Ma petite planète

«Nous prenons enfin, de force, la mesure de nos abus quotidiens de petits capitalistes assoiffés de consommation», écrit l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Nous prenons enfin, de force, la mesure de nos abus quotidiens de petits capitalistes assoiffés de consommation», écrit l'auteur.

Le Petit Prince vivait sur une minuscule planète. Comme dit ma blonde, la nôtre vient de rapetisser d’un seul coup en quelques jours. Nous serons nombreux à voir notre espace vital réduit à la poignée de mètres carrés de notre chez-nous. Je suis né en 1946, à quelques coins de rues d’où j’habite actuellement. Entre ces deux moments, j’ai beaucoup, beaucoup exploré la terre, pris des centaines de vols, participé, comme environnementaliste, à des réunions sur l’avenir de la planète sur plusieurs continents. Prendre l’avion pour aller passer deux semaines à la COP 21 de 2015 de Paris tenait presque de l’ordinaire dans la mesure où je vais dans cette ville depuis 1968 !

Mais voilà, tout ça vient de changer d’un seul coup. La mondialisation prend une tournure aussi soudaine que prévisible vue de la perspective des échanges de biens et personnes, qui sont devenus l’épine dorsale de notre modèle économique abusif. Notre capital humain commun, notre jardin si fragile, nous ne savons plus comment les partager équitablement. Je viens de me confiner à la maison, sauf pour des sorties pour prendre de l’air au parc. Je suis assez certain que ça ira bien au-delà des 14 jours recommandés pour une raison bien simple : mes 14 jours ne sont pas ceux des voyageurs qui sont hors du pays et qui rentreront dans on ne sait trop combien de temps. Sans parler des autres partis hier en vacances au soleil et qui se croiront immunisés en revenant.

Il y a ceux et celles qui annoncent en toute défiance qu’ils n’ont pas l’intention de changer leur vie, y compris des citoyens de plus de 70 ans. Ce je me moi, on l’a vu avec les épisodes épeurants de la course débile au papier de toilette il y a quelques jours. C’est justement pour cette raison que je suis certain que mon isolement volontaire dépassera de beaucoup les 14 jours. Je crois, sans tomber dans le fatalisme, qu’il y aura un avant et un après la COVID-19. Bien des évidences ne le seront plus, et ce qui semblait improbable hier sera la norme demain.

J’éviterai les transports en commun, je sors mon vélo avant l’heure et, malgré le froid, je me dois de laisser tomber les amis de mon café favori au coin par simple cohérence. Mon monde va se rétrécir. Je n’irai pas voir ma fille pour un bon moment, mes meilleurs amis aussi. Je vais malgré moi prendre la pleine mesure de mon autonomie émotive, le gavage par les bons soins des séries télé a toute de même une limite. Je sais que je m’ajusterai tant bien que mal. Mais je crains surtout la multiplication de ce que j’ai vu aux nouvelles l’autre jour. Une foule en rage se bousculant pour rentrer dans une grande surface pour y empiler n’importe quoi dans des paniers géants. Des caisses de bouteilles d’eau dans du plastique, une palette entière de papier toilette qui se volatilise en moins de 30 secondes ! Ça fait peur.

Nous prenons enfin, de force, la mesure de nos abus quotidiens de petits capitalistes assoiffés de consommation. Cette crise virale, dans le sens le plus large du terme, nous apprend au moins une chose : la mondialisation vient de se heurter à un mur. Il reste à voir comment nous allons faire face à ce reality check dans les mois à venir. Nous allons découvrir par nécessité les avantages de l’économie circulaire, de l’achat local et la valeur du bon voisinage. Le temps de l’ego doit faire place à celui du partage, de la solidarité. Saurons-nous prendre ce virage de façon positive ? Comme société où les coopératives sont au coeur de notre tissu social, nous avons là un outil précieux. Saurons-nous en profiter pleinement ? Prions pour que nos décideurs gardent la tête froide et misent d’abord sur le capital humain, c’est la partie la plus stable de nos avoirs collectifs. Cette crise mondiale, avec le climat, ça en fait deux en même temps, nous impose une remise en question de nos valeurs. La panique et la confusion sont nos pires ennemis.

