Valoriser le français, mais pourquoi?

«Une société francophone calquée sur les sociétés anglo-saxonnes qui nous entourent ne me paraît pas être une victoire pour le français», insiste l'autrice.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Une société francophone calquée sur les sociétés anglo-saxonnes qui nous entourent ne me paraît pas être une victoire pour le français», insiste l'autrice.

De l’insécurité linguistique généralisée au scandale que causent les cégeps anglophones à Montréal, la langue française vit présentement une situation inconfortable au Québec. Selon certains, il serait déjà trop tard : le français, perdu dans une mare anglophone, ne pourra survivre encore longtemps, au Québec comme au Canada (car, rappelons-nous, il existe près d’un million de francophones hors Québec).

Au-delà des lois, qui régissent une société à sa surface sans pourtant en changer les habitudes, et de l’argent — plusieurs emplois exigeant la maîtrise des deux langues officielles du Canada —, il n’y a pas grand-chose pour inciter les allophones et les anglophones à apprendre le français. De plus, dans certains cercles, le français est vu comme la langue qu’il était bon dans le passé de défendre, mais qui s’affaisse aujourd’hui au même niveau que l’anglais, les deux représentant la colonisation européenne en Amérique du Nord.

Au-delà des préoccupations pécuniaires et du simple désir de « se garder pour soi » par souci de traditionalisme, le temps est venu de se demander pourquoi l’on devrait valoriser cette langue. N’est-elle pas, au final, comme n’importe quelle autre langue, comme l’une des dizaines parlées sur le territoire québécois par les Autochtones ou par les immigrants québécois ? Qu’est-ce qui rend ce français si important pour continuer de se battre pour sa conservation ?

Les difficultés, les obstacles et l’oppression vécus dans le passé sont certes des raisons valables pour vouloir préserver la langue française sur le territoire québécois, voire canadien. Mais la préservation seule ne suffit pas ; elle finit par rendre âcre et amer ce qui ne se construit plus. Les défenseurs du français d’aujourd’hui oublient souvent que cette bataille de la langue dans les années 1950 et 1960 allait de pair avec d’autres fronts, dont celui d’une société plus juste, socialiste, égalitaire, où les valeurs comme la créativité, l’amour de son prochain, l’entraide, la générosité envers tous et toutes prenaient une place importante. Le français de Gérald Godin, par exemple, n’était pas le français du commerce, de l’économie, des condominiums qui délogent les classes ouvrières, de l’entrepreneuriat, de la privatisation, qui, eux, représentaient justement cette société anglo-saxonne qui avait aliéné les francophones.

On ne défendait pas le français seulement parce que nos grands-parents le parlaient : on le défendait parce qu’il représentait une voie différente, un monde de possibilités où l’avenir nous paraissait moins sombre et moins solitaire et plus juste et plus égalitaire. Un avenir à la saveur différente, un avenir moins taché de capitalisme féroce. C’était également un avenir où l’on pouvait entrevoir le déchaînement de l’imagination, la création de néologismes et d’oeuvres éclatées, la destruction puis la refonte de la littérature, de l’art, du cinéma, qui n’allaient plus jouer dans les règles strictes imposées par des autorités plus intéressées par le pouvoir du marché que par le pouvoir d’émouvoir et de créer.

En 2020, que nous reste-t-il de cet héritage ? Sommes-nous encore capables de collectivement vouloir le bien de tous et de toutes, de désirer vivre en communauté, dans le partage et l’entraide, d’encourager la création active sur tous les fronts ? Nos artistes, nos écrivains ont-ils assez d’espace pour créer sans restrictions, dans la liberté totale ? Désirons-nous une société originale où le français sert non seulement à la communication mais aussi à l’expression de soi, ou préférons-nous plutôt adapter ce que font les Américains sans nous intéresser à nos créateurs d’ici ?

