle de dire que tous ces efforts de prévention ont été efficaces et valaient le coût d’une crise économique même si on ne pourra comparer avec une autre approche moins interventionniste. C’est ainsi qu’une fois la crise passée, les budgets en santé continueront de consacrer beaucoup plus d’argent au traitement qu’à la prévention, car en prévention, il est beaucoup plus difficile de faire la preuve directe de l’efficacité de l’intervention qui a empêché l’apparition ou l’aggravation d’une maladie chronique, par exemple.

    Marc Therrien

  • Yves Corbeil - Inscrit 21 mars 2020 17 h 16

    La recherche, rien de plus inutile dans un budget qui vise seulement la prospérité économique dans un temps donné

    Quand le feu est pris chez vous, ce n'est pas le temps de magasiné to CL-415 ou ton Canadair plus connu de tous.

    Cette semaine un directeur de centres de recherches microbiologiques expliquait qu'à l'après SRAS les subventions ont fondu comme la neige au printemps. Que le virus présent était un petit virus, un insignifiant virus, toute proportion gardé. Mais que tous les centres de recherches mondiaux travaillent à trouver une solution pour le «Big One» qui nous frappera inévitablement un jour mais que les fonds nécessaires pour maintenir ces centres en opération régulière étaient nettement insuffisant et même famélique. Alors que ceux-là pour l'armement étaient exponentiel. Alez donc y comprendre la logique, il n'y en a pas les dirigeants aux services de la finance n'ont pas le jugement nécessaire pour faire changer les choses.

    Ce sera comme aujourd'hui, tous le monde se magasine un Canadair quand le feu est pris et quand tu entends que les matériaux pour le fabriquer viennent d'outre mer dans une des dictatures de ce monde, bien t'es mal amanché en cibole peu importe ce que les nouvelles peuvent ou ne peuvent pas te dire pour revenir à votre texte.

  • Yves Corbeil - Inscrit 21 mars 2020 17 h 30

    La recherche suite...

    J'ai faites une erreure, ils ne sont pas en train de magasiné un Canadair, ils sont en train d'en développer un à partir d'une feuille blanche, encore plus irresponsable.