La violence conjugale est multifactorielle

«Il faut travailler à court et à long terme et réussir à changer le mode de socialisation des hommes, les affranchir du modèle traditionnel», soulignent les auteurs.
Photo: iStock «Il faut travailler à court et à long terme et réussir à changer le mode de socialisation des hommes, les affranchir du modèle traditionnel», soulignent les auteurs.

Madame Francine Pelletier,

Nous avons pris connaissance de votre chronique intitulée « La guerre contre les femmes » parue dans Le Devoir du 7 mars 2020. Nous tenons d’abord à vous féliciter pour le ton modéré empreint de nuances que vous avez employé.

La violence faite aux femmes et aux enfants est un problème de société complexe qui ne se réduit pas aux seuls privilèges des hommes cherchant à contrôler et à dominer les femmes.

Nous reconnaissons d’emblée qu’il existe des hommes qui vont chercher à installer une relation d’emprise sur leur partenaire en vue de dominer et que la loi doit être dite et appliquée pour contrer les comportements associés aux vieilles règles patriarcales.

Nous sommes entièrement d’accord avec vous lorsque vous écrivez que « trop d’hommes ont de la difficulté à comprendre ce qu’ils vivent émotionnellement » et s’en remettent alors à leurs conjointes. Le mode de socialisation des hommes tend à favoriser la prise de risque, l’exercice du contrôle sur l’autre, et surtout enseigne l’importance de se montrer invulnérable.

OPTION travaille depuis près de 35 années auprès des auteurs de violence conjugale et de violence familiale. Nous pouvons affirmer que nous rencontrons régulièrement des hommes qui souffrent d’un traumatisme complexe, dont trouble de l’attachement, identification à l’agresseur, exposition à la maltraitance et à la négligence. Pour se protéger des émotions dépressives qui sont tapies au fond d’eux, ils vont s’en prendre à l’autre et le tenir responsable. Si rien n’est fait, aveuglément, stupidement et férocement, ils vont frapper autant par ignorance d’eux-mêmes que pour exercer leur contrôle sur l’autre. C’est avec ces hommes que nous travaillons à désamorcer les crises et à pacifier leurs relations avec les autres. Au terme de notre expérience sur toutes ces années, nous pouvons dire que oui, c’est possible de modifier de tels comportements et que nous pouvons en témoigner.

Bien sûr, une clé essentielle pour comprendre ce qui se passe et intervenir consiste à analyser la situation de violence conjugale sous l’angle du pouvoir, du contrôle exercé sur la conjointe encore trop souvent perçue, tel que vous le dites, comme une possession privée. C’est le combat indispensable pour atteindre l’égalité qu’il importe de poursuivre sans relâche.

Toutefois, les facteurs associés à la violence conjugale ne se résument pas à cette seule explication. La violence conjugale est multifactorielle, comme le démontre l’ensemble de la littérature scientifique sur la question. Vouloir tout ramener aux seuls éléments de « contrôle » ou de « domination » nous mène à des divisions et à des exclusions sur des bases idéologiques, alors qu’il faut unir nos forces pour atteindre l’objectif.

Bien sûr, il faut du travail clinique auprès des hommes, mais il faut aussi du travail de prévention, des ressources dans la communauté pour aider les hommes, les éduquer à se percevoir autrement, développer leur palette émotionnelle. Il faut travailler à court et à long terme et réussir à changer le mode de socialisation des hommes, les affranchir du modèle traditionnel. Pour y arriver, il faut travailler tous ensemble à changer le monde. Si les hommes font partie du problème, ils font aussi partie de la solution.

Réponse de la chroniqueuse

Nous sommes sur la même longueur d’onde, Messieurs. Dans ma chronique, je pose la question du contrôle, en demandant si ce mot décrit adéquatement tout ce que comporte la violence conjugale. La domination masculine n’explique pas l’espèce de sevrage émotif que vivent beaucoup d’hommes. Il faut bien sûr mettre tous les morceaux sur la table pour bien combattre le fléau de la violence. J’en profite pour vous remercier du travail que vous faites.

Francine Pelletier

4 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 13 mars 2020 07 h 53

    De la lutte idéologique à la compréhension empirique et systémique


    On constate que quand il s’agit d’aborder le problème de la violence conjugale, on a le choix entre une voie militante, la lutte idéologique, et une voie plus dialogique, la compréhension empirique et systémique. Les personnes qui empruntent la voie militante, qui se marche par la pensée dichotomique dominant-dominé traditionnelle qui sépare et oppose les intimés, sous-entendent, par exemple, que les hommes choisissent librement et rationnellement de perpétuer l’instinct de possession et de domination qui fonde le patriarcat. Elles s’intéressent principalement à savoir et nous dire « à qui la faute? » et laissent à d’autres le souci d’identifier des solutions. La violence conjugale est alors définie comme un problème de violence masculine à laquelle elle est réduite.

    En ce qui me concerne, face à ce genre de phénomène, les penseurs qui me stimulent davantage sont ceux qui cherchent plutôt à savoir « comment ça s’installe et comment ça fonctionne » en empruntant la voie analytique systémique qui, elle, est fréquentée par la pensée dialogique qui essaie de démontrer comment un problème peut s’installer et se maintenir dans une spirale interactionnelle infernale où chacune des deux parties y a contribué de plein gré ou à corps défendant selon les situations et leur dynamique particulières. La violence conjugale est alors le problème du couple qui a réuni deux personnes qui ont eu de la difficulté à conjuguer amour et partage du pouvoir.

    Marc Therrien

    • Diane Charest - Abonnée 13 mars 2020 15 h 22

      Il m'arrive quelquefois d'être en accord avec vous!
      Ou tout simplement de bien vous comprendre.
      Merci

    • Jean Langevin - Abonné 14 mars 2020 07 h 33

      J'aime bien votre analyse et votre conclusion "de la difficulté à conjuguer amour et partage du pouvoir"
      Il en va de la maturité des individus composant le couple.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 13 mars 2020 19 h 29

    «Il faut réussir à changer le mode de socialisation des hommes, les affranchir du modèle traditionnel» (les auteurs)

    «Il faut réussir à changer le mode de socialisation des hommes, les affranchir du modèle traditionnel» (les auteurs)

    Le ton est donné… c'est la faute de l'homme...

    Quant à changer le mode de socialisation des femmes qui repose sur l'attrait physique, à les affranchir du modèle traditionnel de la séduction qui table sur les appas de la volupté et sur le négoce du plaisir sexuel…L'invoquer est une grave atteinte au canon de la rectitude.