Une société francophone calquée sur les sociétés anglo-saxonnes qui nous entourent ne me paraît pas être une victoire pour le français ; il en est de même pour une société qui valorise l’avarice et l’égocentrisme au détriment d’une communauté et d’un idéal de nation, de peuple. Car il ne peut y avoir de peuple sans idéaux et sans rêves. Pourtant, le rêve des Québécois d’aujourd’hui semble se résumer à des voyages dans le Sud, à la possession d’objets matériels, de maisons et de voitures toujours plus grosses, d’entreprises locales ou non qui continuent le cycle vicieux du non-respect des droits des travailleurs et de l’exploitation outre-mer…

Dans un Québec pareil, la langue n’importe plus. Elle ne va pas cesser de devenir un calque des sociétés qui nous entourent et qui nous étouffent. Elle sera étouffée à son tour. Afin de sauver le français, il faut aller au-delà des lois, des obligations morales ou traditionalistes : il faut se souvenir des raisons de notre combat — des vraies raisons.

24 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 11 mars 2020 07 h 05

    C’est pourtant toute la planète qui vit a l’heure américaine non seulement pour la langue mais aussi pour et par le système capitaliste. Si l’argent n’a pas d’odeur, la langue non plus dans ce système dont toutes les alternatives dites «  progressistes » sont combattues avec force vue la montée des mouvements nationalistes identitaires populistes partout dans le monde. C’est le grand paradoxe de vouloir «  sa » langue dans l’homogeneite capitaliste et libérale tout en preservant le système qui la tu ou la marginalise. Votre point de vue est interessant. Il est vrai que la fin des institutions catholiques au Quebec a mis en peril le francais de France pour laisser place au francais d’Amerique, une langue différente pour exprimer son rapport au monde dans ce coin de pays. Par conséquent on pourrait choisir la voie «  zoologique » comme le disait le fondateur de la phénoménologie Edmund Husserl en 1933 face a la montée du nazisme mais ce n’est que pretexte politique nationaliste. Le québécois est une langue qu’il nous faut défendre tout de même, elle est si belle, si attachante, parce qu’elle se trouve être la marque d’une identité d’un peuple original qui a réussi malgré de grandes vicissitudes majeures a être conservée alors les américains, les anglos, ce n’est rien a cote si les institutions savaient être a la hauteur de cet enjeu d’etouffement généralisé.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 mars 2020 08 h 30

      Vous êtes dans le champ multiculturaliste M. Montoya.

      C’est l’aménagement culturel et linguistique qui définit une personne en société. Sans cet ancrage qui va au plus profond de notre être, nous devenons aux yeux des autres, un numéro et pour nous-mêmes, nous nous sentons dépossédés physiquement, psychologiquement et spirituellement. La langue nous donne nos repères d’hier pour nous aider aujourd’hui à entrevoir un demain qui est à notre image tout en étant ouverts et inclusifs.

      Pardieu, ceux qui se demandent pourquoi on valorise notre langue, eh bien, c’est parce qu’ils ne sont pas d’ici. Nous sommes les fiers héritiers des coureurs des bois, oui ceux qui n’ont pas exploité les Autochtones, mais qui étaient en symbiose avec eux. Cette langue française qui a jeté des ponts par-dessus l’Atlantique pour venir dans ce pays de quelques arpents de neige selon Voltaire, a fait, fait et fera toujours face aux vents de la mondialisation et des néolibéralistes. Nous l’avons toujours défendu, qu’on soit à droite, à gauche ou au centre, riche ou pauvre.

      Les anglophones ne voudront jamais l’apprendre, soit par dépit ou bien, ils ne veulent tout simplement pas faire l’effort. Pour certains allophones, ceux qui ne rajeunissent pas le Québec, oui ceux qui ne règlent rien en ce qui concerne la main d’œuvre avec des diplômes et expériences suspects qui sont impossibles à vérifier et où l’écart de leur culture est énorme avec la nôtre en plus d’importer des croyances qui discriminent contre les femmes et les minorités sexuelles, eh bien, ils ne sont pas intéressés à apprendre le français. Ils voulaient tous immigrer dans un pays anglophone, soit les États-Unis qui étaient leur premier choix ou bien le ROC.

