Algérie, la cause orpheline

Manifestation à Alger, en avril 2019
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Manifestation à Alger, en avril 2019

Le 22 février 2019, je me trouvais à Khenchela, en Algérie, l’épicentre du mouvement de contestation dont les secousses allaient se propager sur tout le territoire.

Des éruptions de marées humaines inondaient les rues des villes et des villages, emportant sur leur chemin toutes les barrières de la terreur policière et réclamant de la dignité.

C’est à Khenchela, trois jours plus tôt, qu’un geste symbolique, fait par un petit groupe de citoyens, avait brisé le mur de la peur. Ce groupe avait enlevé de la devanture du siège de la mairie l’affiche géante du portrait du président Bouteflika et l’avait déchirée devant le public et les appareils photo des téléphones portables.

La mèche était alors allumée, et elle était courte, et le mouvement s’est enclenché. La contestation était en marche. Dans la même journée du 22 février, j’ai quitté Khenchela l’effervescente et ses manifestants scandant le fameux slogan des « révolutions arabes » « Système dégage », revendiquant le départ du président. Je suis arrivé à Batna, où le même monde dans les rues reprenaient les mêmes slogans : « Pas de cinquième mandat ».

De toute évidence, le peuple n’avait plus peur d’exprimer son indignation devant le mépris subi au quatrième mandat, déjà, lorsqu’un président mutique et aphasique avait été reconduit dans ses fonctions par un pouvoir occulte.

En ce mois de février 2019, j’ai sillonné l’Est algérien. Partout où je suis passé, c’était le même sentiment de fierté qui régnait, le peuple était heureux de sa sortie. Il avait eu finalement le courage de dire tout haut ce qu’il pensait tout bas depuis des années.

Cette première et inédite manifestation à l’échelle nationale allait-elle se poursuivre ? Tout le monde appréhendait le deuxième vendredi de la contestation. J’étais à Alger, la ville était étonnamment calme en cette matinée du 1er mars, une belle journée ensoleillée qui allait inscrire dans la durée la protestation pacifique.

Dans la matinée, j’ai parcouru les artères de la baie d’Alger, les gens étaient souriants et même sereins, comme s’ils savaient que la marche allait avoir lieu et qu’elle serait grandiose. « C’est un parfum de triomphe », me disait un ami. Ça lui rappelait, étrangement, le parfum de l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Vagues humaines

En début d’après-midi, les rues ont commencé à se remplir de monde, puis des vagues humaines ont afflué de partout. « Noir de soleil », disait Camus, noir de monde était la grande place. Sa Majesté le peuple occupait les grandes artères d’Alger, scandant le même mot d’ordre comme une chorale monstre répétant pendant tout l’après-midi le même refrain : « Pas de cinquième mandat ».

Le citoyen algérien n’avait plus peur, comme disait le poète. Il ne craignait plus la répression du régime de Bouteflika. Il savait d’instinct que c’était le début de la fin du règne des Bouteflika.

En effet, trois semaines plus tard, l’édifice a craqué, Bouteflika a démissionné. Il n’y aurait pas de cinquième mandat pour le président aphasique. L’objectif était atteint, mais l’appétit vient en mangeant, disait-on. Le peuple continuera de défiler semaine après semaine, exigeant désormais le départ du « système » tout entier, appelant à un État de droit. Il dénonce le pouvoir occulte de la police politique et de la haute hiérarchie militaire.

De retour à Montréal, j’ai retrouvé le même élan de mobilisation chez les Algériens de la diaspora. Ils sont eux aussi au rendez-vous devant le consulat algérien, apportant leur soutien au mouvement de leurs compatriotes en Algérie.

Ce mouvement de soutien ne s’est pas enclenché à Montréal uniquement, la solidarité des Algériens s’est manifestée aussi à Ottawa, à New York, à Washington, à San Francisco et dans toutes les grandes capitales européennes.

Cependant, à part la diaspora algérienne dans le monde, qui s’est montrée très enthousiaste et même très active dans le soutien du mouvement, il n’y a eu aucune prise de position en faveur de cette contestation de la part des grandes démocraties libérales.

Curieusement, et contrairement aux réactions fermes et promptes de l’Europe et des États-Unis durant « les révolutions arabes » de 2011, cette protestation pacifique, unique en son genre, ne semble pas intéresser les grandes nations libérales, ni les pays arabes, ni les organisations internationales. Le peuple algérien est seul, sa cause est orpheline.

2 commentaires
  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 22 février 2020 05 h 48

    Une chance?

    Peut-etre est-ce une chance, malgré tout, d'etre une cause orpheline. Je ne sais mais il me semble que l'absence de la France et des Etats-Unis ne peuvent qu'etre souhaitée dans votre lutte pour la liberté. Cette absence vous permettra "peut-etre" d'etre débarassé d'un colonialisme pesant et que vous pourrez réinventer enfin votre pays. Je vous le souhaite.

  • André Joyal - Inscrit 22 février 2020 21 h 45

    Le Hirak à Montréal

    En colloque toute la journée du samedi 2 novembre au Pavillon Pierre Dansereau, qu'elle ne fut pas ma surprise, sur l'heure du lunch, de voir défiler 2 à 3 mille personnes à l'angle De Bleury et Sherbrooke pavillons algériens et berbères bien affichés. Des hommes et des femmes (peu de voilées) ont défilé pour apporter leur soutien à leurs frères et soeurs d'Algérie. La presse n'ayant apparemment pas été prévenue (?) nos médias n'ont pas fait part, hélas, de cette belle manifestation d'espoir.