La violence, ingrédient de notre culture de l’amour

«Le couple exclusif-fusionnel-définitif condense trop d’exigences et instaure un totalitarisme domestique», estime l'auteur.
Photo: Pesky Monkey Getty Images «Le couple exclusif-fusionnel-définitif condense trop d’exigences et instaure un totalitarisme domestique», estime l'auteur.

Pourquoi tant d’hommes (et parfois des femmes) brutalisent-ils et assassinent-ils la personne qu’ils prétendent aimer ? Dans l’excellente série de reportages sur la violence conjugale publiée par Le Devoir, c’est la seule question restée sans réponse. On a mentionné quelques facteurs de risque, par exemple une enfance marquée par la violence, une volonté de domination, des problèmes de drogue ou d’alcool, la maladie mentale. Mais personne n’est remonté à la racine du mal.

Parmi tout ce qui peut entraîner quelqu’un à sombrer dans la violence conjugale et tout ce qui peut amener une victime à trouver des excuses pour ne pas porter plainte, il y a un tabou : notre culture de l’amour et son modèle conjugal dominant, soit le couple fusionnel, exclusif et pour la vie.

La violence prend sa source avant la rencontre. Nombre de célibataires, obnubilés par le mythe de « l’âme soeur » (aussi appelé « grand amour »), vivent dans l’attente désespérée de rencontrer l’homme ou la femme de leur vie, leur « moitié » prédestinée. Plus leur célibat se prolonge, plus leurs exigences envers « l’âme soeur » sont démesurées et plus l’insatisfaction devient chronique. Lorsqu’ils mettent enfin la main sur l’« âme soeur » tant espérée, l’enjeu se déplace : il faut désormais « réussir son couple ».

La fusion, ce sont ces amoureux qui vivent en autarcie, comme si la société n’existait plus, et qui s’acharnent à satisfaire l’autre à 100 % sur tous les plans, chaque partenaire devant jouer simultanément tous les rôles. « L’âme soeur » doit combler tous les désirs de l’autre.

L’exclusivité amoureuse et sexuelle est scellée par la promesse de fidélité pure et parfaite : « Je ne te tromperai jamais, je le jure ! » Et cette union doit être définitive, pour la vie, même si les partenaires sont tombés amoureux à l’âge de 20 ans.

Le couple exclusif-fusionnel-définitif condense trop d’exigences et instaure un totalitarisme domestique. Les partenaires, totalement repliés sur eux-mêmes, tentent de combler tous leurs besoins, de réaliser ensemble tous leurs fantasmes, de résumer la totalité du monde. (La seule activité intensive qui soit permise à l’extérieur d’un couple exclusif-fusionnel-définitif est le travail rémunéré, parce qu’il faut bien payer les factures.)

Droit de sortir

J’ai personnellement vu des couples s’entredéchirer parce que l’un des partenaires osait réclamer le droit de sortir avec des amis un soir par semaine ou souhaitait consacrer un peu de temps libre, en solitaire, à un loisir quelconque. (L’amitié et la solitude, menaces pour le couple…)

Ces partenaires refoulent systématiquement tous les désirs et toutes les pulsions suscités par tout ce qui grouille hors de leur couple. Ils doivent également compenser tout ce qu’il faut abandonner lorsqu’on s’installe dans la vie conjugale, c’est-à-dire toutes les libertés du célibat, tous les plaisirs de la séduction et de la rencontre, toute l’excitation de l’aventure et du mystère, et même l’individualité.

Toujours sur le qui-vive, les partenaires d’un couple exclusif-fusionnel-définitif se surveillent l’un l’autre en menant des interrogatoires suspicieux : « Où étais-tu hier ? Avec qui ? À quoi tu penses, là ? » Et l’injonction psy de « communiquer » sur tout, en tout temps, renforce la surveillance totalitaire.

Il suffit d’une baisse de tension dans l’intensité amoureuse, d’une négligence, d’un écart de conduite pour qu’éclatent des crises de jalousie et autres scènes hystériques (avec lancers de vaisselle). Ces accès de violence seront tenus pour des « preuves d’amour »…

Récapitulons. Notre culture de l’amour constitue un excellent terreau pour la violence conjugale : nous croyons qu’une « âme soeur », homme ou femme de notre vie, nous est prédestinée et que, lorsqu’on réussira à mettre le grappin dessus, il ne faudra pas la laisser s’échapper ; nous jugeons normal, naturel et universel de posséder un être humain en exclusivité, au nom de l’amour ; une relation de couple ne peut se vivre que dans la fusion ; il faut constamment surveiller notre partenaire ; et la rupture reste inconcevable — l’amour pour la vie ou rien. Comment s’étonner que, de tous les crimes contre la personne, plus de 30 % sont commis en contexte conjugal ?

Comme le dit l’adage : « Aimer quelqu’un, c’est lui donner le pouvoir de nous détruire. »

5 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 28 février 2020 08 h 06

    Une lettre SA-VOU-REU-SE !

    Bravo et merci !

  • Simon Grenier - Abonné 28 février 2020 08 h 14

    Les dynamiques que vous décrivez sont des exemples typiques d'individus n'ayant pas suffisamment d'estime personnelle pour se respecter eux-mêmes. Mettez deux animaux blessés dans une minuscule pièce fermée, chacun collé à un mur et à distance trop proche à son goût de l'autre animal. Peu importe si l'un des deux domine, il n'y a pas de gagnant, seulement deux "souffrants" dont la situation empire au gré des coups de griffes et de sabots donnés en panique, de part et d'autre.

    Quand vous dites que la série ne remonte pas à la racine du mal... en fait, vous avez mis le doigt directement dessus: les racines du mal sont multiples. Et comme dans bien des situations: elles sont entièrement psychologiques. Ce qui s'adonne à être le seul domaine de la santé au Québec qui soit littéralement inaccessible à la majorité. Littéralement. À moins d'être suicidaire ou, justement, meurtrier.

    C'est lamentable mais les "conjointicides" ne sont qu'un vulgaire symptôme. Souvent le dernier à se manifester d'une longue, longue série qui sera passée inaperçue ou qui aura été volontairement ignorée.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 février 2020 10 h 17

    Un texte très original

    Bravo !

  • Marc O. Rainville - Abonné 29 février 2020 10 h 09

    Pauvre couple

    C’est au pieu que se font et se défont les couples. Si la plomberie est saine et qu’on prend soin d’entretenir la charpente, la bâtisse va passer à travers les saisons. Avant d’acheter, toutefois, on doit faire l’évaluation. De nos jours, on ne prend pas le temps de connaître son partenaire. Il faut que règne la confiance pour que surgisse la jouissance. À l’inverse, la plupart des femmes qui passent de l’un à l’autre ne trouvent pas leur compte dans ces pérégrinations stériles. La frustration s’installe, le couple brise et le cancer n’est pas loin.
    Le temps se venge de ce qui se fait sans lui.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 29 février 2020 14 h 47

    «Si la plomberie est saine et qu’on prend soin d’entretenir la charpente, la bâtisse va passer à travers les saisons» (Marc O. Rainville)


    Et question de tuyauterie, à notre époque la pharmacopée bouscule et prolonge drôlement le rythme des saisons!