      La langue anglaise, comme le disait si bien John Howell, est celle « du hollandais brodé de français ». Comme patriote, la langue française sera toujours mon pays et c’est pour cela que je la parle par cœur en dépit de l’assimilation qui était toujours à ma porte.

    • Sylvain Auclair - Abonné 11 mars 2020 09 h 50

      Et quelle est cette voie zoologique?

  • Denis Soucy - Abonné 11 mars 2020 07 h 07

    J'aime beaucoup, Madame, votre point de vue.

    J'aime beaucoup en effet votre point de vue. C'est plein de sens de rappeler que la langue va avec un projet de société sans lequel il n'y a pas de vie à circuler pour et par la langue, pas de vie autre qu'individuelle, égoiste et vide du bien commun.

    • Marc Pelletier - Abonné 11 mars 2020 14 h 24

      Je suis d'accord avec vous M. Soucy !

      Des règlements et des lois pour promouvoir la langue française, je n'y crois pas, même si notre gouvernement y voit sans doute un intérêt politique pour se faire re-élire par l'électorat francophone. Tout autant que pour l'environnement, la protection du francais viendra d'abord et avant tout du degré sensibilisation de chacun (e) parmi nous : énorme côte à remonter !!!

      D'autre part, le dernier budget n'a rien annoncé pour la construction de logements à prix modique : je crois qu'il ne faut pas accorder au gouvernement de la CAQ plus de vertues et de vision qu'il n'en mérite. Bien sûr, ce besoin de ce type de logements à prix abordable est surtout criant à Montréal où les espoirs de gains de votes sont plutôt minces pour la CAQ, mais les montréalais ne sont-ils pas eux aussi des citoyen à part entière ?

  • Claude Bariteau - Abonné 11 mars 2020 07 h 15

    Excellent bilan auquel il manque une réponse à la nécessité de se souvenir des vraies raisons de notre combat au-delà de l'écho que vous faites d'une période où le français était associée à « une voie différente, un monde de possibilités où l’avenir nous paraissait moins sombre et moins solitaire et plus juste et plus égalitaire ».

    Cette période n'en était pas une de défense mais de promotion et l'idée de fond qu'elle véhiculait était le pouvoir qui conjugue l'affirmation dans un État indépendant qui détient les pouvoirs régaliens de tout État indépendant et assure une pérennité à l'affirmation en créant un univers québécois dont la langue française est la langue officielle.

    Il ne faut pas avoir peur de dire les choses telles qu'elles sont et surtout pas avoir peur de les affirmer haut et fort. Le faire va au-delà de défendre une langue et un « vivre ensemble » plus égalitaire et cet au-delà est d'ordre politique, mais non un rêve à réaliser en quémandant et en attendant une réponse. La réponse ne peut venir que si on se voit en futurs citoyens et futures citoyennes du pays du Québec et non en revenants du passé ou en rêveur de jour meilleur pour faire son petit bonhomme de chemin.

  • Paul Toutant - Abonné 11 mars 2020 08 h 46

    Émotion

    Votre texte m'a ému. Sauvegarder le français au Québec sans redonner vie au désir d'inventer une nouvelle société ne fait aucun sens. Il est minuit moins une. Voyez-vous poindre cet espoir collectif? Moi non. Votre texte essentiel arrive alors que les gens se précipitent au Costco pour faire provision de papier de toilette. Rarement image fut plus éloquente. Il n'y a pas de pénurie de papier de toilette en Louisiane. C'est notre destination collective. C'est devenu ça, le peuple du Québec?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 mars 2020 09 h 06

    Les quésolistes disent la même chose de l'indépendance

    Elle est bienvenue à la condition qu'elle soit faite à babord toute.

    Un Québécois peut être de droite, attiré par l'American Way of Life et être tout de même attaché au français. De plus en plus de Franco-Louisianais tiennent au français et cela n'a rien à voir avec leurs convictions politico-sociales.