11 commentaires
  • Hermel Cyr - Abonné 16 mars 2020 08 h 12

    Contre mauvaise fortune, bonne tête

    Plutôt que de voir le monde se rétrécir, ouvrons les bons livres que nous n’avons pas eu le temps de lire et … profitons de l’occasion pour l’élargir.

  • Cyril Dionne - Abonné 16 mars 2020 08 h 44

    Définition du mot « contradiction »

    Le dictionnaire nous rappelle que le mot « contradiction » est l’action de contredire, de se mettre en opposition avec ce qu'on a dit ou fait. Ou bien, c’est une incompatibilité entre deux choses. Eh bien, dans cette lettre, il en pleut.

    L’auteur nous dit qu’il est environnementaliste et pourtant il a exploré la Terre, pris des centaines de vols, participé, comme environnementaliste, à des réunions sur l’avenir de la planète sur plusieurs continents. En plus, il a passé deux semaines à la COP 21 de 2015 de Paris. Wow, et combien de GES ont été produits par toute cette activité et quelle différence cela a-t-il fait sur l’équation finale des changements climatiques?

    Bon, la mondialisation a été porteuse plus de mal que de bien. En plus de délocaliser toutes nos industries et détruire la classe moyenne, voilà maintenant que des virus mortels qui voyagent presque à la vitesse du son, traversent les continents pour venir causer la mort chez nous. Est-ce que quelqu’un pourrait nous dire sans rire ce que le libre-échange et la mondialisation nous ont apporté de positif à part de rendre plus riche, ceux qui ne paient aucun impôt, taxe ou douane, encore plus riche?

    Maintenant, l’auteur de cette lettre nous dit qu’il va éviter les transports en commun qui sont des incubateurs hors pair de virus de toutes sortes et prendre son vélo. Wow. J’imagine que si notre travail nous demande parcourir des centaines de km par jour, on prend son « bécycle » pour s’y rendre.

    Ah ! L’économie circulaire. Celle-ci va nous sauver et nous projeter tout droit vers le Moyen-Âge. De toute façon, le monde a radicalement changé en 2020. Une fois que nous allons en finir avec cette épidémie, il va falloir ramasser les pots cassés d’une économie qui n’existera peut-être plus. Et là, tout le monde va pratiquer la simplicité volontaire de facon involontaire jusqu’à quelqu’un se fâche et provoque un Armageddon nucléaire ou autre.

    Oui, misère.

    • Marc Therrien - Abonné 16 mars 2020 15 h 20

      Monsieur Tanguay, né en 1946, a eu cette chance d'explorer le monde comme il le désirait. Je ne sais pas si ses enfants et petits-enfants, s'il en a, renonceront à ce désir et à cette possibilité qui l'ont rendu lui si heureux.

      Marc Therrien

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 16 mars 2020 08 h 49

    Agréable de vous lire

    Continuez. Belle lettre.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 16 mars 2020 10 h 04

    Il faut maintenant prendre le temps...

    De prendre le temps! Il n'y a rien comme la lecture pour le prendre de façon enrichissante et en plus d'y mettre notre imagination à profit...vous verrez, nous serons tous gagnants!!

    • Marc Therrien - Abonné 16 mars 2020 19 h 20

      Et ceux et celles qui n'ont pas développé ce goût pour la lecture n'auront qu'à imiter leurs chiens ou leurs chats en espérant être heureux comme eux en se contentant d'une vie des plus simples centrée sur l'essentiel: manger, faire ses besoins, marcher un peu et dormir. C'est là qu'on voit comment toute l'économie construite sur la satisfaction des désirs pour l'inutile, l'artificiel et le luxe est fragile et que ceux qui y perdront leur emploi souffriront bien davantage que d'une simple grippe.

      Marc Therrien

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 16 mars 2020 10 h 39

    Éloge d'une frontière bienveillante entre moi et l'autre

    D'un côté, la mondialisation, l'absence de frontières, toulmonde pareil. l'unité ad mare usque ad mare...
    De l'autre, les nations unies, la présence de frontières protectrices autour de chacune d'elles, la socio-diversité des sociétés et des peuples, la diversité comme richesse à partager équitablement.

    Être coopérativement maîtres chez soi et ouvrir nos portes pour accueillir les autres et explorer l'ailleurs quand c'est bénéfique pour tous et toutes.

    C'est la grâce que je nous souhaite de revenir à l'essentiel.